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Adresse : ATF, 5 rue Louis Blanc, 75010 Paris 

Tél. : 01.45.96.04.06, 

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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 11:40

Diner Ramadanesque en musique

L’Association des Tunisiens en France (ATF),

L’Espace Fârâbî et le Réseau Euro-maghrébin Citoyenneté et Culture (REMCC)

à un diner Ramadanesque avec animation musicale

Samedi 2 Juillet 2016 – à partir de 21H30

Menu IFTAR

Déglet et Leben,

Entée, Plat, Dessert

Pâtisserie tunisienne et thé à la mente

Le diner est préparé par une cuisinière Tunisienne

A "l’Espace Fârâbî"

3-5, Rue Louis Blanc, 75010 Paris

Métro Colonel Fabien (Ligne-2) et/ou Métro Louis Blanc (Ligne-7)

Pour l'ambiance : Musique traditionnelle Tunisienne.

P.A.F - 10€

Confirmez votre présence aux courriels:

atf.bn@wanadoo.fr et/ou espace.farabi@laposte.net

Téléphone : 01 45 96 04 06

Published by atf-federation - dans Action culturelle
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26 juin 2016 7 26 /06 /juin /2016 11:26
Cher-e ami-e,
Nous lançons au nom de l'association Amal une campagne de crowdfunding ou financement participatif en ligne pour organiser un séjour balnéaire au profit des enfants démunis mais actifs de la cité ettadhamen et tozeur .
les objectifs sont modestes , il s'agit de collecter environ 1800 Euros en 40 jours à partir de donations modestes
j'espère que tu pourras nous aider à diffuser l'appel auprès des amis et pages des associations de l'émigration
il est sur le site :
http://www.cofundy.com/index.php?r=projet%2Fdetail&id=224
notre page facebook pour infos sur l’association
https://web.facebook.com/Amal-pour-la-Famille-et-lEnfant-159399537413147/
cordialement et à trés bientôt
--
Malek Kefif
président du comité directeur
Association Amal pour la famille et l'enfant
adresse:10 rue de Soliman . Tunis 1075.Tunisie
tel : + 216 71 286 372 fax : + 216 71 286 373
e-mail: malek.kefif@laposte.net
Published by atf-federation - dans Solidarité internationale
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22 juin 2016 3 22 /06 /juin /2016 18:40
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»

Bonjour

Veuillez trouver ci-joint quelques photos de la rencontre organisée par Espace Farabi à la veille du Ramadan avec le Docteur Mohamed SIFI , dans le cadre de ses actions santé:

«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»

Le samedi 04 juin 2016 de 15h00 à 16h00

A l’Espace Fârâbî, 5, rue Louis Blanc, 75010 Paris

Bonne réception Merci

ELLALA Mohamed-Lakhdar

«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 14:38

VIEILLESSE ET RETRAITE

Les Chibanis, des retraités comme les autres et pourtant

LOI IMMIGRATION DANIEL ROUCOUS LUNDI, 20 JUIN, 2016 2010-11-26-007

chibanis-control.jpg Chibanis.org

Décidément l’Etat n’est pas reconnaissant envers ses vieux travailleurs immigrés (Chibanis) et leur mène la retraite dure. Explications. Après l’épisode CARSAT qui réclamait à tort le remboursement de l’ASPA (allocation de solidarité aux personnes âgées) les-chibanis-et-le-droit-laspa , le gouvernement n’a rien trouvé de mieux, sous couvert d’humanitaire, de leur proposer une aide au retour au pays qui leur ferait perdre leur droit à l’ASPA aide-la-reinsertion-pour-les-chibanis Ce minimum vieillesse est la moindre des choses quand on sait que les Chibanis et Chibanias ont exercé les « sales boulots », souvent utiles, durant des années en France à la merci d’employeurs qui n’ont pas ou peu cotisé à l’assurance vieillesse. Cette aide au retour est controversée comme nous en fait part le chargé des questions économiques et sociales au Gisti (Groupe d’information et de soutien des immégré(e)s) ici controverse-sur-laide-au-retour-des-chibanis En fait, accepter cette aide au retour leur fait perdre leurs droits sociaux et l’ASPA, sans compter que son montant est dérisoire ! A cette injustice vient de s’ajouter une autre complication administrative dont la finalité est l’expulsion. Ainsi le Collectif Justice et Dignité pour les Chibani-a-s alerte sur le fait que des Chibanis se voient refuser par les préfectures le renouvellement de leurs cartes de séjour mention « retraité » parce qu’ils séjournent trop longtemps en France. Or s’ils ne séjournent pas assez (au moins 6 mois par an) en France (où ils ont travaillé), les caisses de sécurité sociale et de retraite (CARSAT, CPAM, MSA, CAF) leur suppriment leurs droits sociaux et l’ASPA ! La loi est pourtant claire (article L317-1 du CESEDA – Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) : « l’Etranger qui, après avoir résidé en France et qui est titulaire d’une pension contributive de vieillesse (ASPA ou autres allocations de vieillesse) bénéficie, à sa demande, d’une carte de séjour avec mention « retraité ». Cette carte lui permet d’entrer en France à tout moment pour y effectuer des séjours n’excédant pas un an. Elle est valable dix ans et est renouvelable de plein droit. » Son conjoint y a droit également. Alors pourquoi leur compliquer l’existence ce d’autant qu’à partir du 1er novembre 2016, la carte de résident sera délivrée de plein droit à l'étranger titulaire d'une carte de séjour portant la mention " retraité " qui justifie de sa volonté de s'établir en France et d'y résider à titre principal » - article L314-11-11° créé par la nouvelle loi immigration du 7 mars 2016. Bien entendu la loi leur permettra toujours, s’ils en font le choix, de conserver ou de renouveler de plein droit leur carte de séjour avec mention « retraité ». Ne serait-il pas plus simple d’améliorer la situation des retraités comme les autres ?

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 14:09

Solidarité avec Kamel JENDOUBI et contre l'extrémisme et la violence (Liste mise à jour le 19 juin 2011)

Tunis le 10/06/2016

Selon plusieurs sources médiatiques, monsieur Kamel Jendoubi, Ministre chargé des relations avec les Instances constitutionnelles, la Société civile et des Droits de l’Homme, aurait reçu des menaces sérieuses qui mettent sa sécurité en péril.

Ces menaces se seraient multipliées après sa position à propos de la décision du Gouvernement d’interdire la tenue du Congrès annuel du parti Al Tahrir (حزب التحرير), ainsi que suite à ses déclarations se référant aux dispositions de la Constitution et de la loi régissant l’activité associative et dénonçant l’implication de nombreuses associations dans des activités liées au terrorisme.

Nous, organisations signataires, tenons à exprimer notre solidarité totale avec monsieur Kamel Jendoubi.

Nous appelons tous les partis et organisations, ainsi que tous les démocrates à se mobiliser contre les campagnes d’incitation à la violence et à la haine à l’égard des personnalités publiques, et ce afin d’éviter les drames qu’a vécu le pays dans un passé récent.

Premières Organisations nationales et internationales signataires :

Union Générale Tunisienne du Travail

Ligue Tunisienne pour la défense des droits de l'Homme

Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux Association Tunisienne des Femmes Démocrates Association vigilance pour la démocratie et l’État civil,

Fondation Chokri Belaïd Contre la Violence Association des femmes tunisiennes pour la recherche et le développement.

Association Beïty

Le Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme

Dostourna Centre de Tunis pour la liberté de la presse

Association Tunisienne de Défense des Valeurs Universitaires

Association Citoyenneté Paritaire Tigar

Association Citoyenneté et Libertés Jerba Coordination Nationale Indépendante pour la justice transitionnelle

Organisation contre la Torture en Tunisie L'Association des Travailleurs Maghrébins de France L'association Le Pont Genève

Comité de Vigilance pour la Démocratie en Tunisie - Bruxelles

Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives L'Union des Tunisiens pour l'Action Citoyenne L’association des Tunisiens en France

Réseau EuroMed Droits

Fédération internationale des droits de l'Homme Association des Tunisiennes et Tunisiens de Suisse Mouvement Citoyen des Tunisiens en France Collectif des Femmes Tunisiennes

Cedetim - IPAM

Réseau Euro-Med Maroc

Association des Tunisiens du Nord de la France Association des Tunisiens de l'Isère Citoyens des deux Rives - Grenoble

Forum des Alternatives Maroc

Observatoire Marocain des Libertés Publiques Collectif Démocratie et Modernité ARCI -Italie

Réseau Euro-Maghrébin Culture et Citoyenneté Association Tunisienne de Défense au Droit à la Santé

Association Perspectives - Nice

Association "SOS Terrorisme" Forum de la Citoyenneté à Hammamet

Association Vérité Justice pour Farhat Hached – VJFH Réseau National Anti-Corruption - Tunisie Association Mnemty HEDUCAP

Association Perspectives Amel Tounsi Mémoires et Horizons Engagement Citoyen Assemblée Citoyenne des Originaires de Turquie Centre Euro-méditerranéen, Immigration et Développement – Pays Bas EMCEMO Plateforme Euro-marocaine Immigration Développement Citoyenneté Démocratie –Pays Bas

Organisation Avenir et Engagement Civique – OAEC – Tunisie

ARDEPTE – Tunisie

Collectif 3 C

Agence Interculturelle de production, de Diffusion de Documentations Audiovisuelles - AIDDA

Association Tunisienne Difficulté de l’Apprentissage Association de Défense des Droits de l’Homme à Tataouine – Tunisie

Académie Supérieur d’Art – Tunisie

Association Sakia Hamra pour l’Immigration et Développement Laayoune – Maroc

Fondation Of The Victims Of Abduction And Forced Disappearance – Egypt

Association IBSAR pour la Culture et le bien être des mal-Voyants – Tunisie

The Tunisian Institute For Human Rights Studies Union des Travailleurs Immigrés Tunisiens Organisation des Etudiants vers l’Avenir – IRAK

Parti Communiste Français – PCF

Parti AL QOTB – Tunisie

Association de la Femme Rifie (Paysanne)

ARF de Jendouba

Réseau du Pôle Civile pour le Développement et des Droits de l’Homme de Medninev R’NAC – Tunisie Association Action Citoyenne et Écologique – Maroc Association Rif

Coopérative Agricole Réseau des associations des Oasis du Sud –Est au Maroc – RADOSE

Coordination Maghrébine des Organisations de Droits Humains – COMDH

Fédération des Travailleurs et Travailleuses du Québec – Canada –

FTQ Instance Marocaine des Droits Humains Association Tunisienne de Prévention Positive

Ligue des Électrices Tunisiennes – LET

Association Citoyens et Solidaires – Tunisie Bridge Initiative International Association de Parents et Amis de Disparus au Maroc – APADM

Forum Marocain Vérité et Justice – FMVJ-France Fédération Euro-méditerranéenne contre les Disparitions Forcées ALWASL

Coopération et développement – France

Association des Cadres Tunisiens en France – ACTIF Le Manifeste des Libertés

Association Citoyens des deux Rives – Toulouse Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc – ASDHOM

Confédération Syndicale des Commissions Ouvrières – Espagne Institut du Travail d’Afrique Centrale Centrale syndicale communiste

UTEA

ACFEL environnement – Yanoudé – Cameroun Association Younga Solidaire - Mahres – Tunisie Comité de l’ Immigration Tunisienne d’Italie – CITI Association des Médecins de la Paix Droit à la Langue du pays d'Accueil - France

Association des Marocains en France Ensemble Vivre et Travailler - France

Association Démocratique des Femmes du Maroc - ADFM / Maroc

Lam Echaml

Association Citoyenneté pour Tous Instance National des Droits de l’Homme au Maroc

Association Adam,

Lutte contre le Racisme en Tunisie

Association de Développement et des Études Stratégiques de Medenine

Association Espoir pour la Solidarité, le Développement, la Connaissance – Kasserine Coordination des Organisations de la Société Civile – Mauritanie

Organisation Démocratique du Travail – ODT – Maroc Association pour la Promotion du Droit à la Différence

Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie – CGTM

Association Tunisienne de Soutien aux Minorités - ATSM Institut Farhat Hached pour la Recherche et la Démocratie Association Gouvernance Participative Association Tunisie Terre des Hommes - TTH Association de la Vie Maghrébine, pour la Solidarité et le Développement Ensemble –

Front de Gauche

Association des Oasis du Sud Esy du Maroc - RADOSE

Organisations signataires membres de la Coordination des organisations de la société civile en Mauritane : Coordinatrice des organisations de la société civile de Mauritanie Point Focal de la Société Civile GNAP Fédération des Personnes Handicapées Forum pour la Promotion des droits Humains et de la Citoyenneté pour le Développement ROMED ASPOM ECODEV Coordination des ONG - Mauritanie PME Jeunesse à l’Heure JAHE RPC Association des Parents d’élèves ONG ADDFM ONG Transparence FONADH AMAMI/SUN Mauritanie SIDRA

Personnalités (premiers signataires)

- Khaled Abichou, ancien président intérimaire de l’ICI – Paris

- Maha Abdelhamid, doctorante

- Hichem Abdessamad, animateur de Nashaz

- Hedhili Abderrahman, président du FTDES

- Fatna AFID, présidente de l'Association Femmes Égalité et Démocratie Maroc

- Kacem Afaya, SG Adjoint de l’UGTT

- Hafed Affes , président de l’ATNF - FTCR

- Najoua Agrebi, Juriste

- Ayad Ahram, défenseur des droits humains – Maroc – France

- Mourad Allal, directeur de Centre de Formation

- Tewfik Allal, militant associatif

- Abdelkrim Allegui, historien

- Ahmed Amara, militant politique et associatif

- Laila Amili, présidente de l’Association Mains Libres – Maroc

- Waleed Antably, membre du comité supérieur du Parti Réforme et Développement et AI

- Samia Attia Galand, psychiatre

- Sami Aouadi, professeur des universités, syndicaliste UGTT

- Boualem Azahoum, militant associatif

- Abderrahman Azaiez, militant associatif – Lyon - Brigitte, Azema Peyret, avocate honoraire

- Nabil Azzouz, enseignant – Tunisie B

- Noureddine Baaboura, militant associatif

- Alia Baccar Bournaz, universitaire

- Bedoui Bahri,

- Souad Bakalti, historienne

- Abdellatif Baltagi, consultant - Paris

- Houcine Bardi, avocat

- Ridha Barkati, écrivain, journaliste, militant associatif

- Hammam Chat

- Patrice Barrat, président de Bridge Initiative International

- Abdeljelil Bedoui, économiste

- Mustapha Belhaj, chercheur

- Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH

- Olfa Belhassine, journaliste, écrivaine

- Jean Bellanger, militant associatif, membre de l'Institut CGT d'histoire sociale

- Eliane Benarrosh, militante associative

- Aicha Ben Abdelmoumene, militante algérienne

- Emna Ben Achour

- Rabaa Ben Achour Abdelkefi, universitaire retraité, présidente de ADVU

- Radhia Ben Amor, coordinatrice de projet

- Ali Ben Ameur, enseignant Paris

- Jalel Ben Arfa, cadre de banque, SG adjoint FGBEF - UGTT

- Khaled Ben Bouzid, documentaliste, retraité

- Mohamed elMustapha Benelhaj, doctorant

- Riadh Ben Fadhel, coordinateur du parti ALQOTB

- Tahar Ben Guiza, professeur de philosophie à la faculté de Tunis, président du Laboratoire Philab des cultures, des technologies et des approches philosophiques

- Abdelwahed Ben Hamida, enseignant chercheur

- Fatma Ben Hamouda, présidente de l’association internationale Carthage sans frontières

- Tarek Ben Hiba, militant associatif, FTCR

- Hédi Ben Kraiem, universitaire, consultant international

- Zohra Ben Lakhdar, physicienne, enseignement supérieur

- Abdelkhalek Ben Larbi, étudiant – Maroc

- Tahar Ben Meftah, enseigant – Lyon - France

- Mohamed Ben Said, Médecin, militant associatif de l’immigration et des droits de l’homme

- Zeyneb Ben Said Charni, universitaire

- Fathi Benslama, psychanalyste et professeur à l’Université Paris Diderot

- Nejib Bentaziri, entrepreneur

- Adnane Benyoussef, ingénieur, militant associatif

- Sophie Bessis, historienne

- Mohamed Bhar, artiste musicien

- Roland Biache, acteur associatif

- Rafaella Bollini, présidente de ARCI – Italie - Abderrazak Bouazizi Horchani, militant associatif

- Houcine Bouchiba, président de l’ Association El Karama

- Dignité

- Larbi Bouguerra, Membre de l'Académie tunisienne Beit El Hikma

- Lilia Bouguira Dr, médecin, membre de l’Instance Vérité et Dignité

- Mongi Boughzala, professeur d’université – Tunis El Manar - Fahem Boukaddous, Journaliste

- Anna Bozzo, membre honoraire du REMDH - Robert Bret, ancien parlementaire, ancien vice-président du groupe d’amitié France-Tunisie au Sénat

- Lotfi Brik - ATDVER Kairouan C

- Iolanda Capezza, militante associative pour le droit à la santé – Italie

- Alya Chammari, avocate à la cour de Cassation

- Khémaies Chammari, ancien ambassadeur, militant des droits humains

- Taoufik Chammari, président R’NAC – Tunisie

- Hamida Chaouch, Ligue Tunisenne de l’Education

- Mounira Chapoutot Remadi, universitaire - Tunis

- Mounir Charfi, journaliste - Faouzia Charfi, professeur universitaire

- Noureddine Chatti, militant associatif, Stokholm - Suède

- Kacem Chebab, militant associatif – FMVJ - Maroc

- Mehdi (Hedi) Chebbi, militant associatif

- Hichem Chebbi, président de l’Association Tunisienne Difficulté de l’Apprentissage

- Dieh Moctar Cheikh Saad Bouh dit Cheikh Aidara – ASPOM

- Hedi Chenchabi, directeur de Centre de Formation et de Communication Audiovisuelle

- Mouhieddine Cherbib, militant de droits humains

- Khadija Chérif, enseignante, militante féministe et de droits humains, ATFD

- Tahar Chikhaoui, maître assistant à le faculté des Arts et des Lettres, critique cinéma

- Noureddine Chmingui, SG du syndicat des inspecteurs de l’Education Nationale – UGTT et membre de l’Union des écrivains libres

- Larbi Chouikha, enseignant - Tunis D

- Ahmed Dahmani, universitaire, militant des droits de l’homme

- Mohamed Thameur Driss, enseignant de philosophie

- Jocelyne Dakhlia, professeur, directrice de recherche EHESS

- Mohamed Damak, militant politique et associatif

- Monaem Derbel, militant associatif – FTCR

- Mahmoud Dhaouadi, journaliste

- Moctar Mamadou Dialo, point Focal de la société civile Mauritanie

- Mohsen Dridi, militant associatif – FTCR

- Kaies Doghri, militant associatif

- Hélene Dupont, Partenia - amie de la Tunisie E

- Aida El Amri, Médecin et militante associative

- Lassaad El Asmi, président d'Université

- Moulaye El Arbi, SIDRA – Mauritanie

- Moncef El Bahri, formateur-consultant

- Ali El Baz, militant associatif de l’ Immigration

- Nadia El Fani, cinéaste

- Chafik El Ghoul, enseignant – le Réunion

- Fathi El Hadjali, président du Comité de Vigilance pour la Démocratie en Tunisie

- Driss ElKherchi, président de l’ATMF

- Mohamed Lakhda Ellala, président de l'ATF

- Chedly Elloumi, militant associatif - Grenoble

- Rachid El Manouzi, vice-président de la FMED

- Slaheddine El Manouzi, président ALWASL

- Dr. Moulaye El Mehdi, AMAMI/SUN - Mauritanie

- Abdelfattah Ezzine, professeur-chercheur, militant et acteur de la société civile – Maroc F

- Raoudha Faouel, militante associative

- jacques Fath, militant politique, ancien responsable PCF

- Afif Fehri, médecin vétérinaire, consultant – parti El massar

- Mohamed Chérif Ferjani, Universitaire – Lyon II

- Claudette Ferjani, enseignante retraitée

- Germain Filoche, militant syndical CGT

- Sarah Fredj, Union des Tunisiens du Mans G

- Najla Gharbi, enseignante-Chercheuse, militante politique

- Kamel Ghali, poète

- Mrad Gadhoumi, militant associatif

- Ahmed Galai, vice-président LTDH, secrétaire CMODH

- Taoufik Gasmi, doctorant , CERTE-Borj Cedria

- Amel Grami, professeur – Université de Manouba - Tunisie

- Moncef Guedouar, président FTCR

- Saloua Guiga, militante associative – Tunis H

- Mohamed Haidou, Syndicaliste commission ouvrière - Espagne

- Selma Hajri, président de « Le Groupe Tawhida Ben Cheikh »

- M’hamed Ali Halouani, militant de la société civile

- Baba Hamda, ONG Transparence – Mauritanie

- Mohamed Hamrouni, militant associatif Gouvernance Participative

- Zouhayer Hammoudi, président de l’association

- Maher Hanin, enseignant, militant associatif - Susan J Helms

- Abdelhamid Henia, universitaire

- Salah Hannachi, président d’ATLAS

- Narjas Harrouch Batis, professeur de l’enseignement supérieur

- Fatma Houas, présidente d'Engagement Citoyen

- Farid Housni, juriste des marchés I

- Oubeid Imijine, écrivain, journaliste – Mauritanie

- Alain Isolphe, enseignant retraité, militant associatif J

- Mounira Jameleddine, militante associative – Sousse - Naceur Jalloul, militant associatif

- Rahma Jaouadi, présidente ARF – Jendouba

- Asma Jelassi, poétesse

- Sadok Jerbi, scout et militant associatif Mahres

- Hedi Jilani, libraire

- Noureddine Jouini, professeur, Paris XIII

- Ahmed Jradet, président du centre Alternative Inernational – AIC Palestine

- Ameur Jridi, enseignant, Institut supérieur des langues de Tunis K

- Saloua Kammarti, directrice de Centre de Formation et d’Insertion

- Najet Karaborni, présidente OAEC – Tunisie

- Hassen Karkar, maître de conférenc, militant associatif

- Naoufel Karrou, Bureau d’études : Espace Gafsa de Télétravail

- Ahmed Karoud, défenseur des droits humains – Tunisie

- Abdelhak Kass, président Forum Marocain Vérité Justice – France

- Abada Kéfi, avocat, député ARP - Abdelhamid Khairi, président de l’Association Tunisienne Terre des Hommes

- Mohamed Khairou, RPC – Mauritanie - Oumoul Khayri Kane, ONG ADDFM

- Omar Khalfa, secrétaire général du Club Nabeul

- Najoua Kharrat, militante associative – ATNF – Lille

- Mohamed Khénissi, président du Forum de la Citoyenneté à Hammamet

- Mohamed Khiri, journaliste, militant associatif

- Saadeddine Koudri, reporter – photographe

- Houcine Krimi, syndicaliste, militant des droits de l’homme L

- Mohamed Nejib Laamami, professeur de l' E. Supérieur et ancien syndicaliste

- Kamel Labidi, journaliste

- Gilberto Leal, Coordinaçao Nacional de Entrades Negras - Conen / Brazil

- Kamel Lahbib, président de l’Observatoire Marocain des Libertés Publiques

- Dr Hosni Lahmar, président d' l'association des médecins de la Paix

- Saddik Lahrach, militant des droits humains, Rabat – Maroc

- Brigitte Lambey-Bouffier, psychanalyste, militante LDH

- Abderrazek Lassouad, militant associative CVDT – Liège, Belgique

- Marie Lavrentiadou, membre d’honneur du REMDH – Grèce

- Gilles Lemaire, militant politique

- Daniel Lindenberg, professeur émérite

- Adel Ltifi, historien

- Ali Lotfi, SG de l’Organisation Démocratique du Travail – Maroc – ODT M

- Mohamed Maali, journaliste

- Gerard Maarek, enseignant

- Abderraouf Mahfoudh, chef d’entreprise

- Gilles Manceron, historien, militant LDH

- Marwa Mansouri, Association « cultivons la paix » Tunisie

- Said Masmoudi, directeur, à l’ONAGRI Ministère de l’Agriculture - Tunisie

- Gustave Massiah, économiste – France

- Fatma Matri, enseignante, présidente de l’ AVMSD

- Moussa Mbarek, Jeunesse à l’Heure JAHE - Mauritanie

- Alessandra Meccozi, président Culture E’Liberta

- Italie - Habib Mellakh, universitaire, militant associatif

- Roland Merieux, membre Ensemble – Front de Gauche

- Umit Metin, coordinateur de l’ ACORTurquie - France

- Zina Mhamedi, enseignante, responsable associatif - FTDES - Kairouan

- Najet Mizouni, enseignante – Paris VIII

- Seyda Mint Yingé, ccordinatrice des organisations de la société civile Mauritanie

- Oumoukethoum Mint Khliya, ROMED – Mauritanie

- Lalla Mint Brahim, Coordination ONG - Mauritanie

- Abdou Mnabhi, militant des Droits Humains – Pays –Bas

- Anouar Moalla, enseignat universitaire, consultant

- Abdelwahed Mokni - historien

- Christine Motte, enseignante

- Amine Mouden, militant des Droits Humains, Pays –Bas

- Chérif Msadek, militant associatif N

- Salem Naffati, acteur civique, juriste expert des collectivités locales

- Noureddine Najar, banquier conseil, militant politique

- Radhia Nasraoui, avocate, militante des droits humains

- Dicko Nouhoun, président du Comité des Jeunes pour la Non-Violence et la Tolérance – Cote d’Ivoire

- Annie Novelli, fonctionnaire retraité de l’ Education Nationale

- Ahlem Nsiri, Brahim Nsiri, ancien journaliste – Paris O

- Paul Oriol, militant associatif

- Ironiki Ouardani Kaiteris, militante des droits de l'homme

- Hassen Ouardani, militant politique

- Brahim Ouchalh, président APADM

- Habib Ouarda, libraire

- Lehouss Ould El Id, Fédération personne handicapées – Mauritanie

- Hadrami Ould Meidah, Associaiton Parents d’Elèves – Mauritanie

- Mohamed Ouled Ettaieb, cadre de la poste

- Mohamed Yeslem Ould El Vil, PME – Mauritanie

- Sidi Ould Khalifou, ECODEV – Mauritanie

- Breika Ould Mbarek, Forum pour la promotion des droits humains et de la citoyenneté pour le développement – Mauritanie

- Hacan Oueld Taleb, GNAP – Mauritanie P

- Hervé Paris, président d’Altercarto R

- Ekande Raphael - Bernard Ravenel, historien, président d’honneur de l’AFPS

- Lila Rebai, responsable REMDH – Tunis

- Hamadi Redissi, professeur d’université - Tunis

- Slaheddine Rhaiem, militant associatif

- Younes Rhouma, président de CITI – Milan

- Messaoud Romdhani, vice-président de la LTDH

- Khadija Ryadi, militante des droits humains, lauréate du prix des droits de l’homme de l’ONU – Maroc S

- Nathalie Saadallah, militante associative et politique - Abdallah Saaf, président du Centre des Etudes et Recherche en Sciences Sociales, président du Forum Civil Démocratique Marocain

- Belqassem Sabri, président de l'Association Tunisienne de Défense au Droit à la Santé

- Salwa Sadok, professeur, INSTM

- Salah Salah, membre du Conseil National palestinien et du Congrès National Arabe

- Hassen Salama, enseignant Université de Palerme – Italie

- Mehdi Samlali, militant des Droits Humains, Pays-Bas

- Ramy Salhi, Directeur du REMHD – Tunis

- Rabah Saoudi, syndicaliste retraité

- Mamadou Sarr, FONADH – Mauritanie - Youssef Selmi, président ATICDR – Grenoble

- Noureddine Senoussi, président REMCC

- Mohamed Smida, juriste, militant politique et associatif

- Dominique Sopo, président de SOS Rasisme - Jean Claude Soufir, médecin

- Intissar Soussi, enseignante - Paris T

- Taoufik Tahani, président de l’AFPS

- Giovanna Tanzarella, militante associative

- Bakhta Tarhouni, enseignante universitaite

- Yamina Thabet, présidente de l’Association tunisenne de soutien aux minorités

- Lucie Thiphaine, journaliste, ancienne SG du MRAP, militante Ensemble, Attac

- Fathi Tlili, élu municipal, Aubervilliers

- Leila Toubel, comédienne

- Omar Tourougui, militant des droits humains

- Mohamed Trabelsi, syndicaliste – Tunisie

- Slaheddine Touibi, ancien professeur à la Faculté de Médecine de Tunis

- Mokhtar Trifi, avocat, président d’honneur de la LTDH

- Françoise Valensi, historienne Y

- Mehrez Yakoubi, journaliste, président de l’association Venus pour la Culture et l’Art

- Taoufik Yakoub, universitaire Z

- Abdallah Zaaza, militant associatif - Maroc

- Chedly Zaidi, militant politique

- Aymen Zammali, journaliste

- Martine Zaouche, responsable associative

- Houda Zekri, poétesse

- Riadh Zghal, professeur émérite, Tunis

- Khaled Ziad, défenseur des droits humains, Bagdad - Irak

- Omar Zidi, président de l’Association Action Citoyenne et Ecologique – Maroc

- Abdallah Zniber, militant associatif

- Attia Zrane, professeur d’économie, juriste international

Contact : solidairekj@gmail.com ------------------------ تضامنا مع كمال الجندوبي وضد التطرف والعنف تونس في 10 جوان 2016 ورد في عديد المواقع الصحفية أن السيد كمال الجندوبي، الوزير المكلف بالعلاقات مع الهيئات الدستورية والمجتمع المدني وحقوق الإنسان، قد تلقى تهديدات تستهدف سلامته وذلك على خلفية تصريحاته الاخيرة حول قرار الحكومة بمنع المؤتمر السنوي لحزب التحرير، وكذلك على خلفية اعلامه الرأي العام بتورّط عديد الجمعيات في أنشطة داعمة للإرهاب، وذلك استنادا إلى الدستور التونسي والقانون المنظم لنشاط الجمعيات. وعلية فإن المنظمات الممضية أسفله تعبر عن تضامنها التام مع السيد كمال الجندوبي وتدعو كل الأحزاب والمنظمات وكل الديمقراطيين الى ضرورة الوقوف بحزم ضد كل دعوات العنف والتطرف واستهداف الشخصيات الوطنية حتى لا تتكرر مآسي الماضي القريب. للإمضاء

solidairekj@gmail.com

Solidarité avec Kamel Jendoubi et les démocrates et progressistes tunisiens (PCF) Le Parti communiste français apporte à Kamel Jendoubi tout son soutien et demande au gouvernement français d'exprimer publiquement sa solidarité au militant tunisien pour les droits humains et la démocrate, aujourd'hui ministre, qui a longtemps poursuivi son combat contre la dictature de Ben Ali et pour les droits fondamentaux et une Tunisie libre et indépendante depuis la France. Parti communiste français, Paris, le 10 juin 2016 Coordination des organisations de la société civile de Mauritanie Siège central : Immeuble EL MOUNA Avenue Mokhtar Ould Daddah Tel: (222) 36 32 82 07 / 45 25 45 22

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Solidarité avec Kamel Jendoubi et contre l'extrémisme et la violence Nouakchott,

le 18/06/2016

Nous organisations membres de la Coordination des Organisations de la Société Civile de Mauritanie, signataires, tenons à exprimer notre solidarité totale avec monsieur Kamel Jendoubi. Nous appelons tous les partis et organisations, ainsi que tous les démocrates en Mauritanie et à travers le monde à se mobiliser contre les campagnes d’incitation à la violence et à la haine à l’égard des personnalités publiques, et ce afin d’éviter les drames qu’a vécu la Tunisie et plusieurs autres pays, dans un passé récent. Cette solidarité agissante de la Coordination des Organisations de la Société Civile de Mauritanie fait suite aux menaces qui pèsent sur Monsieur Kamel Jendoubi, Ministre chargé des relations avec les Instances constitutionnelles, la Société civile et des Droits de l’Homme de Tunisie. Ces menaces rapportées par des sources tunisiennes se seraient multipliées après sa position à propos de la décision du Gouvernement d’interdire la tenue du Congrès annuel du parti Al Tahrir (حزب التحرير), ainsi que suite à ses déclarations se référant aux dispositions de la Constitution et de la loi régissant l’activité associative et dénonçant l’implication de nombreuses associations dans des activités liées au terrorisme.

Organisations signataires membres de la Coordination : Coordinatrice des organisations de la société civile de Mauritanie Point Focal de la Société Civile GNAP Fédération des Personnes Handicapées Forum pour la Promotion des droits Humains et de la Citoyenneté pour le Développement ROMED ASPOM ECODEV Coordination des ONG PME Jeunesse à l’Heure JAHE RPC Association des Parents d’élèves ONG ADDFM ONG Transparence FONADH AMAMI/SUN Mauritanie SIDRA

____________________

Message de l'ATF

L'Association des Tunisiens en France condamne les menaces qui pèsent sur kamel JENDOUBI et signe l'appel. P/°ATF Mohamed-Lakhdar ELLALA, Président de l'ATF

_____________________

Message de Mohamed-Lakhdar ELLALA

Je signe le texte en solidarité avec Kamel JENDOUBI, son droit à la liberté de la parole et de la critique et au respect de la Constitution.

Mohamed-Lakhdar ELLALA

Militant Démocrate et progressiste

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 11:13

‘‘Les derniers jours de Muhammad’’ : Enquête de Héla Ouardi

09 Mai 2016 | 7:50

Ce texte a été présenté à la rencontre-débat avec Héla Ouardi qui s’est tenue à la Bibliothèque nationale, à Tunis, le vendredi 6 mai 2016.

Par Noura Borsali *

Héla Ouardi, dans les premières pages de l’ouvrage réservées au prologue, présente sa problématique et sa démarche. Les constats et les questions foisonnent à propos de la mort de Muhammad, de la cause de cette dernière et de son enterrement tardif laissant le prophète à l’abandon dans l’indifférence générale, de l’absence de Aïcha et de Abû Bakr et ‘Umar, les deux futurs califes, de l’empêchement de Muhammad d’écrire son testament… Et que de questions encore et encore…

Eclairer le «trou noir»

Cela révèle, d’une part, un grand «trou noir» dans la tradition et, d’autre part, une gestion peu reluisante de la fin de Muhammad. «Aucun livre de la tradition musulmane, écrit-elle à la p.14, ne donne la moindre information sur ce trou noir de deux jours au cours desquels le cadavre de l’Envoyé de Dieu est abandonné. La tradition, d’habitude si bavarde, si bien informée des moindres détails de la vie du prophète et de ses compagnons, devient à ce sujet brusquement amnésique et muette».

C’est pourquoi Héla Ouardi a entrepris une «enquête» (mot qu’elle prend soin de placer entre guillemets) sur cette page sombre d’un moment crucial de l’histoire de l’islam. Détrompons-nous, il ne s’agit pas ici d’une enquête policière même si la bande rouge de la couverture sur laquelle l’éditeur a inscrit «Enquête sur la mort mystérieuse du prophète» pourrait susciter un suspense digne d’un roman policier et ésotérique du romancier américain Dan Brown, auteur de ‘‘Da Vinci Code’’. Le mot «enquête» doit être pris dans son sens étymologique qui signifie «recherche». Il s’agit donc bien d’«un authentique travail de recherche scientifique, qui est sorti de mes notes de lecture», nous confie Héla Ouardi.

D’ailleurs, comme l’écrit le Marocain Abdesselem Cheddadi, historien et anthropologue, professeur à l’Université de Rabat, dans un excellent article intitulé «A l’aube de l’historiographie arabo-musulmane : la mémoire islamique» : «A l’époque inaugurale où nous nous plaçons (celle du père de l’Histoire Hérodote, entend-il), l’histoire se définit comme une enquête : on pose des questions, on cherche à recueillir des informations sur quelque chose qui, autrement, risquerait de se perdre dans l’oubli. Il s’agit, donc, par une démarche volontaire, de sauver de la mémoire», surtout quand les garanties de pérennité ne sont pas assurées, précise-t-il.

C’est ainsi que Héla Ouardi mène son «enquête» : avec beaucoup de questionnement et avec minutie et prudence. S’armant d’un matériau riche et diversifié, se référant au Coran et à diverses sources (comme le corpus de hadiths, les sira, les maghazi, etc…) et y puisant différentes versions et variantes présentées par des chroniqueurs et des historiens tels que Ibn Ishâq, Ibn Hisham, Al-Zuhrî, Tabari, Ibn Sa’ad, Boukhari, Muslim, Al-Waqidi, Baladhûri, Ibn Athir, et que sais-je encore…

Quand bien même des auteurs auraient pointé du doigt les limites des sources narratives islamiques, elle nous offre, de l’agonie de Muhammad, une reconstitution chronologique inédite basée sur une bibliographie solide, consacrant 120 pages – sur les 361 que contient l’ouvrage – aux questions historiographiques, aux sources et aux notes. Souci de précision, certes mais également de prudence qu’un tel sujet exige.

Un des intérêts de l’ouvrage est donc l’approche méthodologique qui concerne ses sources textuelles. Ces dernières sont parfois contradictoires et regroupent des versions différentes d’un tel ou autre événement. Le mérite de Héla Ouardi est d’avoir réussi à les juxtaposer jusqu’à établir, par exemple, une convergence des sources sunnites et chiites qui semblaient pour nous, jusque-là, divergentes, voire opposées.

«Les nombreuses notes et sources dans mon livre, nous livre-t-elle dans un long entretien au quotidien ‘‘La Presse’’, sont le reflet de cette curiosité et de cette prudence. A cela s’ajoute évidemment l’esprit de rigueur et d’honnêteté scientifiques auquel j’accorde la plus grande importance aussi bien pour cet ouvrage que pour mes travaux académiques antérieurs».

C’est dire le travail acharné de l’auteur qui, bien qu’elle n’ait rien apporté de nouveau, comme elle le dira elle-même, a compilé – mais avec quelle maîtrise ! – des informations tirées et triées de différentes sources parfois divergentes, comme ces sources sunnites et chiites qui, après un recoupement minutieux, ont fini par converger à notre grand étonnement. Un «travail certes laborieux mais passionnant», dit-elle.

«Il n’y a pas de révélations dans mon livre puisque tout ce que je dis je l’ai trouvé dans les ouvrages de la Tradition. Tout est dit dans les livres de tradition – sous ce terme de ‘‘tradition musulmane’’ sont réunis les Hadiths (paroles attribuées au prophète) et la Sira (biographie de Muhammad). Je n’invente rien», précise-t-elle. «Par ailleurs, je suis consciente du caractère subversif de certaines informations qui figurent dans mon livre; il est important pour moi que le lecteur sache à travers les références aux sources de la Tradition que ces faits ne sont pas le fruit de mon imagination. Je n’invente rien. Je me considère moins comme auteure que comme compilatrice (le mot arabe est éloquent dans ce sens مؤلّفة) : je regroupe les textes et j’y mets de l’ordre.»

Certes, des polémiques théologiques ont existé autour de la mort du Prophète notamment entre les sunnites et les chiites, mais ce sont des polémiques dénuées de neutralité parce que «idéologiques articulées à la question de la légitimation du pouvoir», précise-t-elle.

Selon certaines sources, le traditionniste médinois Al-Wâqidi (m. 822) est censé avoir recueilli un ensemble de traditions relatives à la mort du Prophète (‘‘Kitâb wafât al-nabî’’), mais le livre a disparu et il ne subsiste que dans les œuvres de son élève Ibn Sa’d (mort en 845). Il existe certes le récit d’Ibn Ishâq (m. 767) et ceux attribués à Al-Zuhrî (m. 742), sur la mort et l’enterrement de Muhammad mais, pour certains historiens, ces sources poseraient problème. C’est à cette difficulté relative à l’authenticité des sources et à leur fiabilité que l’auteure comme tout chercheur, a dû être confrontée.

Substituer à l’épopée la tragédie

Livre inédit alors? Sans doute, toutefois en dehors du livre de Stephen J. Shoemaker, ‘‘The Death of a Prophet. The End of Muhammad’s life and the Beginning of Islam’’ (Philadephia, Université of Pennsylvania Press, 2012, 408 p.), car Héla Ouardi fait œuvre dans son livre de relecture-réécriture. Elle nous propose, en fait, une lecture nouvelle de ce corpus ancien dont dit-elle, elle réorganise chronologiquement les données suivant les règles de l’écriture historienne moderne. Et de s’interroger : «Comment l’Occident a-t-il fait sa ‘‘Renaissance’’? En relisant le corpus de l’Antiquité. Sans prétention aucune, je m’inscris, toutes proportions gardées bien sûr, dans cette démarche ‘‘humaniste’’ de relecture-réécriture.»

Une autre question que l’ouvrage a le mérite de susciter réside dans cette difficulté pour un historien ou un chercheur d’établir la biographie de Muhammad. Certains historiens considèrent que la surabondance des sources délivrant une foule de faits et de détails sur la vie de Muhammed est «trompeuse» (2), écrire la biographie de Muhammad relèverait de l’impossible (3) compte tenu des faits suivants. D’une part, les plus anciens textes sur la vie de Muhammad remontent à cent vingt-cinq ans après sa mort environ, et d’autre part, les sources ne sont pas toujours fiables mais plutôt largement apocryphes. Ce qui a fait écrire à Maxime Rodinson: «Une biographie de Mohammad, qui ne mentionnerait que des faits indubitables, d’une certitude mathématique, serait réduite à quelques pages et d’une affreuse sécheresse. Il est pourtant possible de donner de cette vie une image vraisemblable. Mais il faut, pour cela, utiliser des données tirées de sources sur lesquelles nous n’avons que peu de garanties de véracités.» (5) D’autant que «de Muhammad, Prophète de l’islam, n’existe pas le moindre document d’époque» et qu’«il est très peu présent sous son nom dans le texte du Coran (3, 144; 33, 40; 47,2; 48, 29; 61, 6», note Jacqueline Chabbi (4).

Il y a certes la Sîra et les Hadiths (2e, 3e et 4e siècle de l’ère musulmane, correspondant aux IXe, Xe et XIe siècles de l’ère commune). Mais l’islam ne possède aucune trace écrite contemporaine à son avènement.

Ce que nous propose l’auteure, dans son ouvrage, c’est cette rupture avec certains écrits dogmatiques et idéologiques sur Muhammad. Il s’agit de rendre à Muhammad sa dimension humaine et historique : une manière de réécrire l’un des moments les plus importants de la mémoire de l’islam en libérant cette dernière des dogmes et de l’apologie. «Je me situe ainsi à l’extrême opposé de l’esprit dogmatique qui utilise une image figée et idéologisée du Prophète pour manipuler les musulmans et les pousser à commettre des meurtres. L’image humanisée de Muhammad proposée dans mon livre ne le sacralise pas mais ne l’amoindrit pas non plus; au contraire, elle essaye de créer avec lui une relation d’empathie et de proximité, en parfaite conformité avec le Coran», écrit Héla Ouardi.

Dieu ne dit-il pas à son Prophète : «Dis : je ne suis qu’un mortel semblable à vous?» (sourate 18 ‘‘La Caverne’’, verset 110). Verset que Héla Ouardi prend soin de mettre en exergue au début de son ouvrage. En fait, il s’agit, pour l’auteure, de substituer à l’épopée la tragédie. «Par la reconstitution des derniers jours de la vie de Muhammad, nous souhaitons extirper l’homme enseveli sous la légende héroïco-religieuse et le restituer à l’histoire. Cette démarche s’est imposée à nous comme une évidence», écrit-elle à la page 18.

Muhammad apparaît, avant sa mort, comme un être fragilisé, trahi par les siens et accablé de malheurs tel la perte de son fils Ibrahim. Le Marocain Abedesselm Cheddadi déjà cité écrit à ce propos : «Contrairement à ce qui se passe dans le christianisme avec Jésus, la vie de Muhammad n’est pas sacralisée. Son nom est mentionné dans la profession de foi (Shahâda), mais ni sa naissance ni les grands moments de sa mission ni aucun épisode de sa vie ne donnent lieu à un rituel, ne sont intégrés dans le culte. Certes, ajoute l’auteur dans sa note, à partir du XIIIe siècle, la naissance de Muhammad est célébrée par des cérémonies religieuses. Mais le chant et la musique associés à cette célébration ont été désapprouvés par un certain nombre de fuqahâ». Et Cheddadi de conclure : «La mémoire dont Muhammad est entourée est d’emblée une mémoire historique» (article déjà cité).

Comme elle s’inscrit en faux contre une légende qui fait de Muhammad un être illettré. Pour l’auteure, Muhammad aurait été un homme de l’écrit, «écrivant lui-même des missives et entouré de plusieurs secrétaires chargés de noter la Révélation au fur et à mesure qu’elle se produit», écrit-elle dans son ouvrage. Un tel constat détruit toute une légende.
Par ailleurs, l’auteure semble contester, dans son livre, que Muhammad soit une figure fondatrice. Quel serait alors son rôle? Se limiterait-il à la Révélation? D’autant qu’elle affirme plus loin que ce sont ses successeurs et surtout Abû Bakr qui ont édifié ce que Muhammad n’a pas réussi à faire, en donnant «un avenir» et «une carrière universelle» à la religion (selon ses propres termes). Pourtant, elle est loin d’être tendre avec les deux premiers successeurs de Muhammad et surtout avec ‘Umar qu’elle ne ménage guère.
Par ailleurs, l’auteure nuance, dans son ouvrage, l’affirmation de l’historien Hichem Djaït qui écrit dans la conclusion de son ouvrage ‘‘La vie de Muhammad’’ (Volume 3) (6) que «l’homme Muhammad, prophète et homme d’action, aura accompli une très grande œuvre… Il a posé partout, dans presque toute l’Arabie, les jalons d’un mouvement que ses successeurs, les deux premiers notamment, vont poursuivre et amplifier.» (p.308), ou encore ce passage de Djaït que cité à la page 81 de l’ouvrage: «A sa mort, le prophète a laissé une religion achevée et un Etat rayonnant sur toute l’Arabie, indissolublement liés». Pour Héla Ouardi, il y avait plutôt péril en la demeure, en cette fin de règne, avec d’«inquiétants mouvements de séditions» et d’apostasie ainsi qu’une course au califat avec les intrigues politiques que cela suppose.

Soustraire l’histoire de l’emprise du dogme

Un autre aspect du livre que j’ai trouvé fascinant, c’est son style littéraire parfaitement travaillé, c’est cet art de la narration, c’est ce récit dont l’auteure a usé de toutes les caractéristiques, qui rendent sa lecture captivante.

Une intrigue autour d’un sujet enveloppé de mystère et renforcée par une enquête fouillée, un ordre chronologique sans failles, une confrontation méticuleuse de diverses sources, une caractérisation parfois métaphorique… N’est-ce pas là des empreintes littéraires qui laissent entrevoir, sans doute, une influence de sa formation littéraire et qui évitent à l’ouvrage de sombrer dans «une spéculation intellectuelle», selon sa propre expression, lassante et ennuyeuse.

De ce «plaisir du texte» – pour reprendre une expression chère au sémiologue français Roland Barthes –, surgit un désir d’esthétique dans ce petit bout de phrase titrant le prologue : «Dessine-moi un prophète» qui pose une question – ô combien périlleuse pour les sunnites que nous sommes ! –.

Simple provocation de la part de l’auteure? Loin de là car en lisant cette reconstitution narrative qu’elle nous livre, on a comme l’impression que Héla Ouardi y met une représentation esthétique des derniers jours de Muhammad, comme si elle voulait pallier à cette interdiction des sunnites de représenter le prophète contrairement aux chiites et aux Ottomans qui ornent certains de leurs manuscrits de miniatures représentant le prophète ou encore aux Iraniens chiites qui, tout récemment, en 2015, et par le biais d’un de leurs grands cinéastes Majid Majidi (59 ans), viennent de le représenter dans un film ‘‘Mahomet’’, une superproduction sur l’enfance du prophète pour en finir avec «l’image violente» de l’islam, souligne le réalisateur iranien. Ce film montre les premières années du prophète. De sa naissance jusqu’à ses 13 ans. En fait, dans le film de Majid Majidi, le visage du prophète n’apparaît jamais grâce à un jeu d’effets spéciaux. En revanche, on voit sa silhouette et son profil (7).

Pour Héla Ouardi, «pour que ce ‘‘dessin’’ soit esthétique, nous dit-elle, j’ai essayé de mettre en évidence l’aspect tragique qui caractérise la fin de l’existence de Muhammad et qui donne au personnage une dimension sublime, comparable à celle des héros de la tragédie grecque.»

En guise de conclusion, Héla Ouardi, par cet ouvrage important, a fait œuvre de «réappropriation de l’histoire», pour reprendre le titre d’un excellent ouvrage ‘‘Les Arabes et l’appropriation de l’Histoire’’ du Marocain Abdesselem Cheddadi (8). Alors, vouloir soustraire l’histoire de l’emprise du dogme et prendre sa distance avec la vision apologétique dominante dans la tradition, n’est-ce pas une aventure risquée? Et «vouloir traverser la vie avec une horde de mots. Et les mots ne sont-ils pas dangereux» (Tahar Ben Jalloun).

Si nous avons du mal à lâcher l’ouvrage, c’est parce que, par le truchement du récit littéraire, l’auteure a conclu son ouvrage avec un fameux «A suivre…» renforcé – de surcroît – par des points de suspension… Pour son second livre, c’est en effet un huis-clos qu’elle nous propose dans une nouvelle forme d’écriture, à savoir le théâtre. Pour Héla Ouardi, la littérature et l’Histoire font bon ménage.

Tout cela en attendant bien sûr la publication en arabe de son présent ouvrage qui a un dernier mérite, et non des moindres : celui de stimuler le débat historiographique relatif aux débuts de l’islam.

Sources bibliographiques :
(1) Présentation du livre de Stephen J. Shoemaker par Hassen Bouali, Archives de sciences sociales des religions, 2014/4 (no 168), éditions de l’EHESS.
(2) Jacqueline Chabbi, ‘‘Mohammed et la naissance de l’islam’’, article publié le 18/6/2015.
(3) Jacqueline Chabbi, ‘‘Le seigneur des tribus. L’Islam de Mahomet’’, Noêsis, Paris, 1997.
(4) Maxime Rodinson, ‘‘Mahomet’’, éditions du Seuil, 1962, P.12 .
(5) Jacqueline Chabbi, ‘‘Mohammed et la naissance de l’islam’’, article publié le 18/6/2015.
(6) Hichem Djaït, ‘‘La vie de Muhammad’’ (Volume 3), Cérès éditions, 2012.
(7) RFI, 27-08-2015 : ‘‘Mahomet’’: Majid Majidi veut rompre avec «l’image violente» de l’islam.
(8) Abdesselem Cheddadi, « Les Arabes et l’appropriation de l’Histoire », Sindbad, 2004.

Bio-express de Héla Ouardi :
Héla Ouardi n’est pas historienne des religions. Elle n’est pas non plus islamologue, ni anthropologue ni philologue… Elle est spécialiste de littérature et de civilisations françaises et enseignante-universitaire à l’Université Tunis El Manar, à l’Institut supérieur des sciences humaines. Auteur d’une thèse de doctorat en littérature française intitulée : «La littérature au miroir dans l’œuvre romanesque de Queneau», qu’elle soutient brillamment, en 2001, à l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle, mention très honorable, et avec félicitations du jury, après avoir obtenu en 1994, toujours aussi brillamment, son Diplôme de maîtrise en littérature française à l’Université du Centre – Faculté des Lettres de Sousse, Prix présidentiel. En 2006-2009, elle a occupé le poste de directrice du Département scientifique de l’Académie tunisienne des Sciences, des Lettres et des Arts, Beït el-Hikma. Elle a des écrits publiés dans sa spécialité. Après avoir soutenu son habilitation à diriger des recherches, elle se lance un véritable défi, en réorientant ses recherches vers l’histoire et l’historiographie des débuts de l’islam. Elle a alors intégré en tant que membre associé le Laboratoire d’études sur les monothéismes, Groupe du Centre d’études des religions du Livre (CERL) du CNRS, Équipe 1 : “Livres sacrés : Canons et Hétérodoxies”, pour «apprendre le métier», nous dit-elle. A propos de cette «conversion», elle dira dans un entretien qu’elle m’a gentiment accordé et dont j’ai cité quelques passages dans ma présentation : «Je crois que beaucoup de chercheurs ont connu comme moi ce moment excitant de ‘‘bifurcation’’ dirait Borges.»
Dans son nouveau domaine de l’Orientalisme et islamologie, elle a publié en 2012 un article intitulé «De l’autorité en islam» dans la revue française Le Débat (2012/4, n° 171, Gallimard); en 2011 «Islam d’Etat : Etat islamique ou islam étatique?» dans le magazine ‘‘Réalités’’ (Tunis, novembre 2011) =; en 2009 «Malaise dans la civilisation islamique», Publications du Collège international de Tunis (novembre 2009) et enfin en 2008, Réédition critique de la Chrestomathie arabe d’Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, Presses Universitaires de France.
Et nous voilà en 2016, avec la publication, cette fois, d’un ouvrage intitulé ‘‘Les derniers jours de Muhammad’’ paru chez Albin Michel, en mars dernier. Ce livre est, sans conteste, l’événement éditorial de l’année 2016. En dépit de son prix élevé (entre 44 DT à Sousse, sa ville d’origine, et 48,750 DT à Tunis, sa ville d’adoption), il est épuisé en quelques jours.

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 18:36
RENCONTRE SANTE A L’ESPACE FARABI
RENCONTRE SANTE A L’ESPACE FARABI

INVITATION

RENCONTRE SANTE A L’ESPACE FARABI

L’Espace FARABI a le plaisir de vous inviter à une rencontre avec le Docteur Mohammed SIFI à la veuille du mois du Ramadan au tour du thème :
«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
Le samedi 04 juin 2016 de 15h00 à 16h00
A l’Espace Fârâbî,
5, rue Louis Blanc, 75010 Paris M° Louis Blanc,
Ligne 7 et M° Colonel Fabien, ligne 2

Le Bureau de l’Espace Fârâbî

RENCONTRE SANTE A L’ESPACE FARABI:«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
RENCONTRE SANTE A L’ESPACE FARABI:«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
RENCONTRE SANTE A L’ESPACE FARABI:«Comment prémunir sa santé lorsqu’on observe le jeune pendant le mois du Ramadan»
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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 13:01

Pour un Conseil National des Tunisiens à l’étranger indépendant et représentatif de la société civile tunisienne à l’étranger

Après avoir étudié la dernière version du projet de loi constituant «le Conseil national des Tunisiens à l’étranger» (CNTE), daté du 23 juillet 2015, suivi avec intérêts les travaux de la Commission parlementaire des Tunisiens à l’étranger et suite aux débats par les associations démocratiques des Tunisiens-es à l’étranger, les associations signataires déclarent :

I. Rôle du CNTE

Renouveler son attachement à la constitution d’un Haut Conseil des Tunisiens à l’étranger comme concrétisation d’une revendication de notre Fédération depuis 1989. Cette revendication répond aux aspirations des Tunisiennes et Tunisiens depuis des décennies à fonder une institution indépendante qui leur permet non seulement :

- de manifester leur rattachement à la Tunisie et à leur culture,

- mais aussi de participer pleinement à l’élaboration de politique nationale d’émigration et/ou d’immigration,

- d’apporter leurs propositions et leurs avis sur les conventions avec les pays tiers de leur résidence avant leur signature, renforçant leur participation au développement politique, économique, culturel, éducationnel et commercial, de la Tunisie

- concevoir et proposer des actions et des outils permettant d’affermir leurs liens et ceux de leurs enfants avec leur patrie ainsi que leur identité nationale et d’intervenir sur les questions nationales qui décident de l’avenir de la Tunisie, de son peuple et de sa jeunesse.

- II. Réaffirmer leur attachement à l’indépendance du futur CNTE,

Condition indispensable pour éviter son instrumentalisation par un quelconque pouvoir politique et partisan ou que ce conseil soit un cadre formel une caisse de résonance à des politiques partisanes loin des véritables préoccupations des Tunisiens vivant et travaillant ou étudiant à l’étranger. Seule l’indépendance du future CNTE permettra à cette institution de la République d’être un espace de dialogue et d’échanges entre les pouvoirs exécutifs et législatif (la Présidence de la République, du Gouvernement et de l’Assemblée des Représentants du peuple (ARP)) et la société civile.

III. Comment concrétiser l’indépendance du Conseil L’indépendance du Conseil ne peut se concrétiser que par :

1- La reconnaissance que seul le Président du CNTE est le représentant légal devant l’Administration tunisienne, la Justice et les autorités du pays le Président de la République, le Président du Gouvernement et de l’ARP et apte à engage le Conseil aux niveaux politique et administratif. Il peut déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs à l’un de ses adjoints.

2- La constitution d’un Bureau du Conseil formé par le Président, ses deux Vice-Présidents et les présidents des commissions permanentes du Conseil pour permettre des rapports réguliers entre le bureau et les commissions.

3- Les responsabilités du Directeur exécutif restent cantonnées à la gestion administrative et financière du Conseil selon la réglementation appliquée dans les domaines de l’Etat. Il est choisi par le Président du gouvernement.

IV. Les représentants des associations :

1. Afin que les voix des associations des Tunisiens à l’étranger pèsent réellement et ne soient pas cantonnées à un rôle de figuration nous proposons que :

2. Les représentants des associations des Tunisiens à l’étranger doivent constituer au moins 55% du total des membres du CNTE. En effet ce sont les associations qui vivent la réalité des Tunisiens à l’étranger au quotidien et qui défendent agissent pour qu’ils accèdent effectivement à la citoyenneté et à l’égalité des droits avec les citoyens du pays de résidence et luttent contre toutes les formes de racisme et xénophobie

3. La représentations des femmes et des jeunes dans le CNTE Les associations signataires appellent les législateurs à ce que la loi impose un quota de jeunes et de femmes issues de l’immigration tunisienne.

4. La présence des députés de l’immigration au CNTE Pour nous les députés de l’immigration était une de nos revendications depuis longtemps et nous avons milité pour son existence depuis plus de 30 ans. Grace à la Révolution, les Tunisiens à l’étranger ont accédé à un droit constitutionnel qui fait d’eux des citoyens à part entière. Nous en sommes fiers. Cependant nous considérons que leur présence au sein du CNTE avec droit de vote est contraire à l’autonomie du Conseil.

Nous proposons deux possibilités : les 18 députés siègent au CNTE sans droit de vote comme les représentants des ministères ou bien l’ARP désigne entre 5 et 6 députés pour la représenter au sein du Conseil..

Le député est par définition le député de la nation et non de sa circonspection.

5. Les experts ou les personnalités qualifiées

- Vu que le terme d’expert utilisé par le projet est un terme ambigu et que certains députés proposent la désignation de 8 ou 9 experts, nous proposons :

- De changer ce terme d’expert par de terme de personnalités qualifiées. Ces personnalités qualifiées doivent être des Tunisiennes et/ou des Tunisiens résidants à l’étranger au moins depuis 5 ans connues pour :

a) leur engagement dans la défense des intérêts, des droits des Tunisiens à l’étranger dans le pays de résidence et dans la lutte contre la dictature

b) venant d’horizons multiples tels que les collectifs antiracistes, pour la régularisation des sans-papiers, pour la démocratie en Tunisie et les droits des Tunisiens résidants à l’étranger à jouir de leur citoyenneté tunisienne pleine et entière.

c) Les experts, les chercheurs et les universitaires, comme le prévoit le projet de la loi seront quel que soit les cas invités par le Conseil pour participer aux travaux des commissions permanentes, des commissions spéciales et des assemblées générales du CNTE, pour éclairer et aider le conseil à formuler ses avis et ses propositions

d) Nous appuyons la proposition du projet de loi de se limiter à 4 personnalités qualifiée.

La proposition de 8 ou 9 des dits experts aboutira à marginaliser le rôle des associations et à gonfler le rôle des personnes n’appartenant à aucune instance.

6. Les critères de désignation des candidats des associations de l’immigration

Les associations qui présentent des candidats doivent remplir des conditions,

a) d’existence légale dans les pays de résidence depuis avant la révolution,

b) une activité et des financements transparents,

c) une présence sur le terrain, un engagement effectif pour la citoyenneté et l’égalité des droits avec les citoyens du pays de résidence, les luttes contre toutes les formes de racisme et de xénophobie et pour la démocratie et les droit de l’Homme en Tunisie, etc..,

Le nombre des associations désignées par région ayant des représentants candidat au CNTE doit respecter la répartition géographique établie dans le code électoral relatif aux scrutins législatifs des élections de 2011 et 2014, proportionnel au nombre des Tunisiens vivant à l’étranger à l’instar de la répartition des sièges des députés et conformément aux dernières publications officielles faites par le Ministère des affaires étrangères d’après les statistiques en 2014

Au niveau de la France

Au moins, 56% des sièges attribués à des représentants d’associations de Tunisiens doivent revenir aux associations en France (selon le recensement de 2014, 728948 Tunisiens résident en France sur 1282371 Tunisiens à l’étrangers soit 56.8%).

Paris, le 26/05/2016 P/° les associations signataires

Mohamed-Lakhdar ELLALA et les responsables et Présidents des associations suivantes : Les premiers signataires ·

Mohamed-Lakhdar ELLALA, Président de l’Association des Tunisiens en France – Bureau National

Béchir Gharbi, Président de l’ATF-Haute Savoie ·

Mohamed Smida, Président de l’ATF-Nord ·

Rabeh ARFAOUI, Membre du Bureau d’IDEAL-92 ·

Rania MAJDOUB, Secrétaire Générale de l’Espace Fârâbî ·

Mohez Ellala, Secrétaire Général ATF-75 ·

Ahmed ZIED, Président «Pont méditerranéen de Solidarité», Montpellier ; ·

Kamel Yousfi, Président de l’association "Jasmin solidarité Aix en Provence Marseille" ·

Mohamed Majjati, Président de l’ATF-Var ·

Mme Sonia Hassine, Président de l’ATF-Haute Garonne ·

Taoufik Karbia, Vice-Président de l’association ALIF’S ·

Noureddine Snoussi, Président du réseau REMCC ·

Adel TRABELSI, Président de l’ATF-Bouches du Rhône ·

Mohamed Ben Khaled, Président de l’ATF-Aquitaine ·

Ezzedine Bouachir, Secrétaire Général de l’association IDEAL, ·

Issam Zaïri , Président de l’Association Sportive de Toulon ·

Chaker Kablouti, Président de l’ATF-Charente ·

Mounir Ouri, Président de l’Association échange solidaire PACA-Tunisie ·

Sliman Shahdi, Méditerranée Cultures Solidaires, Marseille ·

Lotfi Hamrouni, Association des démocrates tunisiens du BENELUX ·

Hédi SAIDI Président JISR ·

Farouk KHALDI, Président Union des Tunisiens de l'Est ·

Hédi Ben KRAIEM, Président, Citoyens des deux rives sud-ouest ·

Jalel Matri, Président de l'Association Le Pont Genève

Personnalités: · M. Mohamed BARIRA, Militant associatif, · M’Hamed-Ali HALOUANI, ancien candidat à la Présidence de la République tunisienne en 2004, Professeur de Philosophie et ancien Doyen de la Faculté des Lettres et sciences humaines à Sfax-Tunisie · M. Tarek MAMI, Président de Radio France Maghreb 2- France

9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 12:57

L'ATF vous appelle à participer à ce débat

Le groupe LVN – personnalistes et citoyens de la Vallée de la Bièvre et le collectif "Migrants changeons notre regard" vous invitent :

LE RENOUVEAU DÉMOCRATIQUE

* La Tunisie sur tous les Fronts par Souad Triki Kalaï

* Où va la Tunisie ? par Habib Kazdaghli

Le 14 juin 2016 à 20h salle François Molé 2 Place du Marché - 91260 Antony

Souad Triki Kalaï est agrégée d'économie, vice-présidente du Conseil ISIE (Instance Supérieure Indépendante pour les Elections), co-fondatrice de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates, co-fondatrice de la commission des études de la condition des travailleuses au sein de l’UGTT. Emblème de la lutte pour promouvoir l’égalité des femmes en Tunisie.

Habib Kazdaghli est doyen de la Faculté des Lettres des Arts et des Humanités de Tunis-Manouba. Enseignant-chercheur en histoire contemporaine, auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur l'histoire récente de la Tunisie. Emblème de la résistance au Salafisme.

Souad Triki et Habib Kazdaghli viendront nous parler de leurs espoirs et de leurs difficultés dans la construction et l’établissement d’une démocratie durable. Informations complémentaires LVN Vallée de La Bièvre 01 69 30 96 64 elisabeth.champain@wanadoo.fr www.lvn.asso.fr www.facebook.com/lvnvdb/ Le collectif "Migrants changeons notre regard" Attac, La Cimade, CCFD-Terre solidaire, LDH - Antony, RESF, LVN, l'Observatoire citoyen du centre de rétention administrative de Palaiseau, Les Amis de l'avenir, Femmes-Egalité

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 12:52

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Proche-Orient: que se passe-t-il ?

Introduction pour une conférence-débat à Reims, à l’invitation du PCF, le 26 mai 2016.

Parler de la situation au Proche-Orient, c’est aussi parler du monde arabe et des relations internationales en général… Tout est lié, en effet. Les enjeux sont globaux. Cette introduction vise à donner quelques clés de compréhension (1).

Comment faut-il parler du Proche-Orient ?

Faut-il remonter l’histoire ou une partie de celle-ci ? Faut-il laisser cela aux historiens ? En vérité, on échappe à l’histoire… aux conséquences – qui peuvent être lourdes et compliquées – des faits historiques. Et la politique est aussi le fruit des mémoires. Des mémoires longues. La question de Palestine est emblématique du poids politique de l’histoire dans les enjeux et les confrontations du présent. Il y a peu de questions qui font resurgir le passé avec autant de force.

Si l’histoire pèse très lourd, elle ne peut être, cependant, le prétexte à une instrumentalisation, à une « préemption » sur le territoire, sur le patrimoine archéologique ou sur la légitimité politique… Je fais allusion à l‘injustifiable et violente polémique lancée par le gouvernement israélien et, en France, par de nombreux acteurs politiques et idéologiques (le CRIF a été particulièrement actif), au sujet du vote d’une résolution du Conseil de l’UNESCO concernant la protection du patrimoine culturel palestinien dans le territoire occupé et le « caractère distinctif » de Jérusalem-Est. Pourtant, cette résolution (il y en a eu 11 précédemment du même type…) ne traite pas du caractère religieux du patrimoine historique en Palestine occupée. Elle ne fait que rappeler Israël à ses responsabilités vis à vis du droit international en tant que puissance occupante.

L’enjeu de légitimité sur cette terre de Palestine est très élevé, d’où cette volonté de « préemption » israélienne et pro-israélienne sur l’histoire afin de justifier la colonisation au mépris du droit. On voit, d’ailleurs, comment le récit historique construit de longue date par Israël vise à justifier la politique coloniale de cet état et un processus de judaïsation en territoire occupé. Ce récit suscite d’ailleurs depuis des années (surtout depuis les années 80), un effort de rectification d’ensemble par de « nouveaux historiens » israéliens qui veulent précisément déconstruire la conception idéologique officielle pour faire apparaître les problématiques de l’occupation militaire et la nature coloniale de l’État : Benny Morris, Tom Segev, Ilan Pappé, Shlomo Sand et quelques autres… Leurs travaux sont pertinents et très utiles.

Enfin, il y a une autre et simple raison qui fait de l’histoire un paramètre important. Elle permet de comprendre la grande complexité des problèmes posés. On reste néanmoins stupéfaits devant la faiblesse du débat politique et médiatique général sur la question.

Aujourd’hui, alors que nous assistons à une crise internationale majeure au Proche-Orient, les commentaires tournent quasi exclusivement sur le djihadisme, le terrorisme, la sécurité… avec des interventions d’experts aux compétences parfois douteuses… Un récent dossier de L’Obs (2) a montré qu‘il s’agit souvent d’anciens agents des services de renseignement voire de sociétés de gardiennage… Je passe sur cet expert – réputé excellent – d‘une chaîne nationale de télévision en continu… qui était lui-même fiché « S ». La justice, notons-le, n’a finalement retenu aucune charge contre lui, ce qui, soit dit en passant, souligne l’irresponsabilité de tous ceux qui en appelaient récemment à l’internement judiciaire immédiat de toutes les personnes faisant l’objet d’une telle fiche…

Dans le contexte politico-médiatique actuel, même la question de la sécurité, considérée comme prioritaire… est mal traitée. Bien sûr, rien dans les questions de sécurité ne peut être écarté de la réflexion : djihadisme, terrorisme, violence politiques, confrontations armées… Tout cela fait partie des enjeux et du tableau d’ensemble. Mais pour porter jugement, pour savoir comment agir, quelles politiques pour la France, pour l’Union européenne ?… il faut comprendre et faire comprendre. Alors, essayons de comprendre.

Une crise de l’ordre international

Notons d’abord que la nature et la dimension des faits sont parlantes en elles-mêmes. Avec la crise en Syrie on assiste à ce qui se présente certainement comme la première grande guerre du 21ème siècle : 300 000 morts et peut-être davantage ; un habitant sur deux de la Syrie – soit environ 12 millions de personnes – déplacé ou réfugié à l’étranger ; un flux global de réfugiés (dont environ la moitié ne vient pas de Syrie) inédit dans l’histoire d’après la 2ème guerre mondiale ; une déstabilisation de tout le Proche-Orient ; une situation de conflit qui implique les États-Unis, la Russie, la France et d’autres grandes puissances ; une crise dans laquelle interviennent directement les principales puissances régionales : Turquie, Arabie Saoudite, Iran … mais aussi le Hezbollah libanais, acteur politique et militaire de poids.

Tout cela nécessite une analyse qui permette de prendre de la hauteur. Cela ne se résume pas au seul danger (bien réel) du terrorisme, du djihadisme, des exactions et des crimes du régime syrien… Nous sommes là, en effet, dans une crise globale. Il faut en saisir toutes les causes avec leurs liens, leurs enchaînements.

En fait, il faut comprendre en quoi cette situation au Proche-Orient et dans le monde arabe est révélatrice d’une crise de l’ordre international et du mode de développement. C’est une crise doublement systémique.

On ne peut réduire les enjeux à la sécurité des personnes et des biens en France et en Europe, même s’il y a une responsabilité que les gouvernements doivent absolument assurer. On ne peut réduire la réponse à l’anti-terrorisme, à une politique ultra-sécuritaire, militaire et répressive… Comme si la seule question qui vaille était celle de l’identification de l’ennemi à qui faire la guerre.

Le 26 novembre dernier, Christian Favier, sénateur communiste, en séance publique, s’inquiète légitimement de la situation. Manuel Valls lui répond et s’exclame : « … mais moi, je vous le dis, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Cette formulation est évidemment inacceptable. Chercher les causes, ce n’est pas chercher l’excuse des criminels. On échappe pas à cette question des causes, des contextes favorables à la montée de la violence… Sauf si l’objectif réel n’est pas prioritairement de lutter contre le terrorisme, mais plutôt d’utiliser le terrorisme pour imposer une mutation politique et culturelle réactionnaire de tout notre système institutionnel et social (3)… dans un contexte durable de crise profonde et de colère sociale montante.

On comprend que la question de la sécurité soit devenue cruciale… mais, dans le monde global où nous vivons, l’enjeu de la sécurité doit être traité autrement. La question devrait être posée ainsi : comment construit-on de la sécurité collective ?.. De la sécurité en France et pour tout le monde, pour tous les pays, pour tous les peuples ? Par quels moyens ?.. Par quelles politiques ?

Pour pouvoir répondre, il faut saisir la nature de cette crise de l’ordre international et du mode de développement. Celle-ci touche à tout ce qui fait les réalités du monde actuel :crise sociale et carences démocratiques, guerres, chaos sécuritaires et déstabilisations, affaiblissement des pratiques et des règles du multilatéralisme et de l’ONU, affirmation des cadres de « contournement » à l’ONU : G8, G20, OTAN, groupes de contact… ce sont des cadres oligarchiques dénués de légitimité universelle et dans lesquels s’expriment en priorité les logiques de puissance et de domination. Il faut ajouter à cela, un contexte international nettement plus compliqué. La hiérarchie des dominations est contestée avec la montée des puissances émergentes. Les puissances occidentales ne maîtrisent plus les relations internationales à leur guise. Et puis, de nouveaux acteurs jouent un rôle de plus en plus décisif (multinationales, ONG…). Dans ce contexte, l’Europe apparaît comme un « non-acteur » politique et stratégique, une entité divisée et trop liée à l’OTAN pour pouvoir jouer un rôle réel particulier.

Tout ceci montre qu’on arrive au bout d’une configuration des relations internationales fondée sur les logiques de puissance et l’exercice de la force, sur la poursuite des politiques de domination, sur le néolibéralisme et l’ajustement structurel (ou politiques d’austérité).

C’est tout cela qui est en question. Si on ne le prend pas en compte… on ne peut pas comprendre ce qui s’est passé dans le monde arabe et, un peu plus largement, dans cette vaste zone de crises et de guerres qui, très globalement, s’étend du Nord de l’Afrique jusqu’à l’Afghanistan… Cette crise de l’ordre international et du mode de développement y est effectivement très visible en particulier au Proche-Orient.

La signification du Printemps arabe

Pour certains, au « Printemps arabe » aurait succédé un « hiver islamiste ». Le Printemps serait donc un échec. Il aurait même provoqué par lui-même, cet « hiver » glaçant du djihadisme et du terrorisme. Cette approche est totalement inappropriée. En réalité, il n’y a pas deux moments historiques distincts et opposés. Il y a un seul et même processus dans une situation très contradictoire. Le Printemps arabe révèle plusieurs choses déterminantes :

Premièrement, l’épuisement des régimes issus de la décolonisation, du nationalisme arabe ou pan-arabe (celui des partis Baas, notamment). Il s’agit de régimes autocratiques, violents, fermés, à bout de souffle… Et considérés en général comme ayant abandonné le soutien à la cause palestinienne, alors que cette cause apparaît traditionnellement aux peuples arabes comme une cause qui leur appartient, une cause de leur histoire propre.

Deuxièmement, des aspirations populaires très fortes à l’indépendance, à la souveraineté, à la démocratie, à la justice, à un autre mode de développement économique et social.

Troisièmement, des rapports de force politiques peu favorables aux courants démocratiques, et marqués par des dizaines d’années d’arbitraire et de répression contre les forces démocratiques, de corruption, de montée de l’islamisme politique comme résistance identitaire et comme référence idéologique devenant parfois dominante. Avec, en contre-point, la répression anti-communiste, les difficultés générales des progressistes dans le contexte de l’échec des pays dits du socialisme réel en Europe de l’Est… Il s’agit d’un changement notable puisque l’URSS et ces pays furent précisément, après guerre, des soutiens directs aux régimes nationalistes. Ce fut le cas notamment pour le plus puissant d’entre eux, l’Égypte.

Le Printemps arabe, ce grand moment politique et populaire, n’est pas une « nouveauté » dans l’histoire des peuples concernés, et dans celle de leur luttes de libération. On peut rappeler les luttes anti-coloniales dans l’entre-deux guerres. Par exemple en Egypte, en Syrie, en Irak… En 1936, on assiste, en Palestine, à une résistance anti-coloniale avec une grève générale de quelque 6 mois.

La 2ème guerre mondiale sera suivie aussi par des périodes de luttes sociales. Ce sera d’ailleurs une période nouvelle sur les plans politique et géopolitique. Une période qui établit les bases du contexte régional actuel. C’est la période de l’effondrement du système colonial. En 1956, la crise de Suez marque la fin de l’hégémonie européenne et l’installation d’une domination américaine au Proche-Orient. Washington et Moscou – pour des raisons très différentes – s’opposent, en effet, à l’intervention militaire franco-britannique et israélienne contre Nasser qui vient de nationaliser le Canal. L’URSS soutient l’Égypte tandis que les États-Unis ne veulent plus d’une prééminence franco-britannique dans cette région pétrolifère et stratégique décisive. En 1945, Roosevelt et Ibn Séoud ont d’ailleurs signé le « Pacte du Quincy » qui garantit le parapluie sécuritaire américain à l’Arabie Saoudite contre l’accès au pétrole.

Les États arabes accèdent à l’indépendance, mais ils restent sous influence ou domination étrangère dans un contexte à la fois néocolonial et de guerre froide. Washington et ses alliés vont chercher à installer une hégémonie multidimensionnelle sur le Proche-Orient. Ils vont tout entreprendre pour faire reculer les forces de gauche et de libération… et l’influence soviétique. Ils vont évidemment le faire pour des intérêts énergétiques et stratégiques. Israël sera désormais un allié stratégique indéfectible de cette politique. Tel-Aviv y gagnera une invulnérabilité militaire (jusqu’à disposer de l’arme nucléaire … grâce à la France), et une impunité systématique qui va lui permettre de poursuivre son expansion coloniale au mépris du droit et des résolutions des Nations-Unies.

Une offensive complexe de « normalisation » pro-occidentale s’est ainsi construite au Proche-Orient, dans un processus qui vise à établir durablement un rapport de forces, à affaiblir ou briser les régimes considérés comme non conformes aux intérêts américains et européens. Ce processus va s’installer dans la durée. Il va prendre toute sa mesure après la chute du mur et la disparition de l’URSS, en particulier avec les guerres en Irak, en Syrie, en Libye…

Les régimes post-indépendances vont contribuer à cette évolution en réprimant les progressistes, les syndicats indépendants, les partis communistes… ce qui permettra un affaiblissement idéologique des référents

démocratiques et marxistes. Le recul sera cependant variable puisque ces référents resteront parfois plus vivant qu’ailleurs, comme au Liban.

La question du rapport à Israël

Cet effort de « normalisation » pro-occidentale va prendre des formes spécifiques. Le Liban apparaît d’ailleurs comme un exemple très particulier mais significatif. Durant la guerre qui a déchiré ce pays de 1975 au début des années 1990, un des enjeux politiques déterminants fut celui de « l’arabité ». Cette revendication « d’arabité » du Liban révèle une volonté clairement progressiste d’affirmer une existence nationale, patriotique, anti-coloniale, indépendante vis à vis des États-Unis et d’Israël. Et plutôt pro-palestinienne malgré des contradictions que l’on qualifiera de conjoncturelles (faute de pouvoir, ici, expliciter davantage). Cette revendication d’arabité est un choix, une aspiration qui s’affirme en contradiction avec la réalité libanaise d’un régime de divisions confessionnelles et de pratiques fondées sur des alliances privilégiées avec des forces politiques extérieures, du monde arabe, ou des États-Unis et de France, par exemple.On voit comment la contradiction Iran/Arabie-saoudite s’exprime directement à travers les confrontations politiques au Liban.

Au delà du Liban, on trouve cette même exigence de l’indépendance nationale, ce refus du projet stratégique de Washington et de ses alliés, cette aspiration à un État ayant vocation à garantir une unité populaire sur une base de souveraineté. Le rapport à Israël, avec la question de Palestine, n’ont donc cessé d’apparaître comme une ligne rouge. Mais celle-ci s’est peu à peu effacée ou atténuée.

Ainsi, lorsque l’Égypte signe les Accords (séparés) de Camp David en 1978, elle est exclue de la Ligue arabe pour 10 ans. Le traité séparé suivant, signé en 1994, entre Israël et la Jordanie ne suscite plus les mêmes réactions… D’autant moins que le processus d’Oslo est commencé. Ce qui tend à justifier la possibilité d’un dialogue avec Israël.

L’état de guerre israélo-arabe tend donc à s’estomper ou s’effacer (pas partout et notamment pas au Liban…) pour un autre contexte général de méfiance, de prudence, de non-reconnaissance mais aussi d’accords sécuritaires avec Israël, de collaborations diverses, souvent non-dites… Le rapport à Israël a changé. On se situe dans une période nouvelle dès les années 90. Mais la question de Palestine n’est toujours pas réglée. Et aujourd’hui, la situation pour le peuple palestinien a rarement été plus dramatique, sans perspective, alors que l’idée d’un État palestinien n’a jamais obtenu une telle approbation – de principe – sur le plan international. Mais il y a loin du discours aux actes. Les intérêts stratégiques passent avant la réalisation du droit des Palestiniens. Au Proche-Orient, il y a un État qui bafoue le droit, et un droit à l’État qui reste bafoué…

Cette situation participe de la crise qui frappe l’ensemble du monde arabe. Un monde arabe déstabilisé par la crise sociale et politique, par la montée progressive (depuis la fin des années 70) d’une mouvance de l’islamisme politique diversifiée, notamment de ses courants djihadistes et terroristes.

On comprend bien, alors, pourquoi, dans notre pays, certains – jusqu’au plus haut niveau de l’État – se permette de dire à propos du terrorisme, que chercher l’explication, c’est chercher l’excuse… En vérité, il faudrait plutôt dire : chercher l’explication, c’est chercher les responsabilités. Toutes les responsabilités. Et cela, évidemment, personne ne le veut parmi les puissances qui comptent et qui ont, justement, des responsabilités dans cette situation.

En vérité, les tragédies et les guerres du Proche-orient et du monde arabe rappellent l’exigence et l’urgence de changements complets dans l’ordre international, donc dans les politiques étrangères et de défense des puissances occidentales, dans les politiques migratoires, comme dans l’ensemble des politiques publiques.

Sur les origines de l’islamisme politique

D’où vient alors ce courant idéologique et politique de l’islamisme politique ? On peut dire – pour aller vite – qu’il est né de la crise et de la guerre… et des politiques qui ont conduit à cette impasse, à cette crise de l’ordre international et du mode de développement qui affecte si profondément le monde arabe.

L‘année 1979 fut marquante par plusieurs faits révélateurs. Des faits qui aident à expliquer…

– C‘est l’attaque et la prise d’otage de la Grande mosquée de la Mecque par un groupe armé salafiste d’Arabie Saoudite, ce Royaume wahhabite dont on mesure aujourd’hui les responsabilités directes... Le problème sera réglé par la force avec l’aide du GIGN français.

– C’est la révolution iranienne issue du rejet de la dictature pro-occidentale du Shah Reza Pahlevi, et l’installation d’un régime et d’un État théocratique. L’islamisme politique iranien apparaît dans le monde musulman comme l’exemple d’une force capable de faire la décision, et de porter des aspirations, une identité contre la domination et les valeurs occidentales.

– C’est l’intervention soviétique en Afghanistan qui permet à une nébuleuse de groupe et courants islamistes aux allégeances claniques diversifiés de s’imposer contre une intervention extérieure et contre le communisme. Avec l’appui des voisins pakistanais et des États-Unis (y compris sur le plan militaire). De nombreux combattants de différents pays, notamment du Maghreb et du Proche-Orient iront rejoindre les « Moudjahidines » afghans pour retourner ensuite dans leur pays d’origine… L‘Algérie par exemple.

– En Algérie, précisément, Chadli Benjedid, cette année-là, accède au pouvoir dans un contexte de crise sociale et politique il va mettre en œuvre une politique néo-libérale qui, parmi d’autres facteurs, va accroître le mécontentement populaire et favoriser l’affirmation des islamistes, en particulier le FIS (Front Islamique du Salut) et différents groupes armés, notamment le GIA (Groupe Islamique armé), le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) créé en 1998 à la fin de la décennie noire du terrorisme en Algérie. Ce GSPC fera allégeance à Al Qaida pour s’appeler maintenant AQMI ( Al Qaida au Maghreb Islamique). AQMI va nouer des relations en Afrique avec Boko Haram ou avec les Chebabs de Somalie.

– En 2003, la guerre américaine en Irak constituera un puissant moyen pour l’intégration de djihadistes étrangers au sein d’Al Qaida et pour l’émergence d’un courant plus radical encore, celui de l’OEI (Organisation de l’État islamique) qui va attirer des milliers de combattants étrangers.

Une analyse plus approfondie serait nécessaire afin de montrer comment des processus de déstructuration sociale, des régimes corrompus et anti-démocratiques, des interventions militaires extérieures et des ingérences néo-impériales ont pu contribuer de façon décisive au développement de cette mouvance politique dangereuse qui n’échappe pas aux rivalités stratégiques régionales et à la géopolitique globale. Ceux qui ont joué avec le feu en Afghanistan et en Irak, les États-Unis en particulier, portent une lourde responsabilité dans l’extension de l’islamisme politique et du djihadisme terroriste.

Mais on retrouve aussi dans les causes – je le répète – la crise sociale aiguë des pays concernés, l’épuisement des régimes en place. C’est une crise de décomposition sociale et nationale. Et celle-ci ne se résume pas à la mise en cause des frontières issus des accords Sykes-Picot qui ont dessiné en 1916 le partage colonial européen du Proche-Orient. L’image du bulldozer effaçant, le 11 juin 2014, la frontière syro-irakienne nous a été servie à satiété. Au delà de la problématique – bien réelle – des frontières, c’est l’existence même des États dans leurs formes actuelles qui est en question sous les coups de boutoir de la guerre et d’une crise politique, économique, sociale, institutionnelle très profonde.

Israël n’échappe pas à cette crise tellement la politique coloniale, depuis des dizaines d’années et quelle que soit la couleur politique du gouvernement, est en contradiction avec les engagements de sa Déclaration d’indépendance, avec le mythe de l’État démocratique (un État colonial ne peut pas être un État démocratique), avec l’interrogation essentielle sur l’identité et sur l’éthique provoquée dans la durée par la militarisation, par l’occupation, par la colonisation et la montée des forces d’extrême-droite. Avigdor Lieberman, vient d’ailleurs d’être nommé ministre de la Défense par B. Netanyahou, ce qui va encore accentuer ce caractère extrémiste et militarisé du régime israélien. On sait qu’Israël, État expansionniste et colonial, n’a pas de frontières officielles. On se demande aussi où sont les frontières éthiques de ses dirigeants actuels. Beaucoup de ses citoyens, notamment progressistes, ont du mal à voir où se situe le projet national israélien dans une légitimité en effondrement, et dans une société minée par son histoire coloniale… La crise est telle qu’un ancien Premier Ministre travailliste, Ehud Barak, peut ouvertement dire qu’aujourd’hui « Israël est infecté par les germes du fascisme » (4).

Crise existentielle et violence politique

C’est donc tout le Proche-Orient qui traverse une crise structurelle et existentielle. C’est en réalité cette immense « zone des tempêtes », de l’Ouest africain et de la zone sahélo-saharienne jusqu’à l’Afghanistan, incluant l’ensemble du monde arabe, qui est en implosion, en décomposition.

On peut cependant s’interroger. Pourquoi une crise – ou des crises – de cette dimension ? Pourquoi un tel niveau de confrontations et de violence politique ?..

On ne relève pas assez le fait que les peuples du monde arabe ont connu 5 siècles de domination coloniale et impérialiste. Rien de moins. Et cette histoire n’est pas terminée même si c’est aujourd’hui plus complexe qu’hier.

La domination ottomane commença, en effet, au 14ème siècle. Sur le monde arabe, elle prit toute sa mesure au début du 16ème. La campagne de Bonaparte en Egypte s’inscrivit au 18ème dans un contexte d’influence grandissante des puissances européennes dans le monde arabe. Le démembrement de l’Empire Ottoman après la Première guerre mondiale ouvrit à un dépeçage colonial dessiné par les Accords Sykes-Picot et officialisés par les Traités de San Remo et Sèvres en 1920 et de Lausanne en 1923. La colonisation européenne, déjà installée depuis le 19ème siècle au Maghreb, découpa ainsi le Proche-Orient en zones d’influence et de prédation. Avec les indépendances politiques acquises (avant et après la 2ème Guerre mondiale), c’est l’hégémonie américaine qui prend le dessus. La création de l’État d’Israël en 1948 sera perçue par les Palestiniens et les peuples arabes comme une continuation du processus colonial…Toute cette histoire fut un long chemin de soumission, de répression, de dépossession, de promesses bafouées et d’humiliation.

Dans la mémoire longue apparaissent alors deux peuples que l’on dit « oubliés » des Accords Sykes-Picot et des Traités : le peuple palestinien et le peuple kurde. Ces deux peuples paient encore plus cher que tous les autres les partages coloniaux et les convoitises impérialistes. Certes, les kurdes avaient obtenu le principe d’un État avec le Traité de Sèvres en 1920, mais sous la pression du nationalisme turc et de Mustapha Kemal, les puissances européennes corrigèrent ce traité par celui de Lausanne. Et celui-ci intégra la zone kurde concernée dans l’État de Turquie.

On peut dire que l’islamisme politique, jusqu’au djihadisme, constituent dans leur complexité politique, une conséquence de cette histoire de longue durée des dominations et du mépris des peuples. Ils constitue aussi, nous l’avons souligné, un facteur aggravant et révélateur de la profondeur de la crise sociale, de l’absence de perspective dans un vaste chaos sécuritaire et politique. L’impasse historique et systémique est telle quelle nourrit ainsi des violences de haute intensité et des guerres sans fin.

On comprend pourquoi certains ont peur du débat et de la vérité sur les causes… D’autant qu’explose, jusqu’en Europe, un autre aspect dramatique de cette crise générale : le flux massif de réfugiés venant de Syrie, du Moyen-Orient et du continent africain. Des millions de personnes cherchent refuge dans les pays qui leur sont voisins, ou en Europe. Certains pour échapper à la guerre, d’autres pour fuir des conditions d’existence marquées par la misère et l’absence de perspectives sociales acceptables. D’autres encore, pour toutes ces raisons à la fois.

Ces migrations d’urgence massives traduisent l’implosion des modes de gestion capitalistes. C’est un événement international majeur et une cause humaine prioritaire. On constate pourtant, malgré des milliers de morts, noyés en Méditerranée, l’incapacité des gouvernements européens à faire face au problème, sinon en fermant les portes d’entrées et les routes d’accès. Seule l’Allemagne a accepté de recevoir environ un million de réfugiés pour, finalement, chercher elle aussi à freiner le courant d’immigration. C’est le but de l’accord inacceptable et inapplicable signé avec la Turquie chargée de contrôler et bloquer les flux (5). Il est d’ailleurs assez consternant de confier à la Turquie la responsabilité de choisir celles et ceux qui seraient autorisés à entrer dans l’UE alors qu’Ankara n’a cessé de marquer une complicité certaine avec les djihadistes de l’OEI, pour combattre le régime syrien et les Kurdes. Alors que les organisations kurdes ont été à peu près les seules en capacité réelle d’opposer une résistance armée effective aux combattants de l’OEI, et même de les faire reculer. Le cynisme des autorités turques nous rappelle à quel point tous les problèmes sociaux et politiques régionaux sont surdéterminés par des logiques de puissance.

Dépasser les logiques de puissances

On voit comment l’intervention militaire russe a modifié les rapports de force en Syrie. Mais il ne s’agit pas de savoir si Moscou joue un rôle positif ou non. La question ne se pose pas ainsi. La Russie, en effet, conduit, comme les autres, une stratégie de puissance pour ses propres intérêts. C’est cela qui change la donne. C’est un fait. Un processus de règlement politique de la crise syrienne pourrait intervenir (c’est une éventualité) dans le cadre d’une négociation pilotée par Washington et Moscou. C’est aujourd’hui incertain.

On voit aussi comment tous les acteurs étatiques sont en théorie d’accord pour affronter l’OEI. Mais chacun définit unilatéralement d’autres adversaire-s prioritaire-s, ou d’autres objectifs stratégiques. La Turquie vise les Kurdes et le régime syrien. L’Arabie Saoudite vise l’Iran. Quant à l’Iran, elle cherche sa « réintégration » internationale, la fin des sanctions, et participe à la défense de son allié syrien… Le jeu complexe des puissances régionales sous la tutelle (relative) des plus grandes, entretient la durabilité de la crise. Les intérêts stratégiques en contradiction sont au cœur de cette crise de l’ordre international.

La France participe activement à ces rivalités de puissances. Il est préoccupant de voir qu’un pouvoir exécutif socialiste ait pu choisir une orientation très belliciste au point d’avoir cherché à entraîner les États-Unis dans une guerre massive de bombardements en Syrie, et d’avoir tenté de faire échec à un accord des 5+1 (6) avec l’Iran sur la question nucléaire. Les autorités françaises ont fait ainsi de l’Arabie Saoudite et d’autres pétro-dictatures du Proche-Orient, des alliés privilégiés à qui ont peut vendre des armes. Tout en présentant une politique de force militarisée comme une responsabilité de puissance qui veut compter, et une des conditions pour la sécurité de la France. Une sécurité bien loin d’être garantie comme les attaques terroristes de 2015 l’ont montré.

En vérité, la France affaiblie par la crise, dans un contexte qui la dépasse largement, s’accroche au train des plus puissants et à l’OTAN dont elle a réintégré l’organisation militaire depuis N. Sarkozy. Elle en rajoute même, dans une orientation néo-conservatrice et très pro-israélienne, pour essayer de garder son rang et son statut dans des rivalités et des crises où son rôle et son influence restent faibles aujourd’hui.

On est cependant en droit d’attendre une toute autre politique de la part des autorités de notre pays. Bien sûr, nul ne peut imaginer que la voix et l’action de la France pourraient à elles seules, ouvrir les conditions d’un règlement durable des conflits au Proche-Orient et dans le monde arabe. La dimension de la crise, ses conséquences dramatiques, les risques encore plus graves dont elle est porteuse devraient cependant conduire à une toute autre attitude française afin de faire percevoir les enjeux réels et les chemins possibles de sortie.

Montrer les causes, alerter sur les urgences, rappeler le droit international existant, favoriser la négociation, pousser au règlement multilatéral des conflits, mettre en garde en permanence sur les risques de guerre, faire baisser les tensions par la médiation et la recherche de mesures de confiance, favoriser le désarmement…

Ce travail diplomatique et politique est susceptible de changer le climat international, de favoriser des processus de dialogue, des solutions positives… la France est en capacité de le faire. Elle peut ouvrir d’autres voies à condition de sortir des logiques de puissance et d’inscrire son action dans l’esprit réel du multilatéralisme. Dans le respect du droit et de la légitimité issue de la Charte des Nations-Unies. Elle peut…Elle devrait montrer l’exemple.

Ce qui signifie aussi une détermination à s’extraire d’une conception soumise à l’hégémonie des États-Unis et de l’OTAN. La France doit effectivement sortir de l’OTAN et présenter la dissolution de celle-ci comme une condition nécessaire à la redéfinition d’un système différent de sécurité collective en Europe et sur le plan international. C’est l’exigence de responsabilité collective qui doit l’emporter sur les stratégies impérialistes et les politiques de guerre.

La dimension des problèmes et des alternatives à construire est considérable. Une France réellement de gauche, pourrait rappeler l’exigence et les conditions du développement au Sud, là où le contexte social est favorable à la violence, aux déstabilisations et à la guerre. Les enjeux de la sous-alimentation et de la faim, de la mortalité infantile, de la pauvreté massive et des inégalités, du chômage et du sous-emploi… doivent être considérés comme une grande priorité nationale et européenne, et comme l’objet incontournable d’une responsabilité collective mondiale. Dans cet esprit, il faut aller vers une refondation des politiques de coopération européennes (UE-ACP et partenariat euro-méditerranéen).

Les défis sont donc énormes. Ils devraient faire l’objet du débat politique et médiatique quotidien. On en est loin. Pour obtenir des réponses et des politiques au niveau nécessaire il faut dès aujourd’hui contribuer à produire les idées, élever les consciences, construire les mobilisations… Personne ne dit que c’est facile… Mais on ne gagne jamais les batailles qu’on ne mène pas.

1) Voir aussi : « Penser l’après…Essai sur la guerre, la sécurité internationale, la puissance et la paix dans le nouvel état du monde », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015.

2) Voir le dossier de L’Obs des médias, 7 mai 2016.

3) Voir notamment les questions du démantèlement du code du travail ou bien celle de la déchéance de la nationalité.

4) Propos tenus le 10 mars 2016 lors d’un déplacement à Bakou. Voir i24news.tv/fr/actu… publié le 21 05 16.

5) Il commence à être question d’un accord semblable avec la Libye…et de la préparation d’une intervention occidentale dans ce pays profondément déstabilisé.

6) Les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, et l’Allemagne.

AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

« Révolution », « grands changements », « forces collectives », « vent de l’histoire »… Les deux phrases par lesquelles Olivier Py, directeur du festival d’Avignon, introduit la 70e édition de la g…

Source : AVIGNON, FABRIQUE DE LA CLASSE DOMINANTE ?

Sur la crise de la pensée stratégique.

Une période de l’histoire s’est terminée avec la chute du mur de Berlin et l’écroulement du système socialiste en Europe de l’Est. Elle s’est terminée avec l’accélération et l’aggravation de la crise du capitalisme mondialisé… et avec, enfin, le développement d’une révolution informationnelle issues des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Ce basculement, à la fois géopolitique, économique, social, technologique… est un fait majeur qui oblige, qui nous oblige à repenser les analyses et les politiques, à repenser les relations internationales et le monde.

Nous vivons un monde global. Il faut en prendre la mesure. Cette globalité bouscule les repères politiques. Elle transforme la vision qu’on peut se faire de l’avenir. Le monde d’aujourd’hui n’est plus seulement un « international », un « entre-états »… même si les États restent des acteurs essentiels (souverains en théorie), voire pour quelques uns dominants. Mais tous les Etats n’ont pas la même possibilité de faire valoir leur souveraineté. Bon nombre d’entre-eux, au Sud notamment et même en Europe (Grèce), sont à des degrés divers dans une configuration de dépendance, voire de sujétion ou sous contraintes… Le monde actuel n’est donc plus une réalité « extérieure » ou « étrangère ». Le monde est devenu une globalité : c‘est un monde fini et interdépendant.

C’est un monde fini au sens où le capitalisme détruit une part importante de ce qui lui permet d’exister (1). Il détruit le travail. Il détruit l’environnement. Il provoque des destructions qui peuvent être irréversibles sur le plan écologique. Il provoque des conflits et des guerres de domination, d’accaparement des richesses. Ce système est dominant mais il est aussi, aujourd’hui, en effondrement. Ses règles, ses modes de gestion fondent des politiques dont on mesure les limites et qui conduisent à des impasses. C’est un fait majeur de la nouvelle période.

C’est un monde interdépendant au sens ou non seulement l’autarcie n’est plus une option possible (si jamais elle l’a été) mais le niveau de l’interpénétration des économies, le niveau des échanges, la concentration et la hiérarchisation des stratégies, des décisions et des finances, le développement des NTIC, l’extension de certains modèles culturels (en particulier occidentaux)… tout cela crée un monde d’interdépendance systémique et permanente. Cette finitude et cette interdépendance nous obligent à changer d’approche politique.

Premièrement, cela doit conduire à ne plus traiter les enjeux du monde et les relations internationales à la marge. Il faut montrer que ce monde là… est au centre de toutes les préoccupations. C’est notre affaire. Comme c’est l’affaire de tous les peuples. Il y a, en ce sens, un effort politique mais aussi intellectuel et culturel à entreprendre. Le nouveau contexte impose donc la recherche d’une nouvelle dialectique du national et de l’international beaucoup plus forte et subtile, en tous les cas d’une approche originale qui montre une volonté d’intégrer pleinement, au quotidien et sur le fond, les réalités du monde actuel comme une des données primordiales du champ politique. La crédibilité est à ce prix.

Deuxièmement, cette interdépendance pousse nécessairement à renforcer l’exigence des solidarités et des convergences politiques internationales (l’internationalisme) afin de créer des dynamiques communes. Même si tout ne va pas aux mêmes rythmes, dans les mêmes conditions, avec les mêmes résultats. Ce n’est pas si simple. Dans le contexte actuel de crise générale, en effet, les différenciations et les contradictions sont énormes… C’est pour cela que l’idée traditionnelle du « changement dans un seul pays », n’est plus d’actualité. Il ne peut y avoir de processus de changement progressiste en France sans de semblables processus dans d’autres pays ou régions, en particulier en Europe. Il faut nécessairement des luttes parallèles, des combats communs pour pouvoir avancer ensemble et créer des rapports de force favorables… y compris pour pouvoir briser les contraintes internationales ou européennes illégitimes ou anti-démocratiques susceptibles de bloquer les changements structurels nécessaires. C’est un des aspects actuels de ce monde fini. Dans l’autoritarisme de crise et dans les limites qui le caractérisent, il n’y a quasiment plus de marges pour des changements utiles ou des corrections tangibles. C’est le cas en Europe. L’urgence est ainsi aux ruptures, aux transformations structurelles et aux convergences internationales pour les imposer.

Troisièmement, cette interdépendance commande naturellement au renforcement de tous les combats contre les courants réactionnaires, les souverainismes, les nationalismes de repli, les racismes qui se nourrissent de la crise et de la désespérance sociale et qui alimentent les potentialités de violences politiques et sociales.

L’unicité de ce monde fini et interdépendant est évidemment très relative comme le montrent la permanence des luttes de classes, l’exacerbation des crises et des conflits, la hiérarchisation et les rivalités de puissances… Certains nourrissent pourtant encore l’illusion que les NTIC et cette interdépendance offriraient en elles-mêmes les éléments d’une issue à la crise par le miracle des technologies et d’une mondialisation potentiellement heureuse. Comme si le processus de mondialisation actuel n’était pas intimement et structurellement lié au système capitaliste en crise… parce qu’il en est le produit. Un autre point de vue consiste à prétendre qu’il y aurait deux réalités – une négative et une positive – dans la mondialisation. Celle-ci, pourtant, n’a pas deux faces opposées mais une seule complexité qui forme le contexte d’ensemble profondément contradictoire des antagonismes sociaux et internationaux de ce monde global.

Une entreprise de refondation stratégique de la domination. Le monde actuel est un monde d’inégalités, d’exploitations, de dominations. C’est un immense champ de résistances et de luttes, de confrontations internationales de classes, de rivalités de grandes puissances et de puissances régionales. L’impérialisme et le néocolonialisme y prennent des formes nouvelles mais les stratégies mises en œuvre montent leurs limites. On le voit avec les guerres des puissances occidentales, celles des pays de l’OTAN en Irak, en Afghanistan, en Libye qui ont conduit à des déstabilisations élargies, des chaos sécuritaires et politiques, des impasses dramatiques et dangereuses. En Syrie la crise débouche sur un désastre de grande ampleur, inédit dans l’histoire des guerres du Proche-Orient.

Certains experts vont maintenant jusqu’à prétendre – avec un certain sens de la polémique – qu’il n’y aurait d’impérialisme que russe et iranien (2) en considération d’un effacement stratégique des États-Unis. Certes, la Russie se comporte comme une grande puissance. Ses interventions témoignent aujourd’hui d’une volonté de réafirmation stratégique face aux avancées occidentales dans ses ex-zones d’influence, depuis la fin de la Guerre froide. Sa politique n’est pas plus négative ou plus positive que celle de Washington. Elle change objectivement la donne et les rapports de forces. Elle pèse dans les relations internationales comme jamais elle ne pu le faire depuis la chute du mur. C’est un fait. Quant aux États-Unis, on constate, en effet, un changement de stratégie. Mais quel en est le sens ? Barak Obama a tiré quelques enseignements des échecs stratégiques du néo-impérialisme global de Bush, et des coûts stratégiques, politiques et financiers de ces échecs. La stratégie américaine reste cependant dominatrice et globale. Elle cherche à concentrer et basculer son attention et ses moyens sur l’Asie et sur la Chine, ce grand rival, dans une certaine hostilité stratégique. Mais la Chine est aussi, pour les États-Unis, un partenaire économique obligé. La stratégie des États-Unis s’adapte aux défis du nouveau contexte, des rapports de forces, des puissances émergentes… Elle est qualifiée souvent d’indécise parce qu’elle définit des objectifs et des moyens plus politiques et plus habiles que ceux qui caractérisaient l’unilatéralisme de Georges W. Bush. Elle s’inscrit dans la définition d’une autre forme d’hégémonie. Cela change les données politiques, en particulier dans les conflits. L’administration américaine a dû retirer l’essentiel de ses forces combattantes d’Afghanistan et d’Irak (3), et elle a refusé de s’engager en première ligne en Libye. Elle a bloqué l’empressement français à vouloir bombarder en Syrie en concluant un accord avec la Russie pour l’élimination des armes chimiques du régime de Damas. Elle a négocié un accord (dit des 5+1) (4) avec l’Iran sur le nucléaire militaire. Enfin, elle normalise ses relations avec Cuba… On sait cependant que Barak Obama ne va pas à La Havane pour faire de Cuba un allié stratégique.

On en est plus aux opérations militaires extérieures massives… L’administration actuelle, on le sait, intervient différemment avec des moyens dits « d’empreinte légère » : drônes et forces spéciales en particulier. L’aggravation brutale de la crise syrienne a cependant poussé à renforcer significativement ces moyens, notamment en Syrie. On en est plus à l’affrontement direct avec les pays de ce que Bush appelait hier « l’axe du mal ». On en est plus, enfin, à l’établissement par la force et par la guerre d’un « Grand Moyen-Orient » (5) à vocation soit disant démocratique. Cette prétention à un « remodelage stratégique » a conduit à des échecs majeurs. Elle n’est plus d’actualité. Le nouveau contexte permet en tous les cas quelques ouvertures, des processus de négociations et des accords qui montrent l’échec des politiques de force, notamment celles mises en œuvre au Proche-Orient et celle du blocus et de la déstabilisation permanente de Cuba. Nous sommes bien dans une adaptation, une refondation stragique de la domination.

Tous les conflits ne montrent pas de semblables évolutions. Dans la crise ukrainienne, Washington et ses alliés de l’OTAN ont cherché à contrer la Russie sans craindre d’alimenter un risque d’escalade politique et militaire. Les puissances occidentales et l’OTAN se sont servi – et continuent de se servir – de cette crise pour pousser à un réarmement en Europe, ce que le dernier sommet de l’OTAN a effectivement décidé (6). Cette crise ukrainienne n’est pas indépendante des antagonismes Est/Ouest du 20ème siècle. Elle a son origine dans le basculement stratégique et le changement de période de la chute du mur et des années 90. Elle se prolonge aujourd’hui dans une rivalité de puissances de grande dimension, avec une confrontation pour des zones d’influence et pour des intérêts économiques et énergétiques. Moscou, comme Washington y défend ses propres intérêts et ceux de ses alliés. Mais nous ne sommes pas revenus à la guerre froide, même si l’esprit agressif et les actes, y compris militaires, nous rappellent cette configuration géopolitique particulière de l’histoire. Gardons-nous de décrypter les enjeux d’aujourd’hui à l’aide des concepts d’hier, ce qui reste une tentation et une facilité préjudiciable à la qualité des analyses.

Enfin, la crise syrienne montre la complexité des conflits actuels, des stratégies à l’ oeuvre et des rapports de force. On a remarqué la réticence américaine à intervenir militairement massivement, la volonté de trouver des compromis et des solutions politiques, par exemple en négociant avec la Russie ce processus d’élimination des armes chimiques du régime de Damas. On a remarqué aussi que l’intervention russe a provoqué un basculement des rapports de force, un affaiblissement de l’opposition armée (7) et de la mouvance djihadiste, et, en même temps, la possibilité d’un processus de règlement politique. Il semble que les Russes et les Américains recherchent un tel règlement. Ce qui reste vérifier et à concrétiser dans une situation où les acteurs sur le terrain ont des intérêts si opposés.

Tout cela montre les dangers réels des conflits en cours, tant au Proche-Orient qu’en Ukraine, avec les risques d’engrenage et d’escalade… Ces crises restent jusqu’ici sous une maîtrise relative des grandes puissances – on sait jusqu’où il ne faut pas aller – alors que les tensions et les affrontements sur le terrain, paraissent souvent hors de contrôle avec des conséquences dramatiques. C’est le cas en Syrie où la moitié au moins de la population a dû fuir :12 millions d’habitants sont réfugiés à l’extérieur ou déplacés à l’intérieur. Cela dans une guerre interne qui a fait – dit-on – quelque 300 000 victimes. Il s’agit manifestement du premier grand conflit du 21ème siècle. Notons que l’incapacité des pays européens à faire face positivement à l’afflux massif de réfugiés – qui ne sont pas tous originaires de Syrie – traduit la dimension et le tragique de ce conflit, mais aussi la crise des politiques de force et de guerre, et les impasses auxquelles ces politiques conduisent.

Il faut accorder une attention particulière à la politique française dans ces conflits, et plus généralement dans les enjeux internationaux. On observe une volonté française systématique d’intervention militaire, y compris, donc, en Syrie. Les autorités françaises se permettent, à mots à peine couverts, de critiquer l’approche américaine, quand elles ne taclent pas la politique allemande. L’orientation française se rapproche très clairement du néo-conservatisme militarisé de Bush… évidemment, sans les moyens qui vont avec. Donner des leçons ne suffit pas pour exister comme acteur qui veut compter. Mais il y a, là aussi, une complexité de positionnement et d’action. En Afrique, la France intervient dans une sorte de partage des tâches avec les États-Unis. Elle y défend – ou essaie d’y défendre, car elle y est très concurrencée… – ses propres intérêts économiques de puissance néo-coloniale. Elle cherche des positions politiques communes avec les Européens plutôt réticents à s’engager ainsi militairement.

Il est important de rappeler à ce propos que la responsabilité des pays de l’UE est aussi engagée du fait de l’échec des ambitions annoncées et des engagements pris avec les accords UE/ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), conclus en 1975, et en 1995 pour le « partenariat » euro-méditerranéen. Cet échec est une des causes multiples des contextes de crise et des conflits. Les responsables européens ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas de responsabilité directe et récente (donc au delà de l’histoire du colonialisme) dans les crises au Sud et à l’Est de la Méditerranée.

En même temps, la réinsertion de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN, ses contributions aux guerres américaines au Proche-Orient, sa volonté de prendre l’initiative d’une intervention en Libye… tout ceci montre que les choix de François Hollande, dans le prolongement direct de ceux de Nicolas Sarkozy, ont pour objectif de conserver une France affaiblie par la crise dans le cercle des principales puissances. On pourrait dire, en quelque sorte, que la France s’accroche au train des plus puissants – avec des budgets défense de plus en plus lourds – pour ne pas décrocher davantage, et pour tenter de garder son rang et son statut sans changer de politique. Ce faisant, les autorités françaises accroissent la dépendance et l’alignement du pays sur Washington. Ce n’est évidemment pas ainsi que l’on peut permettre à notre pays d’assumer un grand rôle international et un statut de puissance utile et positive dans le monde.

Enfin, les guerres d’aujourd’hui sont aussi des guerres idéologiques dans un contexte d’affirmation des thèses et des conceptions les plus réactionnaires. On observe une montée préoccupante des forces « populistes » et d’extrême droite, notamment en Europe (en particulier à l’Est) au point où beaucoup se demendent si le modèle occidental et européen de démocratie représentative, le consensus formel sur les libertés et l’État de droit, n’est pas lui-même menacé. Il l’est en tous les cas en Hongrie, en Pologne, en Autriche, mais aussi en Turquie… Il est en question notamment en France (8). On le voit très nettement avec les consternants débats et projets de l’exécutif sur les institutions, sur le droit, sur le sécuritaire, avec des reculs sur l’ensemble et sur la cohérence du modèle français. On constate une sorte d’inclination au vichysme et à ses valeurs d’extrême droite. Elisabeth Roudinesco l’explique bien avec sa pertinence d’historienne et de psychanaliste (9).

Nicolas Sarkozy avait choisi d’adopter de façon très volontariste – « non complexée » comme on dit à droite – le modèle néo-conservateur américain avec ses valeurs réactionnaires (la force, la sécurité, l’autorité…). Il a décidé l’intégration complète de la France dans l’organisation militaire de l’OTAN. François Hollande a entériné et renforcé ce choix en s’appuyant sur le climat de peur suscité par les attaques terroristes de janvier et novembre 2015. On constate ainsi comment le contexte international et le contexte national s’interpénètrent pour servir de cadre à une politique de transformation et de démantèlement du modèle français… Et pas seulement du modèle républicain : il s’agit de l’ensemble du système politique, institutionnel, social, juridique et culturel français. Le pouvoir français met en cause l’indépendance, les formes démocratiques et les relations du travail comme éléments constitutifs de ce modèle français. Ce n’est pas une dérive. C’est un cumul volontariste de réformes ultra-libérales.

Ce même pouvoir nous dit par ailleurs, qu’il n’y a pas d’explication à donner à la montée du djihadisme armé, au terrorisme. Il y aurait seulement un ennemi à qui il faut faire la guerre. Ainsi, le discours guerrier et identitaire des uns (celui des djihadistes) nourrit celui des autres (celui des autorités françaises jusqu’au plus haut niveau). C’est ainsi qu’on alimente ce qu’on appelle « le choc des civilisations »… Et que l’on contribue au recul des valeurs de solidarité. Pourtant, à l’évidence, le terrorisme a bien des causes. Disons plus précisément qu’il tend à se développer dans des contextes sociaux, politiques et idéologiques qui lui permettent d’exister et de se développer. Cette violence politique, en effet, est issue de la crise profonde du mode de développement capitaliste, des guerres, de l’ordre mondial – ou du désordre mondial – qui en résulte. La crise sociale, le sous-développement, les humiliations, la violence hégémonique des puissances dominantes alimentent des désirs de revanche, des colères collectives jusqu’au terrorisme. L’écrivain suisse Jean Ziegler a raison de parler d’une « haine de l’Occident ». C’est le fruit des mémoires longues, du colonialisme, des politiques de domination actuelle et des guerres. L’Organisation de l’État Islamique (ou Daech) est d’ailleurs une sorte de produit dérivé direct de la guerre américaine en Irak. Les violences politiques et sociales, le terrorisme sont bien le fruit de l’histoire réelle et des contradictions du système capitaliste. Alors, quels sont les enjeux politiques auxquels nous sommes confrontés ?

L’enjeu du développement humain durable. Le pouvoir, les médias et bien des experts nous disent qu’un ennemi nous a déclaré la guerre. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la Défense, présente la chose à sa façon. « La France, aujourd’hui, est un pays en guerre, écrit-il (10). Cette douloureuse réalité, que nous n’avions plus connue sur notre sol depuis plus de soixante-dix ans, s’est tragiquement rappelée à nous en janvier puis en novembre derniers, avec l’irruption d’un terrorisme militarisé – c’est là le fait nouveau – d’inspiration jihadiste. Et elle pourrait à nouveau se manifester demain. La question de l’ennemi s’impose donc à nous, à la fois par l’évidence d’une réponse et, dans le même temps, par le vertige que cette réponse appelle ».

Cet ennemi qui « s’impose à nous » est pourtant souvent mal défini. Est-ce le terrorisme ? Est-ce l’islamisme politique ? Est-ce le djihadisme ? « Quelle est la cible ? », écrit encore le Ministre dans un style quelque peu martial. Pour certain c’est jusqu’aux musulmans qu’il faut mettre en cause dans une dérive xénophobe et islamophobe. La thèse réactionnaire selon laquelle il n’y aurait pas de questions à se poser sur les causes de la violence politique et sociale mais seulement une guerre et un ennemi auxquels il faut faire face… vise en réalité à masquer le fond du problème. L’austérité néo-libérale dans les pays capitalistes dits développés, et l’ajustement structurel au Sud provoquent des processus d’inégalité, d’appauvrissement, des freins à la croissance, à la rentabilité … et une potentialité de révoltes sociales, de mouvements populaires très importants. C’est une véritable impasse économique et sociale. On atteint aussi des limites écologiques avec des risques de déstabilisations majeurs et de réfugiés climatiques en nombre massif. Les limites sont aussi politiques et institutionnelles. Les politiques hégémoniques, le diktat des institutions financières sont de plus en plus contestés dans une configuration internationale marquée par l’émergence de nouvelles puissances et par l’incapacité des puissances dominantes (les États-Unis au premier chef) à maîtriser les relations internationales à leur guise.

Les dirigeants capitalistes doivent ainsi chercher à canaliser la critique, la contestation et l’expression de résistances sur d’autres sujets que la crise systémique en cours… donc trouver un ennemi extérieur quand il n’est pas en même temps un ennemi « intérieur ».

L’enjeu premier est donc l’exigence du débat de fond sur un nouveau mode de développement économique, social, écologique, institutionnel, pour un développement humain durable. La dimension de cet enjeu est énorme mais on ne peut faire l’économie d’une bataille politique permanente sur cette question primordiale, sans sous-estimer sa complexité idéologique puisqu’à la question du développement humain on nous oppose une démarche ultra-sécuritaire, et la sécurité comme soi-disant « première des libertés ». Alors que le sécuritaire tue les libertés… Ceci ne signifie certainement pas que les politiques et les moyens de la sécurité seraient une question subalterne. Instrumentaliser l’impératif de la sécurité sert à imposer une hiérarchie « non contestable » des valeurs et des priorités, au nom de la raison d’État, et à faire reculer d’autorité les exigences sociales et démocratiques. C’est un mode de gouvernement. Nous savons cependant que le développement dans toutes ses dimensions est la meilleure garantie pour construire de la sécurité parce qu’elle en offre, dans la durée, les conditions matérielles, sociales, politiques, idéologiques indispensables à une existence sociale, à une vie qui doit être acceptable pour tous. On en est loin.

L’enjeu de la sécurité et de la paix, et la crise de la pensée stratégique. Si l’on considère cette immense « zones des tempêtes » qui, très globalement, va du Nord de l’Afrique (zone sahélo-saharienne) au Moyen-Orient (jusqu’à l’Afghanistan), et qui inclut l’ensemble du Sud et de l’Est de la Méditerranée, on constate que les crises et les conflits naissent dans une imbrication des problématiques intérieures et des interventions militaires extérieures. Dans le monde arabe, l’islamisme politique dans toutes ses variantes politiques jusqu’au djihadisme est donc le fruit de crises profondes : pauvretés, inégalités, corruption, dictatures, sentiments d’humiliation et de relégation… Mais l’exacerbation de la violence politique et des conflits résulte aussi des guerres et des interventions néo-impériales. Abou Bakr Al Baghdadi, le « Calife » auto-proclamé de « l’État islamique » est politiquement « né » – si l’on peut dire – de l’intervention américaine en Irak et de son incarcération par les militaires américains en 2014.

Mais d’où vient cette montée du djihadisme ? Pour certains, un « hiver islamiste » aurait suivi le Printemps arabe, et cet hiver serait une conséquence du Printemps. Comme si ce grand mouvement politique et social positif et substantiellement démocratique était lui même la cause de ce processus conservateur et même réactionnaire et violent. En réalité (il y a, là aussi, un enjeu d’analyse), il s’agit d’un même processus. Celui-ci révèle à la fois des aspirations sociales et démocratiques profondes et des situations politiques, des rapports de forces dans lesquels les courants de l’islamisme politique, y compris les plus radicaux, l’ont emporté dans des contextes où les forces progressistes et de gauche ont été marginalisées (11). Les courants de l’islamisme politique ont profité de ce recul et de l’aspiration à la démocratie, à l’indépendance, à la souveraineté, au rejet des guerres de Bush et de la prétention d’une domination néo-impérialiste globale des États-Unis et de leurs allés occidentaux.

Les crises internes et les conflits ont ainsi contribué à une escalade, à la violence et au terrorisme, à un processus de militarisation des relations internationales dans des configurations de terrain complexes et difficilement contrôlables. La déstabilisation a atteint tout le Proche-Orient, l’ensemble du monde arabe et l’Afrique sahélo-saharienne. Chaque conflit local ou régional est « surdéterminé » par des logiques de puissance (y compris la crise Ukrainienne). Ces logiques alimentent des engrenages dangereux, jusqu’à cet afflux massif de réfugiés. Un afflux que les dirigeants des pays de l’UE sont incapables de maîtriser sinon en cherchant – en vain et au mépris des valeurs universelles auxquelles ils se réfèrent pourtant – les moyens de fermer les frontières en suscitant des évolutions politiques favorables aux forces d’extrême droite. C’est un facteur révélateur de l’épuisement du mode de construction européenne. C’est un désastre significatif de la crise globale affectant les politiques de domination occidentales, et leur conception négative du développement humain.

Il faut donc changer résolument de conception. La question peut se poser ainsi : comment construit-on de la sécurité internationale et des processus favorables à la paix ? Avec l’absolue nécessité d’un développement humain durable et de la réponse aux attentes sociales, deux autres conditions s’imposent : premièrement, agir prioritairement pour la résolution politique des conflits. Deuxièmement, agir pour le désarmement concernant tous les types d’armes, y compris le nucléaire. Il est indispensable d’enrayer la nouvelle course aux armements qui pousse au développement de nouvelles armes les plus sophistiquées, et qui vise à renforcer et moderniser les arsenaux, y compris les arsenaux nucléaires. L’élimination des armes nucléaires dans un processus de désarmement multilatéral contrôlé doit s’inscrire dans la vision d’un ordre mondial démilitarisé. La sécurité collective est le concept majeur de cette vision.

De façon plus globale, il faut mettre en cause les politiques fondées sur l’exercice de la force, sur la priorité au militaire et sur l’obsession de la puissance. Ces politiques forment de cœur de la pensée stratégique dominante. Celle-ci induit la permanence – on pourrait dire « l’immanence » – de la guerre et de l’ennemi, et des discours qui vont avec. Ce n’est pas une dérive. C’est une conception théorisée notamment par des stratèges militaires, et considérée comme un fondement des relations internationales.

On vit encore aujourd’hui dans un monde politique et intellectuel au sein duquel beaucoup considèrent la guerre comme un invariant de la nature humaine, une sorte de fatalité de l’histoire des communautés humaines. Nul ne peut contester que la guerre et les violences politiques ont marqué chaque période de l’histoire. Mais les réalités de la guerre et de la conflictualité politique et sociale se sont transformées en fonction des périodes historiques, de l’évolution des modes de production, des transformations du travail et des rapports de classes.

La guerre et les formes historiques de la conflictualité ne sont donc pas des invariants de la nature humaine mais des faits sociaux et politiques. Et comme tous les faits de cette nature ils peuvent être interprêtés, discutés, mis en cause, combattus… Nul ne peut venir nous asséner, malgré les troubles du temps présent, que la guerre serait une constante de l’espèce humaine, et que la figure de l’ennemi serait la seule et indiscutable vérité.

C’est donc une logique d’ensemble qui pose problème. Certes, la pensée stratégique qui constitue cette logique, semble principalement d’essence militaire. Mais on aurait tort de n’y voir que « l’art de la guerre » ou celui de gagner des batailles… Les innombrables textes de réflexions, et ouvrages sur la stratégie montrent à la fois la grande complexité des problématiques soulevées et le rapport au politique : c’est l’exercice de la force à des fins politiques ; c’est la recherche des moyens de la puissance ; c’est le mode de gestion des relations inter-étatiques et des rapports de domination… C’est de tout cela qu’il s’agit. Dans les logiques de puissance le militaire et le politique sont intimement liés. C’est certainement pour cette raison que la pensée stratégique dominante est un fait politique rémanant et structurant des relations internationales… alors qu’elle est en crise. Elle a contribué à l’ensemble des désastres sécuritaires et des impasses politiques de ce début du 21ème siècle. Elle n’a fait que nourrir une crise générale des politiques conduites depuis des dizaines d’années. Elle a servi à délégitimer les approches théoriques et politiques alternatives non fondées sur l’obsession de la force et du militaire. Cette pensée stratégique s’est construite avec les évolutions de l’ordre mondial westphalien, et dans un 20ème siècle surplombé par les impérialismes et par le jeu des grandes puissances. Elle montre aujourd’hui son inadéquation totale aux défis du monde global, son épuisement face aux enjeux de la sécurité, du multilatéralisme et du développement humain durable. Elle doit faire l’objet d’une approche politique critique sur le fond. C’est jusqu’à la notion même de puissance, inhérente au capitalisme, qui doit être mise en question.

L’enjeu du multilatéralisme. Contre les politiques de puissance, précisément, contre les stratégies néo-impérialistes, l’exigence est à la responsabilité collective, c’est à dire à la nécessité de traiter collectivement les problèmes communs qu’il s’agisse du développement humain, de la crise climatique, de la solution aux conflits…Il peut s’agir aussi des règles concernant l’exploitation des océans ou de l’espace… C’est la réponse nécessaire à la réalité d’un monde global et interdépendant.

Cette notion de responsabilité collective est très importante. Elle implique ce qu’on appelle le multilatéralisme c’est à dire non seulement le règlement collectif, concerté, négocié des problèmes mais aussi leur règlement sur la base d’une légitimité et d’une légalité reconnues et partagées, embryon, si l’on veut, d’une Communauté internationale qui n’existe pas sinon dans l’idée qui a donné naissance à l’Organisation des Nations-Unies après la 2ème guerre mondiale.

Ce cadre, et en particulier la Charte qui définit les buts et principes de l’ONU, reste le seul cadre universel légitime de la responsablité collective. Rare sont ceux qui le mettent explicitement en cause en dehors des Républicains les plus réactionnaires aux États-Unis, et les dirigeants israéliens qui – dans l’impunité la plus totale – refusent de reconnaître l’illégalité et l’illégitimité de leur politique de colonisation et d’occupation du territoire palestinien. Mais l’instrumentalisation de l’ONU et de ses résolutions est cependant une pratique courante et problématique qui est un danger pour sa crédibilité et pour son existence même. L’ONU doit être réformée, renforcée, démocratisée… et d’abord sauvegardée.

En conclusion. Nombreux sont ceux qui décrivent un monde d’aujourd’hui instable, incertain et même chaotique et dangereux. Ce qui correspond à la réalité tout en suscitant beaucoup de légitimes inquiétudes. Pour certains, cette situation devrait pousser encore à un renforcement de la militarisation des réponses politiques : augmentation du budget de la Défense, renforcement du contrôle sécuritaire, multiplication des interventions militaires à l’extérieur. Certains vont très loin dans cette voie comme le Général Vincent Desportes (aujourd’hui professeur à Science-po.) qui propose, au nom de la sécurité, de donner toute la priorité aux 4 budgets dits « régaliens » : Défense, Diplomatie, Sécurité et Justice, au détriment des autres budgets… On imagine les régressions sociales et les conséquences économiques d’un tel choix d’austérité aussi… radicalisée. Avec cette proposition consternante, on atteint un seuil de militarisation de la pensée inédit.

En fait, jamais, ou si rarement, les questions fondamentales de la société, du monde, du développement humain ne sont posées réellement dans le débat politique. Le 16 mars dernier, le gouvernement a présenté un rapport au Parlement intitulé : « Conditions d’emploi des armées lorsqu’elles interviennent sur le territoire national pour protéger la population ». Ce rapport confirme la volonté d’ignorer l’existence de toute cause issue du contexte, du mode de développement, de la nature des relations internationales. Il ne contient pas la moinde allusion à ce qu’est le monde actuel… alors que tant de gens compétents soulignent par ailleurs son caractère dangereux… Toute la thèse du rapport est structurée sur une « menace extérieure » décrite ainsi : « La mouvance terroriste d’inspiration djihadiste dont l’action est autant physique et matérielle qu’idéologique, tente de discréditer nos valeurs et notre modèle de société, en niant sciemment toutes les distinctions fondatrices du système international actuel, à commencer par les frontières, la séparation entre temps de paix et temps de guerre, mais aussi entre ordre interne et ordre externe ». Cette formulation désigne un vrai défi sécuritaire mais elle ne part pas, et ne parle pas du monde réel. Elle a cependant un mérite : celui de souligner (encore) la globalité du problème. Le problème, en effet, dépasse les frontières, supprime la distinction entre l’extérieur et l’intérieur, et concerne l’ensemble du système international. Telle est bien, effectivement, la dimension de la crise du capitalisme aujourd’hui, de la crise des politiques de force et de guerre, et de cette crise de la pensée stratégique dominante. Crise et logiques de puissances… On est bien là sur le fond du problème. JF – 30 avril 2016

1) Sur ce point, voir « Le temps du monde fini. Vers l’après capitalisme », Geneviève Azam, éditions Les Liens qui Libèrent, 2010.

2) L’Iran n’est évidemment pas la seule puissance régionale à jouer un rôle au Moyen-Orient.

3) Washington a réintroduit des forces spéciales en Syrie, notamment.

4) C’est à dire les 5 pays membres permanents du Conseil de Sécurité et l’Allemagne.

5)Cette formule a été utilisée la première fois par George W. Bush en 2003 avec la guerre d’Irak. Elle conserve une forte connotation néoconservatrice.

6) Pour un développement de cette question, voir « Penser l’après… », Jacques Fath, Les éditions Arcane 17, 2015, pages 147 et suivantes.

7) L’opposition dite modérée avait déjà été affaiblie face aux groupes djihadistes dans le processus de militarisation de la crise recherché dès le départ par le régime de Bachar El Assad.

8) Voir sur ce blog « Qui est l’ennemi ou quel est le problème ? », 3ème et 4ème parties.

9) « Il y a un désir de fascisme dans ce pays », L’Obs, No2686, 28 04 2016.

10) « Qui est l’ennemi ? », Jean-Yves Le Drian, Commentaire, No 153-Printemps 2016, page 29.

11) Cette question mériterait elle-aussi une analyse approfondie.

Contrat du siècle ou stratégie périlleuse ?

Quelques remarques à propos du contrat de vente de 12 sous-marins d’attaque à l’Australie.

Un accord mirifique… Une nouvelle miraculeuse… L’enthousiasme est au rendez-vous politico-médiatique pour la vente à l’Australie de 12 sous-marins dans un contrat de 34 milliards d’euros. Cet emballement devant un contrat effectivement exceptionnel dans son gabarit industriel et financier ne peut cependant masquer les questions et les inquiétudes.

On peut – on doit – comprendre la satisfaction ou le soulagement (parfois prudent) des salariés et des syndicats d’abord préoccupés par l’emploi alors que la DCNS, ce leader mondial dans la navale de défense, prévoit toujours un plan de restructuration avec des suppressions de postes à la clé. Mais le contrat passé, évidemment, ne garantit pas un changement de stratégie du groupe. La création espérée de centaines d’emplois en France reste à concrétiser. Le bras de fer social est à la clé.

Le risque d’un abandon d’une maîtrise nationale des compétences, des capacités technologiques paraît réel puisque les sous-marins seront assemblés en Australie. Mais ce risque de cession ou de diffusion, à un tel niveau de sophistication et de coûts, reste à mesurer.

Cet énorme contrat pose d’autres questions qui portent toutes sur le rôle français dans le monde et sur le mode de développement à partir duquel on souhaite bâtir l’avenir du pays. L’enjeu est considérable.

Quand la France se fait championne des ventes d’armes toutes catégories à l’exportation, elle transforme inévitablement une industrie défense à vocation nationale en instrument de guerre économique dans les rivalités stratégiques de la mondialisation. La France est fière de s’inscrire maintenant dans le petit cercle mondial des acteurs marchands de l’armement alors que le contexte international incertain et instable est marqué par de très vives tensions, par des défis sécuritaires élevés, par des rivalités et des confrontations de puissances notamment au Moyen-Orient, mais aussi en Méditerranée, en Afrique et jusqu’en Asie. C’est une insertion volontariste dans une nouvelle et très préoccupante course aux armements. Celles-ci a atteint près de 1700 milliards de dollars en 2015, soit un des niveaux les plus hauts depuis la fin de la Guerre froide. L’Australie y participe activement malgré ses positionnements favorables au désarmement nucléaire et à la non-prolifération. Il est vrai que l’Australie fait partie du Traité de Rarotonga qui définit une zone exempte d’armes nucléaires dans le Pacifique Sud.

Mais l’Australie augmente très fortement ses capacités militaires. Et cela dans tous les domaines des armements conventionnels. Son Livre blanc pour la défense, adopté en février 2016, prévoit pas moins de 124 milliards d’euros de dépenses militaires pour les 10 ans à venir, en particulier pour les équipements concernant le renseignement et les interventions à l’extérieur. On ne peut éviter de se demander s’il est légitime de s’enthousiasmer pour la contribution de la France à une telle politique. D’autant que les équipements militaires prévus par ce Livre blanc serviront aussi, comme cela se passe actuellement, à « protéger » les frontières australiennes par une politique migratoire militarisée et musclée contre l’afflux de migrants et de réfugiés. Cette politique migratoire est régulièrement dénoncée par les ONG pour ses atteintes aux Droits de l’Homme.

On est évidemment en droit d’attendre et d’exiger tout autre chose de la France. Une autre orientation de politique étrangère et de défense. Une contribution réelle, et dans la durée, au règlement des conflits, aux négociations pour le désarmement, au développement dans toutes ses dimensions, à la recherche de mesures de confiance dans une conception de la sécurité collective qui reste à redéfinir sur les plan européen et international. Et aussi une conception du développement nation al et de la coopération européenne qui fassent plus de place aux industries civiles créatrices d’emploi. Et certainement plus de circonspection dans le choix des partenaires commerciaux surtout lorsqu’il s’agit d’armements. Où sont les beaux discours et les grands engagements pris lors de l’adoption du Traité sur le commerce des armes adopté en avril 2013 par l’Assemblée générale des Nations-Unies ?

La démilitarisation est forcément un choix structurel, une politique de long terme… Reconstruire un ordre international sur le principe et les pratiques du multilatéralisme et de la coopération n’est pas une facilité. En revanche, c’est une nécessité. La France devrait jouer un rôle initiateur en la matière. On reconnaît une grande politique quand elle permet d’anticiper et de produire une vision d’avenir. Refuser aujourd’hui de voir les risques de l’escalade actuelle dans la militarisation et les crises internationales, et contribuer délibérément à ces processus périlleux, comme le fait l’exécutif français, est une politique dangereuse et à courte-vue. JF

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ?

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

Cet article, rédigé en ce mois de mars 2016, est une longue étude (140 000 signes) sur la crise au Proche-Orient et ses causes, sur le terrorisme, sur l’après 13 novembre 2015 en France, sur les questions politiques et institutionnelles posées par certains choix du pouvoir exécutif dans notre pays… Il a été écrit avant les attentats terroristes de Bruxelles. Il vise à donner quelques clés de compréhension sur une actualité brûlante. Afin de rendre sa lecture plus facile il a été divisé en Plusieurs parties indépendantes.

Table des matières

Introduction. Poser les bonnes questions

LA CRISE DANS LE MONDE ARABE

Qui est l’ennemi…ou quel est le problème ?

Sur les responsabilités néo-impériales

Faire reculer les logiques de puissance

L’exigence fondamentale de la reconstruction

Riyad, Téhéran, Ankara ou le jeu brûlant des rivalités

L’ajustement structurel comme cause aggravante

Tirer la sonnette d’alarme

DU MAL ETRE ARABE A LA CRISE DE CIVILISATION

Une pathologie de l’Islam ?

Devenir un sujet de sa propre histoire

Une jeunesse en radicalisation dans le monde réel

Une histoire qui est aussi pleinement la nôtre

La sécurité n’est pas la première des libertés

UN FIASCO FRANCAIS

Le naufrage d’une politique étrangère

La règle des « 3 D »

François Hollande, du chef de guerre au maître de la rhétorique

L’Etat providence, nouvel « opium du peuple » ?

UNE MUTATION INSTITUTIONNELLE REACTIONNAIRE

Le « degré zéro de la politique »

La déchéance de la nationalité…bien au delà du symbolique

Quand remontent les mémoires coloniales

Conclusion. Reconstruire une vision de l’avenir et une espérance collective

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ?

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

1ère partie

Introduction

Poser les bonnes questions

Le temps de l’analyse est maintenant venu. Il nous faut porter la réflexion sur les causes des attaques terroristes de janvier et de novembre 2015. Prendre vraiment le temps du pourquoi est une responsabilité politique nécessaire. D’autant plus nécessaire que tout a été fait pour en contourner l’exigence. Au prix de dérives parfois ahurissantes. Beaucoup prirent le parti d’un consternant détournement du sens des événements en utilisant trop souvent les discours et les formulations les plus problématiques quant aux valeurs de notre République. On ne peut croire à l’effet d’un désarroi devant la brutalité des événements. Ces réactions furent en effet, d’une grande cohérence.

« Montrons leur à qui appartient vraiment la force », s’exclame par exemple, Etienne Gernelle, Directeur de l’hebdomadaire « Le Point » (1). Franz-Olivier Gisbert, dans ce même hedomadaire, ne cherche pas la nuance : « ce n’est plus d’un choc dont il faut parler, mais bien d’une guerre de civilisations » (2). Il affirme dans cet esprit que les conflits à venir seront culturels et religieux… Le gouvernement, selon lui, doit donc passer outre les droits de l’homme en rendant temporaires les nécessaires atteintes aux libertés. Enfin, au risque du n’importe quoi, il qualifie de « marxo-pétainistes » ceux qui nous culpabilisent – dit-il – « en victimisant les assassins ».

Ce fut, en vérité, un déferlement d’excès verbaux et d’incroyables dérapages. Laurent Wauquiez, Eric Ciotti et même Pascal Bruckner (3) en appelèrent à l’internement des individus fichés « S » dans des camps ou (ce qui est la même chose) dans des centres de rétention fermés. Soit quelque 10500 personnes à incarcérer (!) sans qu’il y ait eu crime et condamnation pour le justifier. Notons que cela représente environ 15 à 20 fois Guantanamo lorsque ce camp, ouvert par George W. Bush en 2002, rassembla, durant les premières années, le maximum de prisonniers.

Jean-Christophe Lagarde, chef de l’UDI, demanda à François Hollande de réunir l’OTAN. Pour bombarder Molenbeeck ?.. Bruno Lemaire proposa de « couper vif dans la dépense publique pour dégager des moyens financiers pour mieux nous protéger » (nous y reviendrons). Christian Estrosi suggéra « une loi d’habilitation pour voter par ordonnance. Ca ne dérangerait personne, en temps de guerre, dit-il » (4). Philippe De Villiers fit semblant de s’insurger sur la « mosquéisation » de la France. Le Front National demanda évidemment qu’on renvoie tous les migrants hors de nos frontières. On a même vu un économiste (5) soutenir, sans crainte du ridicule, qu’une lutte pour les droits de propriété « devrait sonner le glas du terrorisme ». Si l’objet réel de ces atterrantes déclarations n’était pas dramatique, tout cela pourrait être classé sans autres formalités dans les archives du bêtisier politicien. Mais ces formulations ont accompagné, avec une virulence certaine, un discours de guerre et une logique de peurs. Il faut donc s’interroger car la peur n’est pas qu’une émotion lorsque l’insécurité s’aggrave. Elle est un moyen indirect de déstabilisation. Elle est aussi méthode de gouvernement. Rien de tel, en effet, que le besoin irrépressible et urgent de sécurité pour affaiblir ou pour faire disparaître d’autres exigences sociales et démocratiques.

Tout cela, enfin, est le miroir de l’incapacité, et surtout du refus d’identifier les responsabilités et la nature du défi qui s’impose, dont les causes véritables du terrorisme. Cette extrême violence politique, en effet, a des causes. Elle est le produit d’un monde en crise. Et ce monde, c’est le nôtre. Cette violence est issue d’une certaine forme de rapports sociaux et internationaux fondés sur le primat de la guerre, sur des stratégies de domination et des logiques de prédation porteuses d’inégalités et d’humiliations. Les interventions militaires, les bombardements et les occupations en Afghanistan, en Irak ou en Libye ont engendré de profonds ressentiments de haine. Ce monde là est en train d’exploser. Il explose là où les sentiments d’injustice et d’hostilité sont les plus intenses, là où l’espérance et la dignité humaine ont subi le plus d’outrages au cours de l’histoire… et dans le présent.

En France, le débat politico-médiatique a tout simplement écarté cette gênante réalité. Il est resté confiné dans un théâtre de faux-semblants. La dérive réactionnaire atteint maintenant de tels sommets que la réflexion pourtant indispensable sur les origines du terrorisme, sur les contextes qui le nourrissent, sur le tragique d’une histoire meurtrière en train de se faire sous nos yeux est donc parfois – jusqu’au plus haut niveau gouvernemental – assimilée à la « recherche de l’excuse ». Cette volonté d’intimidation, cette intrumentalisation de l’inacceptable – car c’est bien de cela qu’il s’agit – est dangereuse à un double titre. D’abord, elle empêche une juste compréhension des choses, indispensable à la définition de réponses politiques qui aient du sens et de l’efficacité. Ensuite, qu’on le veuille ou non, elle alimente l’escalade de la guerre, de l’identitaire, de la xénophobie et du racisme.

Et puis, jamais les bonnes questions ne sont posées : pourquoi nos sociétés européennes produisent-elles tant de jeunes djihadistes ? Pourquoi notre monde se déchire-t-il si cruellement au Proche-Orient, en Afrique… Pourquoi des États s’effondrent-ils ? Pourquoi des idéologies violentes, sectaires et mortifères gangrènent-elles des sociétés ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Que faut-il changer ici et là-bas ? Même le Premier Ministre, Manuel Valls, s’est permis d’affirmer devant l’Assemblée Nationale (6) : « mais moi, je vous le dis, j’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des excuses et des explications culturelles ou sociologiques à ce qui s’est passé ». Le Premier Ministre devrait donc lire ou relire Marc Trévidic, ancien juge d’instruction au pôle anti-terroriste du Tribunal de Grande instance de Paris. En exergue d’un de ses derniers livres, il écrit ceci : « Pourquoi ? De toutes les questions que nous nous posons sur le terrorisme, elle est la première qui vient à l’esprit quand un attentat se produit » (7). Oui… Pourquoi ?

LA CRISE DANS LE MONDE ARABE.

Qui est l’ennemi…ou quel est le problème ?

Quelle est donc l’origine de ces événements dramatiques ? Comment le djihadisme est-il né ? Evidemment, on obtient ni la même analyse, ni la même aptitude à faire face aux défis du monde tant que cette interrogation simple et pourtant essentielle : quel est le problème ?.. sera soigneusement écartée au profit de cette autre question : qui est l’ennemi ? (8) Aujourd’hui, la guerre et la figure de l’ennemi, en effet, envahissent unilatéralement l’espace politique et médiatique, au point où l’exigence d’une analyse, d’une pensée de la complexité, d’une compréhension des grands phénomènes sociaux de notre temps se voit qualifiée de « sociologisme de l’excuse » quand ce n’est pas d’irresponsabilité.

Bien sûr, ce qui est en cause, ce n’est pas la sociologie en tant que domaine des sciences humaines, même s’il y a de vieux débats sur le statut et le rôle de cette discipline reconnue pour sa capacité de contribution à l’esprit critique. Ce qui est présenté comme un interdit c’est la nécessité, pourtant si logique et si ordinaire, d’un effort d’identification des causalités dans les processus sociaux et politiques. Un tel refus de l’intelligence des faits est inacceptable. On en saisi cependant la raison. Ceux qui portent la responsabilité essentielle de cette crise ne veulent pas reconnaître qu’ils sont à l’origine d’une situation de crise générale de l’ensemble des politiques conduites, d’une crise de système, une crise de la pensée politique. C’est à ce défi énorme qu’il faut apporter des réponses.

Pourquoi le monde arabe, le Moyen-Orient qui nous sont si proches par l’histoire et par la géographie, sont-ils dans une crise de décomposition sociale si profonde que les sociétés, à des degrés divers et dans des configurations différentes, sécrètent en particulier depuis trois à quatre décennies – et même depuis bien plus longtemps -, des courants mutants d’islamisme politique allant, aujourd’hui, de l’opposition institutionnelle reconnue, acceptée ou tolérée, jusqu’au djihadisme ultra-sectaire et criminel de l’Organisation de l’État Islamique (OEI) ?

Paradoxalement, voici déjà quelques années, ce formidable élan populaire qu’on désigne comme « le Printemps arabe » (nous utiliserons l’expression par facilité de formulation), a fourni des explications utiles. Beaucoup de commentateurs et d’experts semblent estimer qu’il n’y a pas ou plus d’enseignements à tirer de ce mouvement. Ce dernier fut pourtant issu des problématiques sociales et politiques essentielles du monde arabe. Mais ce Printemps, précisément, a révélé ce qui fait problème. Il a fait éclater les contradictions. Il a montré ce qui ne pouvait plus être supporté par des peuples en souffrance et en révolte. L’exemple tunisien est très démonstratif. Il témoigne des aspirations démocratiques et sociales existantes, d’une capacité à les faire valoir dans de grands moments de luttes populaires. Il atteste de la réalité difficile et périlleuse des contradictions sociales et politiques existantes, et des rapports de forces réels.

Contrairement à ce que beaucoup ont cru pouvoir expliquer, il n’y a pas eu, dans le monde arabe, deux séquences successives opposées, montrant dans une lecture trop simple, d’abord un « Printemps », puis un « hiver islamiste », résultat de l’échec du Printemps. L’OEI (ou Daech), n’est pas la fille maudite ou aldutérine du Printemps… Il n’y a qu’un seul processus historique complexe, contradictoire et durable, résultant de dizaines d’années de crise structurelle d’un mode de développement dépendant. L’épuisement des régimes du nationalisme arabe, mis en place depuis la décolonisation, le despotisme et l’écrasement des libertés, l’arbitraire et la violence répressive, la corruption des élites et du système, la pauvreté massive et les inégalités criantes, les humiliations sociales et nationales avec, en particulier, la question de Palestine, non réglée, et vécue aussi comme une cause arabe, une cause historique de la décolonisation… Tout cela a créé les conditions de mobilisations populaires et d’explosions sociales. C’est dans le contexte de ce long pourrissement débouchant sur la désespérance sociale que l’islamisme politique a pris racine. En fonction des situations, il a pu se radicaliser, s’exporter et s’étendre progressivement à la faveur du mûrissement de la crise… et de quelques événements de considérable importance.

L’année 1979 est spécifiquement marquée par plusieurs « déclencheurs » ou révélateurs qui furent de grande portée pour les relations internationales. Il y eu l’attaque et la prise d’otage de la Grande Mosquée de La Mecque par un groupe armé salafiste saoudien de plusieurs centaines d’hommes, non liés à la révolution iranienne, contrairement à ce qu’il fut parfois indiqué. Le groupe armé fut neutralisé avec l’aide du GIGN français. La Révolution iranienne fait évidemment partie des événements les plus importants de cette année-là. Elle est issue du rejet populaire de la dictature pro-occidentale du Shah Reza Pahlavi, étroitement liée aux États-Unis et très largement étrangère à la culture iranienne. L’islamisme politique iranien apparaît alors comme l’exemple d’une force capable de peser au sein du monde musulman et de porter des aspirations, une culture, une identité. L’intervention soviétique en Afghanistan, cette même année, permet à une nébuleuse de groupes et de courants islamistes aux allégeances claniques diversifiées, de s’imposer dans le contexte afghan, contre une invasion extérieure… et contre le communisme. Avec l’appui de la puissance voisine pakistanaise. Avec une aide directe substantielle, y compris militaire, de Washington. De nombreux combattants de différents pays, notamment du Maghreb et du Proche-Orient, iront rejoindre les « Moudjahidines » afghans pour retourner ensuite dans leur pays d’origine… l’Algérie, par exemple. En Algérie, justement, Chadli Benjedid accède au pouvoir en février 1979. Dans un contexte de crise sociale et politique durable, il va mettre en œuvre une orientation néo-libérale qui, parmi d’autres facteurs, va favoriser l’affirmation, y compris électorale, de l’influence du Front islamique du Salut (FIS), en compagnie d’un ensemble d’organisations, plus ou moins violentes, de l’islamisme politique radical. Il faut citer – afin de mieux saisir les enchaînements – le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) créé en 1998, en phase finale de la décennie noire du terrorisme et de la violence d’une guerre interne qui aura marqué l’Algérie pour longtemps. Le GSPC fera allégeance à Al Qaïda en 2006 pour s’appeler désormais Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Cette organisation va élargir, au delà de l’Algérie, ses ambitions de déstabilisation. Des contacts se noueront avec d’autres organisations terroristes comme Boko Haram ou les Chabab de Somalie. Après 2003, la guerre en Irak et l’invasion de ce pays sera un puissant moyen pour l’intégration de djihadistes étrangers au sein d’Al Qaïda, et pour l’émergence de l’organisation de État islamique (OEI).

Une analyse approfondie à partir de ces quelques rappels montrerait comment des processus complexes de destructuration sociale, de carence démocratique, de faiblesse des systèmes d’éducation et de formation, d’ingérences extérieures et d’interventions néo-impériales, dans le monde arabe et dans une partie importante de l’Afrique, ont pu contribuer – au fil des années – aux mutations, aux relations multiples et au développement d’une mouvance politique envahissante et dangereuse de l’islamisme politique radical et djihadiste. Ce contexte et son murissement dans la durée aident à comprendre les évolutions dramatiques actuelles et les espoirs de changement. Ces espoirs sont encore vivants aujourd’hui, mais pour l’essentiel étouffés par des régimes autoritaires ou dans les chaos de la guerre. La remarquable exception tunisienne, qui doit beaucoup à une dynamique populaire et démocratique, montre elle-même ses fragilités.

Les courants de l’islamisme politique ont su, dans des confrontations souvent très brutales, incarner une opposition radicale aux pouvoirs en place et, le plus souvent, bien loin des règles de l’Etat de droit, du pluralisme et de la démocratie. Cette histoire politique ne peut pas être congédiée au nom de l’injustifiable interdit gouvernemental d’aller chercher les causes. C’est une histoire objectivement et nécessairement explicative. Elle identifie des systèmes à bout de souffle, des forces et des stratégies inquiétantes de conquêtes du pouvoir, des ingérences et des interventions, y compris militaires étrangères… Il n’y a là ni « excuses sociologiques », ni arguments d’irresponsabilité possibles. C’est la réalité d’un monde en crise. Un monde qui n’en peut plus.

Sur les responsabilité néo-impériales

Il faut aller plus loin encore dans l’identification des causes. Nul ne peut évacuer, en effet, sans dommage pour la vérité, la responsabilité des puissances occidentales et néo-impérialistes. C’est à dire, pour une part, les puissances coloniales d’hier. Ainsi que leurs alliés régionaux, principalement la Turquie et quelques pétro-dictatures de la péninsule arabique. Ces dernières, dans des formes et à des degrés variables de complaisance politique, ont inspiré, soutenu, financé, armé l’OEI ainsi que d’autres groupes et courants de l’islamisme politique radical et du djihadisme.

Le soutien permanent des puissances occidentales aux régimes en place, l’amitié et l’impunité systématiquement accordée à Israël, à sa politique de colonisation et d’occupation militaire du territoire palestinien, ont créé les conditions d’une hostilité populaire et d’un rejet des stratégies mises en œuvre par ces puissances. L’échec majeur du partenariat euro-méditerranéen (nous y reviendrons) n’a fait qu’en rajouter. Les guerres d’Irak, d’Afghanistan et de Libye ont évidemment accentué les ressentiments et des haines tenaces à l’égard de politiques d’hégémonie et de prédation percues comme arrogantes.

La crise du monde arabe, ses effondrements et ses guerres, l’extension, qui apparaît sans limites, d’idéologies ultra-sectaires et d’une violence sauvage… puisent leur origine dans cette histoire brutale où les droits des peuples furent trop longtemps écrasés par des régimes profondément anti-démocratiques et violents, et par des puissances extérieures dominantes ne connaissant que des prétentions stratégiques et des convoitises marchandes et financières. Dans des contextes de crise structurelle, de décomposition sociale, d’humiliation latente où les courants progressistes se sont fait laminer, ce sont les forces de l’islamisme politique dans leur diversité qui ont pu critalliser une partie substantielle de la colère populaire.

C’est donc en réalité toute l’histoire politique du Monde arabe et du Proche-Orient qu’il convient de convoquer pour comprendre – ce qui ne veut pas dire excuser – les cheminements préoccupants de l’expansion du djihadisme. Jusqu’au chaos et aux déliquescences étatiques qui ont permis à l’OEI de s’implanter dans une vingtaine de pays environ, pour accéder en peu de temps à la catégorie de menace essentielle à la sécurité internationale, et plus précisément occidentale. On comprend que les pouvoirs en place, en particulier en Europe, tous les acteurs ayant sciemment ou non alimenté cette consternante et dramatique impasse, puissent chercher aujourd’hui à s’en distancier. On comprend ainsi le refus insistant de s’interroger sur les enjeux réels. Et la peur que s’ouvre en grand la question décisive du pourquoi. D’où, une fois encore, cette obsession à vouloir définir « l’ennemi » comme la source unique des problèmes, ou plutôt, comme contournement ou substitut à l’analyse des problèmes et de leurs causes réelles.

Non pas que cet « ennemi » n’existe pas… Des jeunes fanatisés, de nationalité française notamment, se sont définis eux-mêmes de cette manière en janvier et en novembre 2015 en massacrant, de sang froid, 150 personnes en Ile de France. Mais la question posée ne se résume pas à l’identité et à la psychologie des acteurs. Elle n’est pas non plus celle de la pertinence des mots employés. Celui d’ennemi, comme celui de guerre peuvent et doivent d’ailleurs être discutés dans leur opportunité et leur sens. L’essentiel est dans le politique, dans l’analyse des enchainements et des causes des phénomènes sociaux et des stratégies qui contribuent à faire l’histoire, avec ses événements et ses tragédies… Parce qu’il faut comprendre les réalités pour agir. C’est l’évidence même.

On dit volontiers que l’histoire s’accélère. Remarquons comment elle se complique aussi. L’OEI, organisation terroriste, a certainement dépassé ce qui caractérise d’ordinaire ce type de groupes armés et de réseaux politico-criminels. L’OEI a conquis de vastes territoires. Elle a accédé à des moyens d’État. Elle dispose de financements propres considérables, d’une véritable armée de milliers de combattants, d’une forme d’administration, d’un contrôle sur des voies et des lignes de communication, sur des infrastructures… Elle peut susciter des attentats et des attaques terroristes mais elle peut aussi engager des opérations militaires plus proches du type conventionnel. Elle est manifestement capable de définir des éléments d’une vision stratégique d’ensemble… Autant de réalités inconnues jusqu’alors dans ce qu’on désigne comme étant du terrorisme. Mais il ne s’agit pas d’un État. D’ailleurs l’OEI prétend-elle construire un État au sens occidental du terme ? Le Califat d’Abou Bakr al-Baghdadi, de toutes façons, n’en a ni tous les moyens (loin de là), ni le statut international de légitimité sans lequel il n’y a ni souveraineté, ni légalité. Il s’affirme comme une force d’occupation, une entité « sui generis » ultra-violente, hors de toute référence de droit, qu’il s’agisse du Droit international, de la Charte des Nations-Unies ou des conventions internationales qui définissent les valeurs et les règles ordonnant les relations internationales, et singulièrement les relations entre les États, acteurs souverains de droit par excellence.

Les causes particulières du développement de ce parasite criminel se situent dans un processus de crises internes aiguës, de longue durée, et de guerres dévastatrices en Irak et en Syrie. Dans les confrontations politico-religieuses internes à l’Irak, Daech est pourtant apparue comme une force politico-religieuse sunnite de « résistance » et de revanche face à un pouvoir d’obédience chiite politiquement et très brutalement sectaire. Quant au régime de Damas, face à la menace, il a cherché à instrumentaliser les contradictions entre les différents courants d’opposition tout en pratiquant une répression criminelle. Il a provoqué la militarisation de la crise. Et dans le contexte exacerbé d’une guerre interne, l’OEI s’est rapidement renforcée, usant aussi d’une extrême violence pour s’imposer et pour contribuer à mobiliser dans le monde arabe, en Europe et jusqu’en Afrique et dans quelques pays d’Asie.

Les principaux acteurs régionaux, Turquie, Arabie Saoudite, Qatar ont laissé faire, et même aidé au développement de cette monstruosité politique qu’on appelle « l’État islamique ». Quant aux acteurs extérieurs, les grandes puissances, elles peinent à définir une stratégie collective et une politique d’ensemble contre un tel phénomène, alors qu’elles n’ont cessé de contribuer à le produire et à le nourrir par leurs stratégies et par leurs interventions militaires meurtrières. Baghdadi, Calife autoproclamé, est d’ailleurs politiquement « né » en 2003 (si l’on peut exprimer les choses ainsi…), avec l’invasion américaine de l’Irak, et avec son incarcération, de février à décembre 2004, dans les camps Bucca et Adder de l’armée des État-Unis, sous une étiquette civile d’agent administratif. Un drôle de fonctionnaire…

L’énorme arsenal de guerre de l’OEI est issu, comme le souligne Amnesty International, de décennies d’un « commerce irresponsable des armes ». Les flux d’armements à destination de l’Irak, couplés à une réglementation déficiente, furent une bénédiction pour les groupes armés et en particulier pour l’OEI. Les armements de cette organisation proviennent de 25 pays différents dont les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU. L’invasion militaire des États-Unis en 2003 eut sur ce plan des conséquences négatives considérables en termes de prolifération sauvage. Le démantèlement de l’armée irakienne par celui qui fut appelé le « proconsul » américain Paul Bremer – au delà de l’inculture dont ce choix témoigna – contribua au chaos et à la dislocation d’une institution centrale pour la viabilité de l’État. Il permit aussi à des dizaines de milliers de soldats irakiens de rentrer chez eux, ou en clandestinité, avec leurs armes, tandis que les stocks existants de l’armée et de la police furent pillés.

Ce désastre met aujourd’hui au défi jusqu’à l’ordre international et les conditions de la sécurité. Sur le plan de la tactique militaire, dans une telle situation, les puissances engagées ne savent pas vraiment comment faire : bombardements aériens, interventions de forces spéciales (9), contre-insurrection, intervention massive au sol…Dans tous les cas, rien de tout cela ne peut être efficace sans l’action, sur le terrain, de forces nationales et locales… ce qui a été amplement démontré par les capacités militaires des forces kurdes. L’administration Obama, tirant les leçons des échecs de Bush, n’a d’ailleurs pas cessé de refuser une intervention massive au sol en répétant cette formule imagée : « no boots on the ground » : pas de bottes (militaires) sur le terrain. L’imminence ou le projet d’intervention militaire au sol, de la Turquie et de l’Arabie Saoudite revient pourtant régulièrement dans l’actualité.

Faire reculer les logiques de puissance

C’est bien parce qu’on en est là, dans un contexte où se mêlent les instrumentalisations, les impuissances et les menaces grandissantes, que l’idée d’une réponse collective, celle d’une grande coalition internationale, a pu faire un certain chemin pour évaluer les options sécuritaires nécessaires, et surtout politiques, susceptibles de constituer les bases d’une initiative multilatérale. Cette idée, cependant, n’a pas bénéficié jusqu’ici des impulsions et des initiatives indispensables et suffisantes – c’est le moins qu’on puisse dire – pour qu’elle puisse prendre corps. Le retrait militaire russe de Syrie pourrait cependant permettre quelques avancées… Il y a urgence devant les risques croissants de déstabilisation élargie, en particulier à partir du Yémen et surtout de la Libye. On comprend bien, notamment, qu’une emprise accrue de l’OEI sur la Libye serait un danger direct pour une Tunisie fragilisée, et pour le Maghreb. Et même pour certains pays du continent africain où le djihadisme est une réalité préoccupante : dans la région sahélo-saharienne ou un peu plus au Sud avec Boko Haram, mouvement djihadiste lié à l’OEI, responsable de multiples massacres, actif au Nigéria, au Cameroun et à la frontière du Niger…. Ce danger alimente les spéculations et les appels pour une deuxième intervention militaire occidentale en Libye… comme si la première, en 2011, n’était pas déjà une cause majeure du chaos et d’un véritable désastre sécuritaire régional.

Au Proche-Orient, l’extension de Daech a ralenti en Irak. L’OEI perd du terrain en Syrie mais elle en reprend et elle frappe ailleurs. Les djihadistes ont refait surface au Mali. Les risques sont évidents. On voit cependant avec une certaine stupéfaction comment les politiques et les intérêts de puissance continuent de dominer malgré la menace et la multiplication des attaques terroristes sur le plan international. La confrontation n’oppose pas seulement un axe russo-iranien lié à une cohérence politico-religieuse chiite, à une coalition américano-saoudienne rassemblant un camp arabe sunnite. Chacune des puissances régionales alliées de Washington a sa propre stratégie et concentre l’essentiel de ses moyens non pas principalement contre Daech, mais contre un ou plusieurs autres adversaires « prioritaires » à combattre. Les Kurdes et le régime de Damas pour la Turquie. L’Iran et les Houthistes du Yémen (chiites d’obédience zaïdites) pour l’Arabie Saoudite. Le Hezbollah et le régime de Téhéran pour Israël (qui se permet de soigner des combattants djihadistes dans ses hôpitaux)… Quant à la République Islamique d’Iran, elle s’est engagée dans la bataille militaire contre l’OEI et au côté du régime de Damas, tout en gérant avec prudence et une certaine subtilité son accord avec les Occidentaux concernant le nucléaire et la levée des sanctions qui la frappe. On constate, enfin, que la Russie est accusée en permanence d’agir d’abord en fonction de sa propre stratégie et de ses propres intérêts. Ce qui est vrai. Mais les États-Unis et leurs alliés font-ils autre chose ?

Cette complexité traduit la réalité de l’ordre (ou du désordre) mondial actuel. Elle témoigne de vives contradictions et encourage toutes sortes de discours et d’hypothèses, parfois farfelues et souvent dangereuses, sur un soi-disant nouvel ordre en gestation à la faveur de cette crise. En septembre 2014, l’effacement au bulldozer, par l’OEI, de la frontière syro-irakienne était censé annoncer cette perspective d’un nouvel ordre. Certains « experts », aux États-Unis, en Israël ou en France notamment, sont allés, eux aussi, jusqu’à prôner une telle option. Par exemple une configuration totalement nouvelle, avec un démantèlement de la Syrie et de l’Irak, et la constitution d’un État sunnite pour « sauver » l’ordre actuel, en agitant le mythe d’un nouveau découpage régional comme solution aux problèmes posés. Il est difficile de repérer ce qu’il y aurait de « salvateur » dans la constitution d’Etats confessionnels. De telles options vont plutôt dans le sens de la déstabilisation recherchée par l’OEI. Ces propositions visent dans les faits à conforter les puissances dominantes et les puissances régionales, Turquie et Arabie Saoudite, au nom de l’épuisement des accords Sykes-Picot qui, en 1916, avaient défini des frontières étatiques et établi un certain partage colonial au Proche-Orient. En vérité, la question n’est pas de savoir si les Accords Sykes-Picot sont encore pertinents. Ce n’est pas par les « miracles » de géopolitique qu’on résoud les conflits. Nonobstant le règlement de la question kurde, devenue enjeu majeur dans la crise syrienne, sans qu’on puisse savoir aujourd’hui quelle en sera l’issue politique… Plus généralement, on ne mesure pas non plus quels seront, au final, les résultats des processus actuels d’éclatements et de décompositions. Comment les destructurations étatiques et institutionnelles en cours pourraient-elles ne pas avoir de conséquences ?

Souvenons-nous, cependant, comment, il y a vingt ans, l’éclatement ou le dépeçage de la Yougoslavie, avec une redéfinition des frontières sous la pression de l’Allemagne, au bénéfice des pays de l’OTAN et de leurs ambitions à l’Est, a nourri un conflit des plus meurtriers. Avec, là aussi, des flux de réfugiés par centaines de milliers. On voit aujourd’hui que la stratégie occidentale – au delà de divergences réelles à l’époque – n’a pu apporter ni solution durable, ni stabilité, et aucune réponse de fond aux attentes sociales et démocratiques. Tout en permettant à la menace djihadiste, y compris à l’OEI, de s’implanter dans les Balkans, notamment en Bosnie. Cette extension du djihadisme a profité de l’influence politique, des financements et des investissements des pays du Golfe, notamment de l’Arabie Saoudite. Ces pays ont, ici aussi, contribué à une instrumentalisation intégriste de l’Islam proche de la lecture wahhabite saoudienne… N’a -t-on ainsi rien appris du jeu mortel des puissances sur l’échiquier fragile des frontières, de la sécurité internationale et de la paix ?

L’exigence fondamentale de la reconstruction

Le problème posé au Proche-Orient ne réside donc pas dans la recherche et la programmation d’un nouveau partage. Ce retour d’une pensée d’essence coloniale ne peut certainement pas contribuer à la réflexion sur les solutions nécessaires. La transformation volontariste du tracé des frontières est un exercice périlleux qui ne pourrait qu’exacerber encore les tensions, les conflits et la décomposition en cours. La question posée est celle d’une reconstruction. Une reconstruction politique, sociale, économique, culturelle… Il est, en effet, indispensable de reconstruire ce que les politiques de puissance, les guerres et les crises ont contribué à détruire : des sociétés, des institutions, des consensus nationaux et culturels, des États souverains…

Il est donc nécessaire de rappeler ce que les Européens avaient présenté en 1995 pour la Méditerranée (10) et, vingt ans auparavant, en 1975 pour l’Afrique (11), comme une grande ambition, un engagement pour un futur commun, un partenariat en faveur du développement. L’échec patent de ces deux projets doit être inscrit au tableau compliqué des causes de la crise du monde arabe et des pays d’Afrique. Leurs orientations néo-libérales, dans l’esprit de zones de libre-échange, ont été délibéremment conçues et adaptées pour favoriser en priorité les intérêts commerciaux et financiers du capital européen et la constitution de zones d’influence. Sans que jamais une dynamique économique et sociale puisse réellement profiter aux peuples concernés. Le partenariat euro-méditerranéen est aussi l’illustration spécifique de l’indigence politique et de l’incapacité de l’Union européenne (au delà de ses financements, il est vrai importants) à contribuer au déclenchement d’un processus de règlement politique concernant la question de Palestine.

Les crises du monde arabe et d’Afrique font partie des enjeux à relever et des combats à mener. Parce que les dirigeants de l’Union et des États européens ne veulent pas reconnaître les causes véritables de l’explosion sociale du monde arabe et de l’effondrement d’une partie de l’Afrique. Parce que ces crises structurelles sont aussi le fruit du néocolonialisme, des engagements non tenus et d’une conception de la « coopération » fondée sur l’intérêt des patronats et de la finance, sur l’intérêt des puissances européennes dominantes. A quand une grande politique de relance et de refondation mobilisatrice efficace du partenariat euro-méditerranéen et des accords UE/ACP (Afrique, caraïbe et Pacifique) ?

Assurer la sécurité dans l’ensemble de la région méditerranéenne et jusqu’en Afrique, refonder un ordre international de stabilité, de sécurité collective et de paix…voilà qui n’est certainement pas de la seule responsabilité des pays de l’Union Européenne, à supposer que ceux-ci aient les moyens d’une telle vision et la volonté de la réaliser… Mais cela passe nécessairement par une reconstruction qui touche aux conditions de la coopération pour de véritables partenariats en faveur des échanges et du développement dans toutes ses dimensions.

Il est aussi indispensable de dépasser les intérêts et les politiques de puissance par les progrès du multilatéralisme. Cette perspective semble rester aléatoire, tellement les stratégies nationales et les ambitions sont contradictoires. Mais le niveau de crise est si élevé, et les acteurs directs de la déstabilisation si problématiques que les menaces sont maintenant immédiates et réelles pour tout le monde. L’Arabie Saoudite, par exemple, est logiquement accusée d’avoir concrètement contribué à la montée en puissance de l’OEI. Et pas seulement pour avoir favorisé, depuis des lustres, la diffusion de l’idéologie wahhabite et son ultra-radicalisme porteur de violence. Mais le Royaume saoudien est aujourd’hui lui-même menacé dans sa stabilité par cette extension du djihadisme : 2500 saoudiens auraient rejoint les rangs de l’OEI. Quand on joue avec le feu on prend toujours le risque de se brûler.

L’idée d’une réponse politique collective, si elle parvenait à faire son chemin, ne sera donc pas l’expression des bons sentiments mais avant tout le fruit des intérêts bien compris, et dans ce cadre réaliste, de la conscience pour chacun de sa propre responsabilité et d’une responsabilité commune. D’autant qu’aucun État, si puissant soit-il, n’a la capacité, à lui seul, de vaincre Daech et d’obtenir un règlement politique de la crise syrienne. On attend ainsi des initiatives déterminées de la France et de ses partenaires européens. Viendront-elles ?

Riyad, Téhéran, Ankara

ou le jeu brûlant des rivalités.

Au Proche-Orient, le jeu des puissances ne laisse pas d’inquiéter. Les provocations se succèdent et, avec elles, augmentent les risques d’affrontements politiques et militaires. L’escalade semble jusqu’ici contrôlée mais il faut bien analyser le fil des événements. Le risque d’enchaînements non maîtrisés reste important. Lorsque la Turquie choisit d’abattre un chasseur-bombardier russe – alors que d’autres options d’avertissement que le tir étaient possibles -, lorsque l’Arabie Saoudite choisit d’exécuter un chef religieux chiite reconnu au delà même des frontières du Royaume saoudien… il faut mesurer la portée de ces actes qui montrent une volonté d’affrontement. Les batailles autour d’Alep, deuxième ville et « capitale économique » de Syrie, ont été porteuses d’un danger réel de confrontations armées de puissances. Malgré une trêve des combats ce climat d’hostilité entretient, entre la Russie et les pays de l’OTAN, des tensions déjà stimulées par la crise ukrainienne. Le langage de la Guerre froide a refait surface dans un contexte stratégique préoccupant de menaces d’interventions militaires, de réarmement et de militarisation.

Un premier dialogue s’était pourtant installé entre Riyad et Téhéran. Un tout début de processus de règlement politique de la crise syrienne fut acté dans une résolution adoptée à l’unanimité du Conseil de Sécurité de l’ONU, le 18 décembre 2015 (12). Mais rien n’y fit. Les provocations turques et saoudiennes visaient en réalité à empêcher toute coopération internationale avec la Russie et l’Iran. C’est le choix des stratégies de puissance au mépris des conséquences et des risques. Au mépris de ce qui devrait pourtant dominer aujourd’hui dans notre monde « global » : la responsabilité collective.

Le soutien d’Ankara – aujourd’hui amplement documenté et démontré – aux djihadistes de l’OEI, et la guerre anti-kurde du Président Erdogan démontrent un positionnement turc belliqueux et passablement irresponsable… quand les exactions commises ne sont pas tout simplement criminelles (13). La Turquie, malgré de formelles dénégations, n’a cessé d’acheter du pétrole et du coton à des intermédiaires liés à l’OEI. Elle a longtemps fermé les yeux sur la présence et les passages de la frontière turco-syrienne, de combattants de cette organisation. Elle a fourni des armes à l’OEI, dans le cadre d’un trafic que le grand quotidien Cumhuriyet a eu le courage de révéler, ce qui lui vaut une sévère répression puisque des charges très lourdes pèsent sur deux journalistes de ce quotidien qui risquent une peine de prison à perpétuité. En Turquie, une trentaine de journalistes sont aujourd’hui emprisonnés. L’autoritarisme du régime turc, qui entretient un climat de peur et de guerre, atteint des niveaux qui font dire à beaucoup que cela rapproche ce pays d’un fascisme qui ne veut pas dire son nom. « Il n’y aura bientôt plus de raison de ne pas l’appeler dictature… » souligne Kadri Gürsel, éditorialiste dans cet autre grand quotidien qu’est Milliyet (14). Il est d’autant plus consternant que les autorités françaises et européennes font du Gouvernement turc un partenaire privilégié à qui l’on continue de promettre une adhésion prochaine à l’Union Européenne en fermant complaisamment les yeux sur la répression militaire qui s’abat sur les kurdes et en mettant systématiquement à l’écart le Conseil Démocratique Syrien (CDS), seule organisation laïque et démocratique… et qui comprend les kurdes. L’engagement d’une reprise des négociations sur l’adhésion turque à l’UE a d’ailleurs été pris… à contrario total de ce qui serait nécessaire : des sanctions, le gel du processus d’adhésion et une gestion des relations bilatérales dans la plus grande fermeté.

Quant à l’Arabie Saoudite – un des pays les plus répressifs du monde – dans un contexte régional de tensions et de guerre, elle considère devoir faire face à une double menace contre sa « légitimité » religieuse et sa crédibilité de puissance arabe dominante : la menace d’un djihadisme sunnite rival et déstabilisateur (qui a pourtant bénéficié de financements et d’aides saoudiennes conséquentes), et la menace de cette autre théocratie qu’est la République Islamique d’Iran, rival politique, idéologique et économique majeur.

La constitution par Riyad d’une coalition, dite anti-terroriste, de 34 pays essentiellement sunnites et excluant l’Iran, confirme, si besoin était, cette obsession saoudienne permanente vis à vis de l’Iran.

Une obsession qui conduit ce régime autocratique des rois et des princes à prendre le risque irresponsable d’une déstabilisation du Liban (15) afin d’atteindre le Hezbollah. Parce que cet allié de l’Iran joue un rôle officiel important dans le Pays du cèdre. Il est vrai que Téhéran, à la faveur de l’accord passé avec les « 5+1 » (16) sur le nucléaire militaire, s’affirme de plus en plus comme une puissance à part entière dont les intérêts sont opposés à ceux de l’Arabie Saoudite. L’Iran, en effet, a besoin de partenaires et de coopérations pour sortir de l’isolement et des sanctions internationales. Dans la confrontation avec Riyad, elle prend garde ainsi à ne pas alimenter l’escalade.

L’Iran et l’Arabie Saoudite s’affrontent cependant sur le plan énergétique dans un affontement de grande dimension sur l’enjeu stratégique des acheminements d’hydrocarbures par oléoducs (ou pipelines), générateurs de royalties et surtout moyen d’accès aux marchés européens. Cela dans une région où, déjà, l’exploitation des ressources – par exemple les gisements de Méditerranée orientale -, fait l’objet de rivalités aiguës. On constate aussi une opération saoudienne visant à une chute brutale des cours du pétrole qui ont effectivement atteint leur plus bas niveau depuis la crise de 2009. Le prix du baril a perdu plus de 70 % de sa valeur depuis juin 2014.

Contrairement aux contextes énergétiques créés lors des précédents conflits au Proche-Orient, la situation de guerre dans cette région ne provoque aucune flambée des prix, tellement le surplus de production au niveau international garantit contre tout risque d’interruption ou de difficultés d’approvisionnement. Et la tendance à la baisse est donnée pour durer, sauf si un accord pouvait intervenir au sein de l’OPEP. Certains pays du cartel ont en effet besoin d’une reprise des cours à la hausse. En attendant, la perspective d’un retour de l’Iran sur les marchés d’exportation ne fait qu’en rajouter sur la pression à la baisse.

Le contexte est particulièrement conflictuel puisque c’est Riyad qui a bel et bien décidé de casser les prix en inondant le marché. L’objectif est, notamment, d’entraver les ambitions de l’Iran qui veut effectivement pousser sa production en revenant sur le marché mondial. Il est aussi de casser la concurrence du pétrole de schiste des États-Unis, tout en faisant payer à Barak Obama la conclusion – objectivement positive – de l’accord des « 5+1 » avec Téhéran sur le nucléaire iranien.

La baisse des cours pétroliers n’est donc pas le seul effet de la faiblesse de la croissance en Europe et en Chine. Même si cela pèse lourd. Cette chute – à des degrés divers – a des conséquences négatives sur tous les pays producteurs. L’Arabie Saoudite et les pays de Golfe restent cependant, parmi ces producteurs, les seuls à disposer d’une forte résistance financière face à la dégringolade brutale des prix à laquelle Riyad a contribué si activement. Cette descente assez vertigineuse des cours profite aux consommateurs occidentaux en particulier, mais elle constitue un sérieux handicap pour les pays producteurs – puissances émergentes ou non – de forte population ayant d’importants besoins en termes d’investissements et de budgets publics. Ainsi, la pression saoudienne ne peut avoir que de dures conséquences financières notamment pour l’Algérie, l’Irak, l’Iran, le Nigéria, la Russie, le Venezuela. Autant de pays qui comptent à eux seuls (mais bien d’autres sont concernés) quelque 500 millions d’habitants, ce qui n’est pas rien… Le cynisme des dirigeants de la pétro-dictature saoudienne paraît sans limites. La pression à la baisse des hydrocarbures contribue donc aux difficultés de l’économie sur le plan international alors que 2016 s’annonce comme une année d’exacerbation de la crise… et de difficultés accrues pour les peuples qui paieront le prix de la politique de l’Arabie Saoudite et de ses acolytes du Golfe. De quoi alimenter encore, dans bien des pays, les causes de l’amertume et de l’hostilité populaire.

L’ajustement structurel comme cause aggravante

Si l’exigence est à la reconstruction, nul ne doute que les perspectives économiques et sociales de l’ensemble des pays du monde arabe et du Moyen-Orient sont à prendre en considération avec la plus grande attention. Un intéressant document de travail (17) de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), analyse les projections 2010-2020 du FMI concernant les dépenses publiques de 187 pays dont ceux qui nous intéressent ici particulièrement. Ce document révèle deux phases distinctes dans les différentes configurations des dépenses publiques depuis les débuts de la crise économique globale. Durant la première phase (2008-2009), beaucoup de pays ont introduit des mesures fiscales de stimulation et d’expansion des dépenses. La seconde (2010 et après), se caractérise par des mesures d’ajustement structurel.

En 2010, les coupes budgétaires furent très importantes en dépit de besoins urgents d’aides publiques pour des populations vulnérables. Selon les projections du FMI, 2016 devrait être le début, jusqu’en 2020, d’un second choc, une seconde période de contraction globale des dépenses avec des réductions qui devraient impacter quelque 132 pays. Six milliards de personnes (!), soit 80 % de la population mondiale, d’ici 2020, devraient être affectées par des mesures d’austérité : élimination ou réduction de subventions, diminution des salaires, rationnalisation des filets sociaux de sécurité, réforme des retraites, restructuration du marché du travail et de la santé… Et le document de travail de souligner que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord – parmi d’autres régions – subiraient les coupes les plus sévères durant ce second choc. « On s’attend à ce que les populations de plusieurs régions en développement soient frappées exceptionnellement durement, particulièrement plus de 80 % des habitants du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord » (18).

L’avertissement est donné… mais qui s’en inquiète ? Qui alerte sur les dangers des politiques conduites sous les directives du FMI ? Il est évidemment impossible de ne pas mettre ces constats inquiétants en relation directe avec la crise dans le monde arabe et en Afrique, avec les effondrements politiques, sociaux et institutionnels en cours. Le document de l’OIT souligne, en effet, de façon opportune, les risques de l’ajustement structurel dont la poursuite handicape la croissance et « contribue à l’instabilité politique et sociale ». « Cette note – indiquent ses auteurs – encourage les responsables politiques à reconnaître le coût élevé des stratégies d’ajustement sur le plan humain et pour le développement, et à prendre en considération la possibilité de politiques alternatives qui puissent apporter un redressement favorable à tout le monde ».

Les contextes économiques et sociaux sont décisifs, bien sûr. Mais ils n’expliquent pas tout. Les causes sociétales, politiques, géopolitiques, idéologiques, historiques de la crise majeure du monde arabe ne peuvent toutes apparaître dans les rapports des institutions financières internationales et des institutions spécialisées de l’ONU. Cependant, même la Banque mondiale, dans un « Baromètre arabe 2012-2014 », élargit l’analyse et montre quelles revendications prioritaires des classes moyennes et populaires, apparues lors du Printemps arabe, ont mis à nu les causes de cette crise (19).

Selon ce baromètre, les personnes interrogées citent la lutte contre la corruption (64,26%), l’amélioration de la situation économique (63,55%), les libertés publiques et politiques et l’émancipation face à l’oppression (42,40%), la dignité (28,77%).

Selon la Banque mondiale, « la région Moyen-Orient et Afrique du Nord pose une énigme » : pourquoi des « révolutions » éclatent-elles à partir de la fin 2010, demande-t-elle, alors que cette région a atteint les Objectifs du Millénaire pour le Développement en matière de réduction de la pauvreté, et fait d’importants progrès vers réduction de la famine, de la mortalité infantile et maternelle, de la scolarisation ? La Banque répond en soulignant « un mécontentement généralisé des populations…quant à la qualité de leur vie », avec une dégradation qui ne se traduit pas forcément dans des données macro-économiques objectives, mais qui deviennent manifestes dans « des données d’opinions issues des enquêtes sur les valeurs » concernant par exemple « la qualité des services de l’État, la corruption et le clientélisme ». Les mots sont choisis et les formulations pondérées, mais la réalité est celle de frustrations sociales et politiques massives : une souffrance et une colère collectives.

Toutes ces données explicatives montrent la complexité des causes multiples de la crise du monde arabe et de ses effets politiques, sociaux et sociétaux. Elles réduisent à néant l’argument spécieux de ceux qui font mine de s’indigner devant ce qu’ils appellent – dans une formule un peu stupide – des « excuses sociologiques ».

Tirer la sonnette d’alarme

Comment peut-on laisser cette région en proie à des processus de dégradation aussi inquiétants, à des menaces aussi graves en se satisfaisant de la désignation de l’ennemi ? Comment ne pas tirer la sonnette d’alarme devant l’accumulation des facteurs qui, justement, font grandir cet ennemi en donnant à des millions de personnes toutes les raisons du ressentiment, de l’exaspération et de la radicalité, et même de la violence contre des pouvoirs, des régimes et des puissances extérieures qui, pour leur seuls intérêts, ont fait ce qu’il fallait pour les conduire dans une telle impasse ? Comment ne pas voir à quel point cette impasse sociale totale nourrit les angoisses et les haines, alimente les conceptions idéologiques les plus agressives et les plus sectaires ? Comment refuser l’idée que la guerre alimente l’escalade de la violence et les extrémismes ? Comment prétendre qu’expliquer c’est vouloir excuser alors que la recherche des causes est, précisément, le meilleur moyen d’identifier toutes les responsabilités ?

Comment, enfin, ne pas voir que les guerres et les chaos de Syrie, d’Irak, de Libye, du Yémen, en provoquant une immense détresse et des réfugiés par centaines de milliers, sont en train de détruire les ressources économiques et sociales, les infrastructures, les institutions, la cohésion sociale de ces pays ? C’est tout le Proche-Orient qui va en souffrir pour longtemps en prolongeant encore les ressorts de la violence politique, les sources de l’extension du djihadisme. Mais d’autres, c’est sûr, vont pouvoir en profiter…

La perspective d’un second choc d’austérité pour la période 2010-2020, notamment pour l’ensemble de la région Moyen-Orient / Afrique du Nord risque d’aggraver encore les causes structurelles de l’effondrement. Pourquoi cet enjeu, pourquoi cette perspective dramatique est-elle passée sous silence ? N’est-ce pas une partie du problème ?

Il faut évidemment en finir avec les politiques d’austérité et d’ajustement structurel – dont on mesure le caractère nuisible – pour enrayer la possibilité de tragédies supplémentaires, empêcher que l’ensemble du monde arabe et une grande partie de l’Afrique ne plongent encore plus profondément dans la crise.

La Banque mondiale a annoncé le 10 octobre 2015 une « nouvelle initiative conjointe pour mobiliser un appui supplémentaire en faveur des réfugiés, de la reprise et de la reconstruction au Moyen-Orient et en Afrique du Nord » (20). Mais que peut valoir cette initiative et l’appel de Ban Ki-moon, Secrétaire Général de l’ONU, à « une nouvelle approche », si la mesure de l’urgence n’est pas prise en compte, si les rivalités de puissance exacerbent les confrontations armées, si l’ampleur et la nature des besoins sociaux des peuples concernés ne sont pas considérées comme les premières exigences ?

Ce sont toutes les causes, toutes les conditions du développement durable, de la sécurité collective et du règlement des conflits qui doivent être mises au centre des débats, au cœur de la nécessaire identification des responsabilités politiques. En France et en Europe, les forces de la gauche – celles du changement social – ne peuvent être elles-mêmes, et gagner en crédibilité – elles en ont bien besoin – si elles ne sont pas porteuses d’alternatives d’ensemble se situant à un niveau élevé de critiques, de ruptures et de propositions nécessaires. Il faut réapprendre à penser la société et le monde… dans la plus grande lucidité.

1) « Notre guerre », Le Point, No 2254, 19 11 2015, page 13.

2) idem page 7.

3) « Un Pearl Harbor à la française », Pascal Bruckner, Le Point, 19 11 2015, pages 106 et 107.

4) Voir L’Humanité du 25 11 2015, page 5.

5) Hernando De Soto (économiste péruvien), Le Monde du 30 12 2015.

6) Le jeudi 26 novembre en réponse au sénateur communiste Christian Favier qui l’interrogeait à propos des attentats, de la jeunesse et son avenir.

7) « Terroristes. Les 7 piliers de la déraison », Marc Trévidic, Le Livre de Poche, 2013, page 7.

8) Voir « Qui est l’ennemi ? », Alain Bauer, CNRS éditions, 2015.

9) Les États-Unis, la Russie et certaines puissances puissances de l’Ouest européen, dont la France, disposent de forces spéciales actives sur les champs de bataille.

10) Il s’agit du partenariat euro-méditerrannéen lancé à Barcelone en 1995, fondé aujourd’hui sur des accords d’association bilatéraux entre l’UE et les Pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée.

11) Il s’agit des accords économiques passés entre l’UE et les Pays d’Afrique, des Caraibes et du Pacifique suite à la Convention dite de Lomé conclue en 1975.

12) Il s’agit de la résolution 2254.

13) L’armée et les forces de l’ordre de Turquie ont commis des massacres, y compris de civils, par exemple à Cizre le 7 février 2016, où une soixantaine de personnes ont été exécutées dans une cave où elles cherchaient protection.

14) Voir son interview à l’Obs, No 2675, 11 02 2016.

15) L’Arabie saoudite a suspendu son assistance militaire au Liban alors que les équilibres politiques fragiles de cet État sont directement menacés dans la crise régionale. Elle a exacerbé les tensions en faisant classer le Hezbollah comme organisation « terroriste » par le Conseil de Coopération du Golfe (6 pays et émirats de la péninsule arabique).

16) Les 5 membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne.

17) « The decade of adjustment : a review of austerity trends 2010-2020 in 187 countries », Isabelle Ortiz, Matthews Cummins, Jeronim Capaldo, Kalaivani Karunanethy, ILO Social Protection Department, Working paper No 53, 2015.

18) Le document indique que plusieurs autres régions mondiales devraient subir le même sort : Amérique latine et Caraibes, Europe de l ‘Est, Asie centrale.

19) Rapport de suivi économique de la Région Moyen-Orient / Afrique du Nord, Banque mondiale, octobre 2015.

20) Voir le site : http://banquemondiale.org

Qui est l’ennemi ou quel est le problème ?

Sur la crise au Proche-Orient, sur le terrorisme et l’après 13 novembre 2015 en France. Mars 2016

2ème partie

DU « MAL ÊTRE » ARABE
A LA CRISE DE CIVILISAT
ION

Une pathologie de l’Islam ?

Dans ses « Considérations sur le malheur arabe », Samir Kassir (1) écrit que « le mal être est la chose du monde arabe la mieux partagée ». Mais, ce « mal être », d’où vient-il ? Cet intellectuel libanais, progressiste de renom, n’hésite pas, lui, à expliquer… Il n’est d’ailleurs pas le seul, ici et là-bas, à démontrer ainsi la vanité et l’indigence du discours stigmatisant une prétendue « culture de l’excuse » et sur « l’irresponsabilité » présumée de ceux pour qui la violence politique et le terrorisme méritent explication parce qu’ils ont effectivement des causes sociales complexes dans des contextes déterminés. Tout cela, en effet, ne peut se réduire à la seule culpabilité des individus. Il faut donc distinguer ce qui ressort du politique et ce qui relève du judiciaire. C’est précisément cela la force et la pertinence d’un état de droit. Celui-ci contraint au devoir de justice, tandis que la qualité de citoyen implique la réflexion et l’action démocratique nécessaires afin de transformer le contexte politique et social pour faire progresser toute la société dans la maîtrise de son avenir… Les citoyens devenant de cette façon des acteurs responsables et souverains.

Si l’on veut commencer à comprendre ce « mal être « du monde arabe, il devient nécessaire de saisir les causes de la crise profonde qui le caractérise depuis des dizaines d’années, et le poids réel du religieux et de l’idéologique dans cette crise. Certains reprennent cette vieille formule selon laquelle l’intégrisme ou l’islamisme politique seraient une « pathologie de l’Islam », espérant peut-être bénéficier de la notoriété médiatique d’Abdelwahab Meddeb, essayiste et écrivain tunisien qui publia en 2002 un ouvrage sur la question (2). Un ouvrage qui fait d’autant plus débat que son auteur est accusé d’une certaine complaisance vis à vis de la dictature de Ben Ali (3). Toujours est-il que Manuel Valls (le 17 novembre 2015, sur France Inter), mais aussi Jean-Pierre Rafarin (le 19 novembre 2015, sur France 2) ont utilisé la formule. L’usage de celle-ci nécessite beaucoup de vigilance afin que soit évité l’amalgame qui consiste à criminaliser la religion musulmane elle-même au nom de la critique de l’islamisme politique, et de la nécessaire condamnation du djihadisme. La possibilité d’une instrumentalisation d’extrême droite, ou tout simplement islamophobe, de cette approche reste prégnante.

Dans un récent hors série de L’Obs (4), Jean Daniel termine un éditorial en soulignant qu’aujourd’hui « il se trouve que l’Islam s’installe de plus en plus dans un islamisme qui impose le fanatisme ». Ici, l’affirmation d’un continuum entre l’Islam et le fanatisme comporte un certain risque. Disons qu’il y a là, sous-jacent, un débat de grande complexité sur l’Islam lui-même, sur les textes, sur les traditions… Mais comme l’écrit Soheib Bencheikh (5), à propos de l’enseignement religieux : « celui-ci a été élaboré et formulé entre le VIII ème et le XII ème siècle, et n’a connu depuis ni réforme, ni mise à jour. L’expression identitaire des musulmans se trouve alors gravement décalée par rapport aux besoins réels et aux véritables attentes de notre époque ». Il y a donc bien une question quant à la religion elle-même, c’est à dire une problématique idéologique et historique. Une problématique qui est donc en débat chez les musulmans eux-mêmes.

Devenir le sujet de sa propre histoire

Le problème essentiel réside certainement dans une crise globale, un effondrement des conditions et des structures politiques, institutionnelles, sociales, économiques permettant de construire un avenir. Il s’agit d’une formidable crise identitaire dans une impasse structurelle issue à la fois d’une situation concrète et d’un lourd sentiment d’impuissance face aux souffrances sociales, face aux défis sociaux et de souveraineté à relever, face à un monde occidental dominateur, acteur colonial hier, acteur impérialiste, à volonté hégémonique aujourd’hui.

Les régimes issus du nationalisme arabe après la deuxième guerre mondiale sont aujourd’hui à bout de souffle et inaptes à offrir un avenir décent à leur peuple. Ils n’ont tenu si longtemps que par le despotisme, le clientélisme, la répression… Jusqu’à ce que les mouvements du Printemps arabe – nous l’avons vu – révèlent l’épuisement de leur mode de développement et de leur système de pouvoir.

C’est ce cumul de souffrances sociales et de dépossession politique qui fait ce « mal être » et l’impasse majeure dans laquelle le monde arabe a été entraîné. Les logiques de puissance, les interventions militaires, les diktats néo-libéraux, les pratiques permanentes de répression, l’agression coloniale israélienne… Tout cela a contribué à des oppositions radicales et même violentes qui ont véhiculé à dessein une lecture intégriste de l’Islam, idéologiquement instrumentalisée et politiquement mobilisatrice. Ce n’est pas une tendance nouvelle. Déjà, en 1980, mais dans un contexte très différent, encore marqué par les luttes d’émancipation de la période précédente, Jacques Berque écrivait : « Oui, l’Islam à qui, voici près d’un siècle déjà, Renan promettait une extinction rapide et sans appel, le voici qui se présente dans la région afro-asiatique comme le grand redresseur des lésions et des déceptions » (6).

Le sacré est donc une force. Le religieux est une force puissante de mobilisation et de critallisation d’identités. Il peut permettre – on le constate aujourd’hui dans les développements idéologiques accompagnant le djihadisme – d’imposer un dogme absolument indiscutable comme « légitimité », et de désigner, par là même, qui sont les mécréants, les apostats, c’est à dire les ennemis à combattre. Ainsi, la survalorisation du facteur idéologique identitaire fonde cette « pathologie du politique » en vertu de laquelle expliquer serait déjà excuser, refuser de désigner l’adversaire, refuser la guerre prétenduement « nécessaire »… La dérive identitaire des uns se fait alors le miroir de celle des autres. Thibault de Montbrial, avocat pénaliste au Barreau de Paris – qui rappelle lui même avoir servi dans les parachutistes de l’Infanterie de Marine (celle qu’on appelait « la Coloniale ») – illustre le danger de cette escalade des identités lorsqu’il écrit : « quoi qu’en pensent tous ceux dont le discours est construit sur la flagellisation de la République, la référence constante à la colonisation et un désamour masochiste pour la France, les djihadistes ne sont pas le fruit de notre propre errance, mais celui d’un prosélytisme politique fondé sur une certaine lecture de l’Islam, et dont le but est d’imposer la loi islamique par les armes » (7). Beaucoup désignent cette escalade comme un « choc des civilisations ». C’est en réalité une confrontation alimentée par des idéologies sectaires et identitaires qui tendent à effacer la problématique des causes réelles.

Une jeunesse en radicalisation dans le monde réel

La recherche des causes s’impose d’autant plus que la nature et la dimension des actes de terreur commis par l’OEI et d’autres formations djihadistes provoquent une stupeur légitime et bien des interrogations. Racket, kidnappings, viols et esclavage sexuel, tortures, décapitations et exécutions sommaires, châtiments cruels, crimes de masse, destruction du patrimoine culturel et de biens religieux… Toutes ces pratiques n’ont évidemment rien à voir avec les valeurs de la religion musulmane.

On sait que des formulations violentes figurent dans le Coran, un texte datant du début du 7ème siècle… comme on en trouve aussi, notamment, dans la Bible. Ceci rappelle qu’un texte, aussi fondamental qu’il puisse être, ne peut être lu et interprété qu’en fonction du contexte historique dans lequel il fut produit. Et nul ne peut instrumentaliser les tragédies d’aujourd’hui pour faire oublier que les musulmans de France, au-delà d’une petite minorité active, respectent des pratiques qui contredisent l’affirmation récurrente selon laquelle l’islam serait incompatible avec les valeurs de notre République.

Comment juger, alors, les parcours de ceux qu’on appelle des « djhadistes français » (ou d’une autre nationalité européenne) ? Pour beaucoup d’entre eux, ils furent d’abord des délinquants de droit commun ayant eu affaire à la justice, parfois à la prison, condamnés pour des délits ou pour des exactions de petits voyous. Khaled Kelkal, Mehdi Nemmouche, Said et Cherif Kouachi, Amedy Coulibaly, Abdelhamid Abaaoud, Salah Abdeslam, Omar Mostefaï, et de nombreux autres djihadistes ont un profil de ce type ou peu s’en faut. C’est ce que les enquêtes ont confirmé au fil des années et des attentats.

Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales – EHESS), ou Olivier Roy, (politologue, spécialiste de l’Islam, Professeur à l’Institut universitaire de Florence) soulignent qu’il ne s’agit pas d’une radicalisation islamiste mais, à l’inverse, d’une « islamisation de la radicalité ». On peut interpréter cette formule comme la désignation d’une carence d’intégration, une exclusion du système économique et institutionnel dans un contexte d’inégalités, de chômage, de discriminations, de frustrations sociales profondes. Cette approche – contestée non sans arguments par François Burgat (8) ou Gilles Kepel – a le mérite de souligner l’importance de la situation sociale dégradée et le sentiment de rejet ou d’humiliation de jeunes Français en recherche, dans une révolte personnelle, d’une situation sociale de dignité, d’une grande cause, d’un sens à leur vie… Mais elle n’est réellement pertinente que si elle intègre aussi la réalité d’un fondamentalisme islamique qui, relativement, s’affirme. Ce processus de « radicalisation » ne peut s’analyser de façon univoque. Il cristallise les parts de condition sociale, mais aussi de politisation, de modèles idéologiques et de mémoire qui contribuent à la motivation. Cette jeunesse en radicalisation, en effet, ne vit pas en dehors de l’histoire réelle d’un monde de guerres, de dominations, d’injustices… Tout cela peut nourrir des désirs de revanche ou de vengeance qui trouvent une « légitimation » dans une construction idéologique faite de normes strictes et de vérités dogmatiques et intouchables. Mais une construction qui peut être eschatologique et criminelle, à la dimension d’une révolte agressive contre la société, dans un monde qui étouffe l’espérance.

Une histoire qui est aussi pleinement la nôtre

Comprendre. Comprendre en cherchant la dialectique compliquée des causes et des processus sociaux à l’oeuvre… Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire si l’on veut vraiment être capables de faire face et d’anticiper. Parce qu’il s’agit d’une crise de notre mode de développement, rien de moins. Une « fin de civilisation » dit le philosophe Jean-Luc Nancy (9). Analyser pour comprendre est donc une responsabilité. Il faut l’assumer avec exigence. Il est urgent de passer de la peur à des formes d’intelligence collective et de maîtrise politique véritable.

On ne peut se contenter de formules à la pertinence relative ou franchement contestables, comme on en trouve à la pelle dans les médias et dans les discours politiques. Le besoin de connaissance et d’expérience est considérable. Des universitaires ou des experts comme Gilles Kepel déplorent, à juste titre, le manque d’intérêt du pouvoir pour le travail et la compétence des spécialistes et des chercheurs sur le monde arabe en particulier. Il constate que la France « a laissé péricliter, en particulier sous les deux derniers quinquennats, le champ de ces études naguères prééminentes par rapport au reste du monde. Le pays de Louis Massignon, Jacques Berque et Maxime Rodinson, orientalistes et savants de renommée universelle, contraint aujourd’hui les meilleurs esprits de la jeune génération à partir à l’étranger pour se former, menaçant la pérennité même de la production du savoir dans un pays où les enjeux concernés sont pourtant centraux » (10).

Nombre d’observateurs adoptent aujourd’hui une approche très (trop) générale dans laquelle le djihadisme ne serait qu’une expression aux ressorts semblables à ceux de courants populistes ou néofascistes que l’on peut rencontrer ailleurs, notamment dans le monde européen et occidental. Certes, les pratiques peuvent se ressembler… Et l’on comprend comment la violence et la haine peuvent naître aussi, en Europe, dans la crise systémique générale d’un mode de production et de domination fondé sur l’exploitation et la puissance, qui concentre les richesses, qui centralise les pouvoirs et qui, par millions, en criminalisant la lutte des classes, expulse les personnes de la terre, de l’emploi, du logement, de l’éducation, de l’espoir d’une vie meilleure. Il y a cependant une réalité singulière de l’islamisme politique et de ses mouvances organisées. Une histoire à la fois très diversifiée et particulière du monde arabe et, au delà, du monde de cultures et de croyances musulmanes. Une histoire construite sur la colonisation et sur ses effets de longue durée. Un histoire, enfin, de dizaines d’années d’interventions néo-impériales et de guerre imposées de l’extérieur, qui ont renforcé l’instrumentalisation de la religion comme facteur de mobilisation, mais aussi comme expression de ce « mal être » : une révolte sourde contre les humiliations, contre des systèmes politiques bloqués dans un monde finissant.

Les mouvements du « Printemps arabe » nous ont dit que ce monde là ne veut plus être « l’arrière-cour » des intérêts occidentaux et de leur logiques de puissance. Les peuples du monde arabe, et certainement au delà du monde arabe, ne veulent plus d’une histoire écrite par les vainqueurs, ou ceux qui se croient les vainqueurs. Ils veulent être le sujet de leur propre histoire pour reprendre la formule de Samir Kassir. C’est pour cela – précisons-le au passage – que la question de Palestine garde toute sa centralité même lorsqu’on la fait disparaître de la diplomatie internationale et des médias. Elle critallise en elle-même une formidable densité historique et cette légitime et profonde aspiration à la souveraineté et à la dignité qui dépasse les conjonctures politiques.

Il faut donc s’abstenir de banaliser cette histoire complexe parce qu’elle est aussi pleinement la nôtre… Refuser d’expliquer c’est refuser cette histoire là et les responsabilités qui vont avec. Ce refus emprunte parfois des approches étroites, ou trop établies sur des caricatures étonnantes pour leur fragilité. Pour certains, en effet, l’islamisme ne serait qu’une forme d’idéologie ou de « croyance » à laquelle s’abandonneraient des dizaines de millions de « somnanbules » ou d’aveugles sur l’avenir… comme ce fut le cas sous le communisme et le fascisme. Dans son dernier ouvrage (11), Nicolas Grimaldi, professeur émérite de philosophie morale à la Sorbonne, mentionne ainsi les régimes de l’Union soviétique de Staline et de la Chine. Et il se pose la question : « comment autant d’aveuglement avait-il été rendu possible par le fantasme d’une simple fiction ? Là me semblait être l’origine de l’inhumain ». Toute idéologie serait donc un aveuglement ou une illusion de somnanbule. Voilà qui permet de clouer au pilori tous ceux qui ont été porteurs – ou qui le sont encore – de ce qu’on appelle « un grand récit » ou une idéologie, c’est à dire – pour aller vite – la mise en cohérence d’une vision du monde et de l’action politique qui peut l’accompagner. Comme si toutes les idéologies se valaient et devaient être classées ensemble au rayon des croyances dangereuses ou bien d’une commune « démence ordinaire », comme dit Nicolas Grimaldi.

Ce raisonnement là n’est pas seulement l’expression de l’imagination d’un philosophe aux conceptions très particulières. C’est plus grave que cela. Luc Ferry complète la démarche et lui donne – on peut compter sur lui pour ça – un usage plus médiatique. « C’est la lucidité qui sauve – écrit-il -, les mirages idéologiques ayant invariablemant des effets pathologiques » (12). Les prétentions de la leçon sous-jacente sont limpides. Le danger des idéologies montrerait qu’il faut briser les cohérences idéologiques, bâtir des consensus pragmatiques, faire accepter des compromis en faisant sauter les grands principes, en relativisant l’importance des valeurs fondamentales et les droits (y compris sociaux) dans les choix politiques… Bref, s’adapter à la crise par le recul des droits et de l’éthique, et par l’abandon des engagements fondés sur une véritable ambition positive pour l’avenir…

La sécurité n’est pas la première des libertés

On voit ainsi comment cette violence terroriste du djihadisme est instrumentalisée afin de remodeler globalement l’imaginaire de notre société, affaiblir sa conscience collective et ses ressorts intellectuels. On savait déjà que le terrorisme ou, pour être plus précis, le logiciel anti-terroriste dominant, est un moyen puissant pour faire reculer l’expression citoyenne et syndicale, les droits et libertés, jusqu’à notre Constitution et nos valeurs républicaines. On constate d’ailleurs à quel point le conformisme et le manque de courage politiques peuvent conduire à des accommodements peu honorables. Même Robert Badinter, célèbre juriste, présenté (non sans quelques raisons) comme défenseur des Droits humains a dû s’arranger avec sa conscience pour accepter de couvrir de son autorité morale le projet de démantèlement du Code du travail, et pour pouvoir approuver la déchéance de la nationalité (13) qu’il qualifie au passage de « peine accessoire »… Cette qualification là, même dans la « mécanique » du langage juridique (une peine qui s’ajoute à la peine principale), est inacceptable puisqu’elle est en totale contradiction avec la gravité de la dérive éthique et politique qui sous-tend une mesure que l’on ne peut banaliser ainsi.

Il faut que la pression et l’autosuggestion politiques soient fortes pour que les avertissements et les sévères critiques des grandes ONG des Droits de l’Homme – Amnesty International, Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), Human Rights Watch (HRW) – restent sans effet. Comment s’étonner dès lors qu’un juriste connu, professeur à Sciences-po – Olivier Duhamel – puisse soutenir qu’il est « normal que le curseur bouge entre sécurité et libertés » (14). Appuyé par cet aphorisme éculé selon lequel la sécurité serait la première des libertés, cette façon de relativiser le droit et les valeurs universelles – comme on fait glisser le curseur d’une balance commerciale pour ajuster une pesée – en dit long sur la gymnastique sémantique et politicienne nécessaire pour faire accepter l’inacceptable. L’affirmation d’une priorité absolue à la sécurité est étroitement liée à la montée de la xénophobie, d’un nationalisme étroit et de l’autoritarisme. La sécurité est loin d’être la première des libertés… Avec la peur, elle les fait toutes reculer. Le sécuritaire tue les libertés.

On peut comprendre (il le faut) la force de l’émotion et l’espoir que tout ce qui est possible soit entrepris pour empêcher ou contrer efficacement de nouvelles attaques terroristes sauvages comme celles de l’année 2015. Mais la réponse politique, institutionnelle et sécuritaire du pouvoir aurait dû s’inscrire dans une réflexion collective nationale impliquant tous les acteurs politiques et sociaux. De plus, on ne légifère pas sur de tels sujets dans la précipitation. On ne transforme pas notre Constitution sans la garantie préalable d’une démarche qui préserve les valeurs républicaines et les principes de la démocratie… Sauf à provoquer une sorte d’invraisemblable cacophonie politicienne en lieu et place d’un véritable débat public.

En vérité, cette confusion lamentable ne fait qu’accompagner un projet réactionnaire aboutissant à cet étrange paradoxe qui fait qu’à la menace contre notre République, le pouvoir réponde par la mise en cause de notre modèle républicain. Comment peut-on défendre la démocratie par le recul des libertés ?

Les choix effectués par le Gouvernement et dictés par le Président de la République relèvent d’une logique d’ensemble. Il ne s’agit pas seulement de faire reculer l’état de droit et de mettre en cause notre modèle républicain. Ce qui est déjà très problématique puisqu’avec un tel recul ce sont les plus grands principes fondamentaux de notre Constitution qui sont mis à mal ou instrumentalisés: l’égalité, la séparation des pouvoirs, l’état de droit, le droit du sol, la laïcité. Au delà de ce processus de dislocation, ce dont il est question – nous allons le voir – c’est d’une transformation globale du modèle français sur tous les plans : institutionnel et judiciaire, politique et social, culturel… Avec des basculements qualitatifs et des reculs décisifs concernant par exemple ce qu’on appelle l’Etat providence et les pratiques du dialogue social brutalement écartées au profit d’une répression anti-syndicale particulièrement dure mais conforme au choix d’une orientation générale systématiquement favorable au patronat.

L’objectif est de légitimer et d’installer dans la durée une autre culture politique, socialement violente, une culture de guerre intérieure et extérieure dans un processus d’effacement des idées, des pratiques et des institutions républicaines et sociales qui constituent encore la trame concrète et les référents essentiels de notre société.

1) « Considérations sur le malheur arabe », Samir Kassir, Actes Sud, Sindbad, 2004.

2) « La maladie de l’Islam », Abdelwahab Meddeb, Le Seuil, 2002.

3) Voir « La maladie d’Abdelwahab Meddeb et la révolution tunisienne », Alain Gresh, 27 07 2011, http://blog.mondediplo.net

4« Le retour des guerres de religions », L’Obs, hors série, novembre-décembre 2015.

5) « Marianne et le Prophète, l’Islam dans la France laïque », Soheib Bencheikh, Grasset, 1998, Le livre de poche, page 145.

6) « L’Islam au défi », Jacques Berque, Gallimard, Les Essais, 1980.

7) « Le sursaut ou le chaos », Thibault de Monbrial, Plon, Tribune libre, 2015, page 214.

8) Voir « Réponse à Olivier Roy : les non-dits de l’islamisation de la radicalité », L’Obs avec Rue 89, 01 12 2015.

9) « Ce débat signifie que nous sommes dans la fin d’une civilisation », Jean-Luc Nancy, La Croix, 27 01 2006.

10) « Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français », Gilles Kepel avec Antoine Jardin, Gallimard, page 304.

11) « Les nouveaux somnanbules », Nicolas Grimaldi, Grasset, 2016, page 10 et 11.

12) « Bonheur, joie, sagesse et puis quoi encore ? », Luc Ferry, Le Figaro, 21 01 2016.

13) « Déchéance de nationalité : pour Badinter, une révision constitutionnelle n’est pas nécessaire », Le Monde, 05 02 2016.

14) « Il est normal que le curseur bouge entre sécurité et libertés », Olivier Duhamel, Le Monde, 12 12 2015.

par Jacques Fath28 mars 2016
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