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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 19:53

← De BDS à la CGT : Chronique d’une criminalisation par une politique de la peur

Leçons et conséquences d’un été révélateur : la construction progressive des conditions d’un pogrome

Publié le 31 août 2016 par bouamamas

Saïd Bouamama

L’été 2016 a été marqué par trois faits de nature différente : un ignoble attentat endeuille le pays le 14 juillet, une loi détruisant le code du travail massivement rejetée par la population et les travailleurs est votée le 21 juillet et un arrêté municipal interdisant l’accès à la plage pour les femmes portant un « burkini » est pris à Cannes, déclenchant en quelques jours une véritable épidémie d’arrêtés similaires dans d’autres villes. Les réactions sociales et les commentaires politiques et médiatiques qui ont suivis ces trois événements constituent un excellent analyseur de l’état de notre société, des contradictions qui la traversent et des intérêts qui s’y affrontent.

« Radicalisation rapide », stratégie de dissimulation et production d’une psychose collective

Dès le 16 juillet le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve évoque la thèse d’une « radicalisation rapide » du chauffeur meurtrier accompagnée d’une série de précisions angoissantes :

« Il n’était pas connu des services de renseignement car il ne s’était pas distingué, au cours des années passées, soit par des condamnations soit par son activité, par une adhésion à l’idéologie islamiste radicale […] Il semble qu’il se soit radicalisé très rapidement. En tous les cas, ce sont les premiers éléments qui apparaissent à travers les témoignages de son entourage […] des individus sensibles au message de Daesh s’engagent dans des actions extrêmement violentes sans nécessairement avoir participé aux combats, sans nécessairement avoir été entraînés […] La modalité de la commission de son crime odieux est elle-même nouvelle. » (1)

La thèse de la « radicalisation rapide » est lourde de conséquences. Elle accrédite l’idée que tous les musulmans sont susceptibles de se transformer rapidement et brusquement en terroriste. Le danger est désormais partout où sont présent des musulmans ou supposés tels. L’heure est donc à la méfiance à chaque fois que l’on croise un musulman réel ou supposé. Bien sûr, on ajoutera systématiquement « qu’il faut veiller à ne pas faire d’amalgame » soulignant ainsi la conscience des effets probables d’une telle thèse.

Le fait que le profil du tueur soit atypique (au regard de celui que nos médias dessinent depuis des années pour nous aider à repérer les « candidats au djihadisme ») renforce encore la production d’une psychose collective. On ne peut même plus reconnaître un musulman compatible avec la république à des faits simples comme « ne pas fréquenter une mosquée », « ne pas faire le Ramadan » ou « manger du porc ».

Pendant près de deux semaines, des « experts » se sont succédé sur nos plateaux pour nous convaincre d’un danger multiforme nécessitant une méfiance permanente vis-à-vis de certains de nos concitoyens. La perle pour les « spécialistes » revient une nouvelle fois à Mohamed Sifaoui présenté par BFM TV comme « journaliste spécialiste du terrorisme islamique », qui estime que la radicalisation peut-être « instantanée » :

« Elle peut s’accomplir [la radicalisation] le jour même de l’attentat; car il est dit par les idéologues islamistes que l’attentat kamikaze, l’attentat martyre fait pardonner l’ensemble des péchés. » (2)

Mais ce « spécialiste » ne se contente pas d’accélérer à l’extrême la rapidité de la radicalisation, il appelle dans la même émission ses confrères à ne pas chercher à comprendre le comportement du tueur à partir d’une « rationalité occidentale ».

Nous avons donc à faire à des individus qui ne fonctionnent pas ni ne raisonnent comme nous. Ils sont extérieurs à notre monde, non produits par lui et inexplicables rationnellement. C’est ainsi que se construit une psychose collective qui élimine une partie de la population du « Nous » social. Or à chaque fois qu’il y a des processus d’exclusion d’un « Nous » social, il y a autorisation au passage à l’acte. Les conditions de possibilité d’un pogrom se réunissent par ce type de processus.

Mais Mohamed Sifaoui ajoute un argument de taille : la stratégie de dissimulation. « La dissimulation est une technique que l’on apprend dans des manuels qui sont distribués par Daesh » développe-t-il dans la même émission. La thèse de la « préméditation dissimulée » s’ajoute immédiatement à celle de la « radicalisation rapide ».

Le procureur de la république de Paris, Louis Molins, déclare dans une conférence de presse le 21 juillet qu’« il apparaît que Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a envisagé son projet criminel plusieurs mois avant son passage à l’acte ». (3) Il annonce également la mise en détention provisoire de cinq suspects soupçonnés de complicité. Sans attendre de précisions les média dominants s’emballent. Les téléspectateurs et les lecteurs des grands médias apprennent un nouveau mot arabe : « La Taqiya ». L’hebdomadaire Mariane titre « Taqiya : la dissimulation comme nouvelle arme de guerre » en expliquant en chapeau d’article :

« Certains terroristes l’utilisent comme stratégie pour passer sous les radars des renseignements, d’autres s’en servent comme un alibi pratique pour continuer de mener leur vie d’occidentalisés : dans tous les cas, la taqiya – l’art de la dissimulation – est prônée par l’Etat islamique pour ces « soldats de Dieu ». Enquête ». (4)

Du Figaro à Nice-Matin en passant par BFM ou RTL, ce nouveau mot angoissant entre dans le vocabulaire. Non seulement ils se radicalisent vite mais de surcroît ils se dissimulent pour ne pas être repérés. Décidément nous devons nous méfier de tous les musulmans ou supposés tels. Une dose supplémentaire de psychose est ainsi diffusée quelques jours après la première.

L’opposition de droite s’engouffre immédiatement dans la surenchère en ajoutant ainsi un troisième niveau de psychose. Le député Les Républicains Georges Fenech appelle à la création d’un « Guantanamo à la française ». L’ex-maire de Nice Christian Estrosi propose des « centres de rétentions préventifs pour les djihadistes présumés ». Sarkozy préfère lui le port du bracelet électronique pour tous ceux présentant un risque de radicalisation, mesure que l’on peut compléter par des assignations à résidence.

Bref, il n’est rien proposé d’autre que de considérer comme coupables des « suspects » avant même qu’ils n’aient commis le moindre délit. Une justice d’exception, tel est le fond commun vers lequel convergent toutes ces propositions.

Le « burkini » comme dissimulation du « djihadisme »

L’assassinat du prêtre Jacques Hamel dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray le 28 juillet achève de créer les conditions des dits « arrêtés anti-burkini ». L’arrêté municipal est pris deux jours après le drame mais un mois après le début de la saison. Pendant le mois de juillet la presse ne s’est faite le relais d’aucune difficulté sur les plages à propos des tenues vestimentaires. Une nouvelle fois une pratique sociale est désignée comme « problème » non pas par la population mais par une autorité politique. Le moment de l’arrêté indique son caractère opportuniste. Il s’agit simplement d’utiliser le contexte d’émotion intense lié aux deux drames de juillet pour faire avancer un agenda préétabli : imposer l’immigration et l’identité comme deux centralités de la présidentielle.

En reliant ces deux thèmes à la question du terrorisme la dimension problématique est posée. En faisant ce lien dans un contexte d’émotion publique intense, la nécessité d’une « urgence de l’action » est suggérée avec en implicite un appel à chaque citoyen à dénoncer les « fraudeurs ». C’est ainsi qu’un « problème » produit « par en haut » se transforme en problème « d’en bas » pour une partie de la population. L’épidémie de décrets qui suivent celui de Nice confirme le caractère sur-idéologisé du « problème ». Alors qu’en juillet aucune des trente villes qui prendront un décret n’a fait état d’un problème à propos du « burkini », voici que brusquement le problème apparaît partout.

L’ordonnance de référé du tribunal administratif du 13 août qui valide l’arrêté cannois (et ouvre à la prolifération de décrets similaires) est par son argumentaire significatif des enjeux. « Dans le contexte d’état d’urgence et des récents attentats islamistes survenus notamment à Nice il y a un mois, le port d’une tenue vestimentaire distinctive, autre que celle d’une tenue habituelle de bain, peut en effet être interprétée comme n’étant pas, dans ce contexte, qu’un simple signe de religiosité » (5) précise cette ordonnance.

Autrement dit, le « burkini » dissimule autre chose. Nous sommes de nouveau en présence de la thèse de la dissimulation que nous avons déjà rencontré à propos de l’attentat de Nice. Les femmes portant le burkini deviennent ainsi porteuses de toute autre chose : d’une négation des droits des femmes pour le mieux, du terrorisme pour le pire.

La prise de position immédiate de Manuel Valls légitime et renforce la « gravité » de la question et l’urgence d’adopter une posture de fermeté. « Ces arrêtés ne sont pas une dérive. C’est une mauvaise interprétation des choses. Ces arrêtés ont été pris au nom même de l’ordre public » (6) affirme notre premier ministre. Dans une interview au Journal La Provence il précise sa pensée :

« Le burkini n’est pas une nouvelle gamme de maillots de bain, une mode. C’est la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme. […]Certains cherchent à présenter celles qui le portent comme des victimes, comme si nous mettions en cause une liberté … Mais ce n’est pas une liberté que d’asservir la femme. […] Face aux provocations, la République doit se défendre. […] Je soutiens donc ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre ensemble, sans arrière-pensée politique » (7).

Rarement la caricature et l’illogisme n’aura autant caractérisé le discours politique : c’est pour libérer la femme qu’il faut lui refuser un droit ; c’est pour le « vivre ensemble » qu’il faut exclure. Rarement également le caractère de « gravité » supposé de la situation n’aura été autant mise en avant : contre-société ; ordre public ; asservissement de la femme ; provocation ; nécessité de se défendre.

La conséquence était prévisible : à Nice et à Cannes des femmes se font verbaliser et humilier par des policiers municipaux simplement parce qu’elles portent un voile. Il ne s’agit pas de dérives mais d’une conséquence logique. On ne peut pas produire une police des habits basée sur le caractère de « dangerosité » supposée de certains vêtements et sur la thèse de la dissimulation et ne pas avoir en conséquence une chasse à ce qui est caché, masqué, dissimulé. La chose n’est pas nouvelle. Rappelons-nous lors de la loi sur le foulard de 2004 les débats ubuesques pour savoir si le « bandana » n’était pas un voile dissimulé.

Comme 2004 pour la loi sur le foulard, le nombre de burkini sur les plages françaises a été inversement proportionnel au nombre d’émissions, de prises de position et d’appel à la fermeté dans le discours politique et médiatique. Chaque citoyenne et chaque citoyen est appelé à avoir une opinion, alors même que la plupart d’entre eux n’ont jamais eu l’occasion de croiser une femme portant cette combinaison. Elles et ils découvrent cette tenue de bain à partir d’une question préalable : que dissimule-t-elle ?

La conséquence qui en découle une survisibilité du burkini. Alors qu’il était perçu par le citoyen quelconque comme une « tenue » de bain auparavant, il est désormais perçu comme problème. Alors qu’il était appréhendé comme relevant du choix individuel, il devient désormais une question publique et politique. Alors qu’on pouvait ne même pas le remarquer, il saute désormais aux yeux avec tout le background des débats et prises de position alarmantes entendus dans les médias.

Comme en 2004 à propos du port du foulard, une pratique aux motivations plurielles et aux significations diverses est ramenée à une causalité et à une signification unique et homogène à connotation problématique. Cela a un nom scientifique et un nom populaire. Il s’agit sur le plan théorique de la même démarche essentialiste que celle qui est massivement diffusée dans les discours politiques et médiatiques dominants depuis la décennie 1990.

Il s’agit plus simplement de la stigmatisation des musulmans réels et supposés diffusée largement par une multitude d’islamalgames : islam incompatible avec le féminisme, avec la laïcité, avec la république, etc. Même pour les femmes invoquant leur croyance religieuse pour porter cette tenue de bain les explications dominantes inversent la réalité. Alors que cette tenue est un signe d’une volonté de présence dans l’espace public, il est interprété comme « communautarisme ». Alors qu’elle est un indicateur d’une « intégration à la plage », elle est présentée comme « menace pour l’ordre public ».

Les débats de cet été qu’ont dû une nouvelle fois subir nos concitoyens musulmans ou supposés tels ont été marqués par trois postures qui sont révélatrices d’une société malade qui refuse de regarder sa maladie en face pour pouvoir la soigner. La première bien que minoritaire est de plus en plus fréquente : l’islamophobie décomplexée. L’irremplaçable Nadine Morano déclare ainsi le 12 août à Europe 1 que «les islamistes, tels que cette femme voilée intégralement sur le territoire national, sont comparables avec les nazis ». (8)

La seconde est celle de l’instrumentalisation en préparation des présidentielles. D’ores et déjà le burkini estival est relié à la question de « l’identité nationale » en danger qu’il faudrait protéger des « ennemis de l’intérieur » qui de surcroît sont devenus maître dans l’art de se dissimuler. Dès à présent le lien est fait avec les questions de sécurité et de terrorisme nécessitant un Etat d’urgence quasi-permanent et des « Guantanamo » à la française.

La troisième posture est celle de l’appel à la soumission et au renoncement aux droits. L’utilisateur du terme « sauvageon » pour désigner les jeunes des quartiers populaires, Jean Pierre Chevènement est sorti du placard. L’ancien ministre pressenti par Valls pour diriger la future « Fondation pour l’Islam de France » conseille au musulman « la discrétion » dans l’espace public. L’injonction à l’invisibilité pour une catégorie de citoyens a toujours été synonyme de domination. La lutte contre une oppression a toujours comportée des stratégies de visibilisation que ce soit pour le mouvement ouvrier, les luttes de libération nationale, le combat féministe ou encore les luttes des gays et lesbiennes.

Ces trois postures soulignent le danger de la séquence historique actuelle en France. Ce qui s’est passé cet été n’est rien d’autre que l’effritement de digues idéologiques et politiques à la fascisation. Si l’arrêt du conseil d’Etat invalidant les arrêtés est une bonne nouvelle, il n’est pas le remède à la maladie de la société française que révèlent les symptômes de cet été. D’ores et déjà les appels à une modification de la loi se multiplient et font partie des promesses de campagne des présidentielles.

La réunion progressive des conditions d’un pogrome

Plusieurs faits insignifiants en eux-mêmes mais significatifs pris ensemble ont également caractérisé l’été français. Ils marquent un seuil qualitatif nouveau dans la libération de la parole explicitement raciste. Un reportage de Louise Couvelaire à Nice dans Le Monde du 23 juillet en donne des exemples édifiants :

« Sandra, médecin et niçoise d’adoption depuis six ans, a la voix qui tremble et les mots qui se bousculent : « Ce qui est en train d’arriver, là, maintenant, après l’attentat, est d’une violence inédite» , se désole-t-elle.

« La montée de la haine envers les musulmans est terrifiante. » Pour la première fois, elle entend des « horreurs », notamment de l’une de ses meilleures amies : « Si j’en croise une avec un foulard, je la plombe, qu’elle rentre chez elle. » […] « Ce tragique événement a complètement libéré la parole des Niçois qui se disent de souche» , analyse Teresa Maffeis, de l’Association pour la démocratie à Nice (ADN), militante des causes humanitaires (Roms, réfugiés…). « Je suis très inquiète. »

Chauffeur de poids lourd depuis quatorze ans dans Nice et sa région, Karim attend que son agence d’intérim le rappelle. « Un Arabe au volant d’un camion, ça fait peur à tout le monde maintenant », souffle-t-il, en listant les insultes : « Sale connard », « Il faut tous les éradiquer », « Retourne chez toi »… « Les Arabes tout court, ils n’en veulent pas», renchérit Malik, 41 ans. « Il faut voir les regards noirs qu’on nous lance et les parents qui prennent leurs enfants par la main dès qu’ils nous voient. » (9)

La participation active de citoyens à la dénonciation de femmes portant le burkini, les appels téléphoniques à la police pour signaler leur présence sur une plage ou l’applaudissement des policiers lors des verbalisations sont des attitudes qui se sont multipliées au fur et à mesure du délire politique et médiatique de cet été. Elles nous renseignent sur l’enracinement de l’islamophobie dans une partie de la population française. Plus de vingt ans de discours médiatiques et politiques posant l’Islam comme problème pour la société française révèle aujourd’hui leurs effets. Deux décennies d’instrumentalisation politique donnent aujourd’hui des fruits amers et acides.

Ce qui s’est passé à Cisco n’est que ce qui s’annonce ailleurs et à une plus grande échelle si nous ne réagissons pas collectivement pour stopper la logique dominante actuelle. Une rixe entre des « maghrébins » et des « riverains » pour reprendre les termes de la presse, se transforme dès le lendemain en manifestation de plus de cinq cents personnes scandant des slogans significatifs comme « aux armes », « on est chez nous », etc.

Le même jour, le 14 août, un élu de la république, Charles-Antoine Casanova, maire de la commune de Guardale écrit sur sa page Facebook : «En tant qu’élu, je demande à mon collègue, le maire de Sisco, dans un premier temps, de prendre toutes les mesures nécessaires afin d’exclure définitivement de sa commune tous les maghrébins et leurs familles, qu’ils soient impliqués ou non dans ces incidents».

Précisant sa pensée sur le site d’extrême-droite Breizh-info, il complète : « Ce gouvernement ne nous protège pas, alors nous sommes obligés de nous protéger nous-mêmes et de nous défendre contre toute attaque d’où qu’elle vienne.» (19)

Quelles ont donc été les réactions de riposte à ces symptômes de l’enracinement de l’islamophobie dans une partie de la population française. Nous en distinguons trois : la condamnation compréhensive ; la thèse du racisme historique de la population française et la thèse de l’instrumentalisation.

La première a été largement dominante. Elle consiste à faire précéder (ou à faire suivre) la condamnation des actes islamophobes par une longue diatribe visant à condamner le « burkini », le « communautarisme », « l’islamisme », etc., selon les différentes déclarations. Ce type de déclaration pose de fait un lien entre les actes islamophobes condamnés et les objets de la démarcation. Ce faisant il accorde une écoute compréhensive et une légitimité implicite aux faits dénoncés qui enlève toute efficace à la condamnation qui suit ou qui précède. Pas plus que l’attitude des juifs n’a été la cause de l’antisémitisme dans la décennie 30, l’attitude des musulmans aujourd’hui n’est la cause de l’islamophobie.

La seconde réaction consiste en une vision essentialiste de l’islamophobie française. Le peuple de France serait congénitalement islamophobe et cela se révélerait dans des moments de difficultés sociales ou de crises sociales et économiques. Outre qu’elle ne peut produire que des postures d’impuissance politique cette thèse nie le caractère politiquement produit de l’islamophobie contemporaine. C’est par en haut que l’islamophobie contemporaine s’est développée en France à coup de débats et de lois successives désignant les musulmans ou les supposés tels comme problème et comme danger. L’hystérisation du débat est le fait des médias et d’une partie conséquente de la classe politique et non d’une brusque et soudaine épidémie d’islamophobie.

Cette seconde réaction comporte néanmoins un élément de vérité. Il existe dans la société française un héritage culturel islamophobe hérité de l’histoire coloniale française et qui n’a jamais été déconstruit et combattu sérieusement. Celui-ci n’est d’ailleurs qu’un segment d’un racisme colonial plus vaste construit en même temps que la pensée républicaine dominante. C’est ce qui explique la possibilité d’un « racisme républicain ». Cet élément de vérité est justement nié par la troisième réaction qui a marquée l’été français. Tout ne serait affaire que d’instrumentalisation pour masquer d’autres questions sociales telles que le vote de la loi El Khomri.

En fait le deux dernières thèses sont indissociables et ne peuvent être séparées. C’est parce qu’il existe un terreau hérité de l’histoire que des hommes et des femmes politiques font le choix d’une stratégie de diversion et d’instrumentalisation. A l’inverse l’instrumentalisation renforce systématiquement le terreau existant conduisant à la réunion progressive des conditions d’un futur pogrome. Ni simple racisme préexistant, ni résultat de la seule instrumentalisation, l’islamophobie contemporaine est le résultat de la logique infernale constituée par la juxtaposition historique de ces deux réalités. Le caractère infernal de la logique est encore renforcé par le contexte mondial des guerres pour le pétrole et de la théorie du « choc des civilisations » qui les légitime.

C’est aujourd’hui qu’il faut réagir pour détruire cette logique dominante. Cela passe par une véritable prise en compte de la lutte contre l’islamophobie dans les agendas politiques et militants. Sans une telle mobilisation nous assisterons impuissant à une fascisation de notre société et à la réunion progressive des conditions d’un pogrome à l’ombre desquels le projet ultralibéral pourra se déployer avec de moins en moins de contestation. Une telle logique ne disparaît pas seule ou par la « discrétion ». Elle ne s’arrête que par le rapport des forces.

Notes:

  1. Bernard Cazeneuve, déclaration du 16 juillet à 14 h 30, http://www.lejdd.fr/Societe/Attentat-de-Nice-l-enquete-se-poursuit-debut-des-trois-jours-de-deuil-national-797335, consulté le 29 août 2016 à 15 h 30.
  2. Mohamed Sifaoui, émission spéciale sur l’attaque de Nice du 16 juillet 2016 présentée par Pauline Revenaz et François Gapihan, http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/attentat-a-nice-c-est-la-premiere-fois-qu-un-tel-profil-s-exprime-en-france-mohamed-sifaoui-843709.html, consulté le 29 août 2016 à 16 h 30.
  3. Conférence de presse de Louis Molins du 21 juillet 2016, http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/attentat-a-nice-ce-qu-il-faut-retenir-de-la-conference-de-presse-de-francois-molins-du-21-juillet-sur-les-avancees-de-l-enquete-7784179987, consulté le 29 août à 18 h30.
  4. Vladimir de Gmeline, Taqiya : la dissimulation comme nouvelle arme de guerre, http://www.marianne.net/taqiya-dissimulation-nouvel-art-guerre-100244631.html, consulté le 29 août à 19 h 00.
  5. Interdiction des burkinis : la justice conforte l’arrêté de la mairie de Canne, Le Monde du 13 août, http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/13/le-tribunal-administratif-valide-l-arrete-municipal-bannissant-le-burkini-a-cannes_4982397_3224.html, consulté le 30 août 2016 à 8 h 00..
  6. « Burkini » : Manuel Valls désavoue Najat Vallaud- Belkacem, http://www.lemonde.fr/religions/article/2016/08/25/burkini-manuel-valls-desavoue-najat-vallaud-belkacem_4987686_1653130.html, consulté le 30 août 2016 à 8 h 45
  7. Interview de Manuel Valls à La Provence, http://www.laprovence.com/article/politique/4078328/valls-sur-le-burkini-une-vision-archaique-de-la-place-de-la-femme-dans-lespace-public.html, consulté le 30 aout à 9 h 15.
  8. Interview de Nadine Morano du 12 août, http://www.tsa-algerie.com/20160812/video-france-ancienne-ministre-compare-femmes-voilees-aux-nazis/, consulté le 30 août à 9 h 45.
  1. Louise Couvelaire, A Nice, des tensions accrues après l’attentat, http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/07/23/a-nice-l-attentat-a-accru-les-tensions_4973862_3224.html, consulté le 30 août 2016 à 10 h 30.
  2. Interview de Charles-Antoine Casanova à Breizh-info, http://www.breizh-info.com/2016/08/25/48376/sisco-charles-antoine-casanova-maire-de-guargale-sexplique-propos-polemiques-interview, consulté le 30 août 2016 à 11 h 15.
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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 19:43

http://www.liberation.fr/debats/2016/08/29/laicite-ou-identite_1475306

"Laïcité ou identité ?", par Etienne Balibar, "Libération", 30 août 2016.

Grâce à l’ordonnance du Conseil d’Etat, on évitera de voir en France une police des mœurs, chargée non de forcer les femmes à porter le voile, mais de les forcer à l’ôter. L’exercice des libertés doit primer dans toute la mesure du possible sur les exigences de l’ordre public, qui par définition les restreignent. En démocratie les droits des femmes relèvent de leur décision, et non d’une grille d’interprétation plaquée sur leur comportement pour les «forcer d’être libres». La laïcité est une obligation de neutralité de l’Etat envers les citoyens et non pas une obligation idéologique des citoyens envers l’Etat.

Je considère, avec beaucoup d’autres, ces démonstrations comme fondamentales. Comme elles portent un coup d’arrêt à la tentative d’exploiter les sentiments suscités par la série des attentats perpétrés au nom de l’islam pour combiner un laïcisme intégriste avec une stratégie d’exacerbation du nationalisme, elles vont susciter une contre-offensive. Plus importante que la guérilla de certains élus contre l’ordre judiciaire sera la proposition de légiférer en franchissant un nouveau pas dans l’interdiction de l’espace public aux signes d’appartenance d’une certaine religion, mais les enjeux en seront élevés, car il devient clair qu’une telle législation ne requiert pas seulement une révision constitutionnelle, elle signifie qu’on dérive de l’Etat de droit vers l’Etat d’exception.

Tout aussi importantes sont les implications en matière de conception et d’institution de la laïcité. Mais ici une difficulté commence à surgir, qui suppose une élucidation philosophique. Il faut un travail «généalogique» sur ce qu’a été la laïcité en France, et sur ce qu’elle est en passe de devenir dans le moment actuel. Et, sur cette base, il faut débattre de ce qui doit être conservé, prolongé ou restitué, mais aussi réformé pour que la signification du principe ne se trouve pas retournée en son contraire.

Historiquement, l’idée de laïcité en France se partage entre deux conceptions, l’une et l’autre issues de l’affrontement séculaire entre le catholicisme et le républicanisme. Régis Debray les avait baptisées «républicaine» et «démocratique», mais cette alternative n’est pas satisfaisante parce qu’il y a des éléments démocratiques de chaque côté, et que l’une et l’autre appartiennent à la tradition républicaine. Je dirai que la première, lointainement inspirée par Hobbes, est étatiste et «autoritaire», alors que la seconde, en partie dérivée des conceptions de Locke, est libérale et même tendanciellement «libertaire». La première inclut la laïcité comme une pièce essentielle du primat «normatif» de l’ordre public sur les activités et les opinions privées, la seconde pose l’autonomie de la société civile, dont relèvent les libertés de conscience et d’expression, comme norme dont l’Etat doit se faire le serviteur et le garant. La loi de séparation de 1905 n’a pas tant marqué le triomphe de la seconde sur la première qu’une correction des projets anticléricaux de «laïcisation de la société» au moyen des garanties de libertés individuelles et collectives, ce qui permet évidemment de s’en réclamer chaque fois que la laïcité de l’Etat est menacée dans son existence, ou dans son caractère démocratique.

Contrairement à d’excellents interprètes, je ne pense pas que la «laïcité identitaire» dont nous voyons aujourd’hui se développer le programme à droite et à gauche de l’échiquier politique représente une simple accentuation de l’héritage hobbesien ou sa revanche sur l’interprétation libérale, même si je vois bien quels arguments ont favorisé l’instrumentation d’une conception juridique, morale, pédagogique de l’autorité publique, son glissement vers l’idée d’un «ordre des valeurs» baptisées républicaines et laïques, mais en réalité nationalistes et islamophobes. Je crois qu’il s’est produit quelque chose comme une mutation.

L’équation symbolique qui sous-tend la laïcité identitaire doit en effet être restituée dans toute son extension : ce qu’elle pose, c’est que l’identité de la République réside dans la laïcité, et, corrélativement, que la laïcité doit servir à l’assimilation des populations d’origine étrangère (ce qui veut dire en clair : coloniale et postcoloniale), toujours encore susceptibles, de par leurs croyances religieuses, de constituer un «corps étranger» au sein de la nation. Obsédée par la nécessité de faire barrage au «communautarisme», elle en vient donc à construire (au moyen de «valeurs», mais aussi de normes et d’interdits culturels) un communautarisme d’Etat. Mais il y a plus grave, surtout dans la conjoncture actuelle : le symétrique, ou le synonyme inversé, de l’assimilation, c’est l’acculturation. Or cette notion est le fer de lance de l’offensive idéologique du fondamentalisme islamique qui dénonce l’emprise de la civilisation «chrétienne» et «séculière» sur les communautés musulmanes en Europe (et sur les sociétés arabo-musulmanes «modernisées»), en tirant même à l’occasion une légitimation du jihad, comme on peut le lire sur différents sites internet. La construction de la laïcité comme identité collective, nationale, sous-tendue par l’idée que la République implique l’assimilation (et non pas seulement l’intégration à la vie sociale et l’accomplissement des obligations civiques), est ainsi attirée dans un scénario de rivalité mimétique avec le discours totalitaire dont, dans le même temps, la politique française prétend se prémunir. Le moins qu’on puisse dire est qu’une telle construction ne servira ni à comprendre la nature des périls, ni, puisque «nous sommes en guerre», à forger la solidarité des citoyens.

A l’évidence, le surgissement de ce «monstre» qu’est la laïcité identitaire n’est pas un phénomène isolable des multiples tendances à l’exacerbation des nationalismes et au «choc des civilisations» qui, en liaison avec d’extrêmes violences, se produisent dans le monde actuel. Cependant la forme «française» est spécifique. Elle nous trouble profondément parce qu’elle tend à inverser la fonction politique d’un principe qui a joué un rôle essentiel dans notre histoire politique : à la limite, un certain laïcisme a pris la place qu’occupa naguère un certain cléricalisme. Réagir est vital. Mais il faut comprendre ce qui se passe, retracer les «fronts», et ne pas rejouer les anciennes batailles à l’identique.

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Politique

Primaire à droite : la candidature de Sarkozy accueillie avec prudence

AFP, publié le mardi 23 août 2016 à 10h46

PCF: Laurent "choqué" par "l'overdose médiatique" autour de la candidature de Sarkozy

Le secrétaire national du Parti communiste (PCF) Pierre Laurent s'est dit mardi choqué par "l'overdose médiatique" autour de l'annonce de la candidature de Nicolas Sarkozy, dont les propositions sont "très graves".

"Ce qui me choque depuis hier, c'est l'overdose médiatique à laquelle on assiste. Il n'y a aucune surprise dans son annonce, ça fait deux ans que l'on sait qu'il va être candidat à l'élection présidentielle", a réagi M. Laurent sur iTELE.

"On parle assez peu de ses propositions qui en grande partie sont très graves", a poursuivi le sénateur de Paris. "Nicolas Sarkozy propose visiblement dans son livre de multiplier par deux le CICE (crédit d'impôt compétitivité emploi). On a déjà donné 40 mds aux entreprises sans aucun résultat et Nicolas Sarkozy propose d'en donner 34 mds de plus. Pourquoi ? Pour rien en matière d'emploi".

L'ancien président "propose de supprimer l'ISF. Il y a les producteurs de lait qui sont en lutte en ce moment contre Lactalis. Le PDG de Lactalis fait partie du hit parade des fortunes françaises. Et bien Nicolas Sarkozy propose que cet homme-là ne paie plus d'impôt sur la fortune, alors que les producteurs de lait demandent qu'on paie leur travail à juste prix", a dénoncé M. Laurent.

La suspension, prônée par M. Sarkozy, du regroupement familial en attendant la signature d'un "nouveau Schengen", "c'est une mesure qui est contraire au droit international. Le regroupement familial, la possibilité pour les enfants de vivre avec leurs parents, c'est un droit reconnu par le droit international. C'est donc une mesure totalement régressive", a-t-il jugé.

Donc M. Sarkozy n'a pas changé ? "Il s'est plutôt aggravé, il a visiblement rechargé ses batteries mais pas au service de bons objectifs".

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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 12:11

Aux musulmans, Chevènement conseille la "discrétion" dans une "période difficile"

Jean-Pierre Chevènement à la sortie de l'Elysée le 9 janvier 2015 à Paris

©AFP, AFP

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Question-du-jour

Fondation pour l'islam : Chevènement est-il l'homme de la situation ?

Politique

Jean-Pierre Chevènement : «La laïcité n'est pas tournée contre la religion»

AFP, publié le lundi 15 août 2016 à 11h54

Islam: Jean-Pierre Chevènement conseille aux musulmans la "discrétion" dans l'espace public en "cette période difficile"

Pressenti pour prendre la tête de la Fondation pour l'islam de France, Jean-Pierre Chevènement estime que les musulmans "doivent pouvoir pratiquer leur culte en toute liberté" mais conseille la "discrétion" dans l'espace public "dans cette période difficile".

"Les musulmans, comme tous les citoyens français, doivent pouvoir pratiquer leur culte en toute liberté. Mais il faut aussi qu'ils comprennent que, dans l'espace public où se définit l'intérêt général, tous les citoyens doivent faire l'effort de recourir à la +raison naturelle+", explique l'ancien ministre de l'Intérieur dans une interview parue dans Le Parisien lundi.

"Le conseil que je donne dans cette période difficile - comme le recteur de la mosquée de Bordeaux - est celui de discrétion", poursuit-il, alors que les polémiques se succèdent autour du port du voile et désormais du burkini.

Début août, François Hollande avait évoqué son nom de façon informelle pour prendre la tête de la nouvelle Fondation pour l'islam de France, que l'exécutif veut remettre sur les rails.

Relancer la fondation est "une bonne réponse à la poussée du terrorisme", estime M. Chevènement, répétant son intention de ne pas "se "dérober" à cette mission. Début août, il avait annoncé à l'AFP qu'il se prononcerait officiellement à la rentrée.

Le président Hollande avait souligné la nécessité pour cette fondation, créée en 2005 mais paralysée par des dissensions internes, d'exercer un contrôle notamment sur le financement de la construction des lieux de culte musulmans.

M. Chevènement a indiqué poser comme "condition" à son acceptation "que les financements étrangers soient prohibés afin que tout se passe dans la plus grande transparence et que l'islam de France dépende d'un argent collecté en France."

"Il me semble que l'islam de France, y compris dans sa version théologique où je n'ai pas à intervenir, doit pouvoir se développer avec des fonds français ou, en tout cas, qu'un mécanisme de transparence soit institué en l'absence de tout +fléchage+ de la part des donateurs", explique-t-il, alors que certains ont critiqué la possible nomination d'un non-musulman à la tête de la fondation.

C'est l'association cultuelle qui "sera adossée" à la fondation qui seule aura la responsabilité de "sélectionner les projets", insiste-t-il.

Concernant une éventuelle modification de la loi de 1905 qui interdit les subventions, M. Chevènement souligne que "le Premier ministre n'a fait que l'évoquer et le président de la République a rejeté toute modification."

"D'autre part, mon acceptation de principe ne signifie en aucune manière que je renonce à ma liberté d'expression en tant qu'homme politique au long cours", précise l'ex-candidat à la présidentielle.

Tahar Ben Jelloun parmi les membres de la future Fondation pour l'islam

L'écrivain Tahar Ben Jelloun, le 9 janvier 2008 à Paris, à l'enregistrement de l'émission littéraire "Vol de Nuit"

©AFP, AFP

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Politique

Aux musulmans, Chevènement conseille la "discrétion" dans une "période difficile"

Politique

Financement des mosquées : le gouvernement en terrain miné

AFP, publié le lundi 29 août 2016 à 11h48

Islam: quatre personnalités, dont l'écrivain Tahar Ben Jelloun, entoureront Jean-Pierre Chevènement à la tête de la future Fondation pour l'islam

L'écrivain Tahar Ben Jelloun, l'islamologue Ghaleb Bencheikh, le recteur de la mosquée de Lyon Kamel Kabtane et l'entrepreneure Najoua Arduini-Elatfani seront au conseil d'administration de la Fondation pour l'islam de France, qui sera présidée par Jean-Pierre Chevènement, a indiqué lundi le ministère de l'Intérieur.

Cette fondation doit permettre de lever des financements pour des projets en matière profane (cultures islamiques, éducation, recherche, formation civique...), a-t-on confirmé place Beauvau, où le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve a ouvert lundi matin une "journée de consultations sur l'islam de France".

Laïcité oblige, le volet religieux de la recherche de financements (formation théologique des imams, construction de mosquées...) sera entre les mains d'une association cultuelle (loi de 1905) administrée par des représentants musulmans, et dans laquelle l'Etat ne sera pas partie prenante.

Ni la fondation laïque ni l'association cultuelle qui lui sera adossée ne seront autorisées à recevoir des financements étrangers, a-t-on confirmé place Beauvau.

Un groupe de travail doit être mis en place prochainement pour déterminer les statuts et la composition de l'association cultuelle, selon l'Intérieur. Ce groupe aura aussi à engager une négociation avec la filière halal pour établir une "contribution volontaire" sur ce marché alimentaire juteux, dont les représentants musulmans espèrent faire une source de financement durable.

Contrairement à la Fondation des oeuvres de l'islam de France, mort-née en 2005 en raison de dissensions internes, la future Fondation pour l'islam de France, qui doit être officiellement créée par décret à l'automne, n'aura qu'un objet profane. L'ancien ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement, 77 ans, en prendra la présidence.

Quatre autres "personnalités qualifiées", toutes de confession ou culture musulmane, siègeront à ses côtés au conseil d'administration de la fondation: l'écrivain Tahar Ben Jelloun en qualité de personnalité culturelle, un islamologue réformateur en la personne de Ghaleb Bencheikh, un gestionnaire de terrain reconnu, le recteur de la grande mosquée de Lyon Kamel Kabtane, et la cadre supérieure d'entreprise Najoua Arduini-Elatfani.

Le CA de la fondation comprendra en outre le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Anouar Kbibech - membre de droit - trois représentants de ministères (Intérieur, Education, Culture) et deux membres désignés par le "comité des donateurs" de cette structure.

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27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 11:17

رسمي: تركيبة حكومة يوسف الشاهد

20/08/2016 18:14

أعلن اليوم السبت 20 أوت 2016، رئيس الحكومة المكلف يوسف الشاهد في نقطة صحفية بدار الضيافة بقرطاج عن تركيبة حكومته:

رئيس الحكومة: يوسف الشاهد

الوزراء:

وزير الداخلية: الهادي المجدوب

وزير العدل: غازي الجريبي

وزير ة الشؤون الخارجية: خميس الجهيناوي

وزير الدفاع الوطني: فرحات الحرشاني

وزير النقل: أنيس غديرة

وزير ة المالية: لمياء الزريبي

وزير الشؤون المحلية والبيئة: رياض المؤخر

وزير الفلاحة والموارد المائية والصيد البحري: سمير بالطيب

وزير الصناعة والتجارة: زياد العذاري

وزير الوظيفة العمومية و الحوكمة: عبيد البريكي

وزير التجهيز والاسكان والتهيئة الترابية: محمد صالح العرفاوي

وزير السياحة والصناعات التقليدية: سلمى الرقيق

وزير الطاقة والمناجم: هالة شيخ روحو

وزير العلاقة مع الهيئات الدستورية والمجتمع المدني وحقوق الانسان: مهدي بن غربية

وزير تكنولوجيات الاتصال والاقتصاد الرقمي: أنور معروف

وزير ة المرأة والأسرة والطفولة: نزيهة العبيدي

وزيرة الشباب والرياضة: ماجدولين الشارني

وزير الثقافة: محمد زين العابدين

وزيرة الصحة: سميرة مرعي

وزير الشؤون الاجتماعية: محمد الطرابلسي

وزير التربية: ناجي جلول

وزير العليم العالي والبحث العلمي: سليم الخلبوصي

وزير التكوين المهني والتشغيل: عماد الحمامي

وزير مكلف لدي رئيس الحكومة مكلف بالعلاقة مع مجلس نواب الشعب: اياد الدهماني

عبد الجليل بن سالم وزير الشؤون الدينية:

وزير التنمية والاستثمار والتعاون الدولي: فاضل عبد الكافي

كتاب الدولة

كاتب دولة لدى وزير الخارجية: صبري بشطبجي

كاتب دولة لدى وزير الشؤون الخارجية مكلف بالهجرة والتونسيين بالخارج: رضوان عيارة

كاتب دولة لدى وزير المالية مكلف بأملاك الدولة والشؤون العقارية: مبروك كورشيد

كاتب دولة لدى وزير الصناعة والتجارة مكلف بالتجارة: فيضل الحفيان

كاتب دولة لدى وزير التكوين المهني والتشغيل مكلف بالتكوين والمبادرة الخاصة: سيدة الونيسي

كاتب دولة للشؤون المحلية: شكري بلحسن

كاتب دولة لدى وزير الطاقة والمناجم مكلف بالمناجم: الهاشمي الحميدي

كاتب دولة للنقل: هشام بن احمد

كاتب دولة لدى وزير الفلاحة والموارد المائية والصيد البحري مكلف بالإنتاج الفلاحي: عمر الباهي

كاتب دولة لدى وزير الفلاحة والموارد المائية والصيد البحري مكلف بالموارد المائية والصيد البحري: عبد الله الرابحي

كاتب دولة لدى وزير التعليم العالي والبحث العلمي مكلف بالبحث العلمي: خليل العميري

كاتب دولة لدى وزير تكنولجيات الاتصال والاقتصاد الرقمي مكلف بالاقتصاد الرقمي: الحبيب الدبابي

كاتب دولة لدى وزير شؤون الشباب والرياضة مكلف بالرياضة: عماد جبري

كاتب دولة لدى وزير شؤون الشباب والرياضة مكلف بالشباب: فاتن القلال

La composition du gouvernement Youssef Chahed en une infographie

26 août 2016 Mots-clefs : assemblée représentants peuple tunisien, evey technologies, gouvernement youssef chahed, infographie evey, infographie gouvernement tunisie, infographie gouvernement youssef chahed, liste complète gouvernement Youssef Chahed, ministre youssef chahed, vote confiance tunisie

Le gouvernement de Youssef Chahed est soumis ce vendredi 26 aout 2016 au vote de confiance à l’Assemblée des représentants du peuple tunisien. Rappelons que ce gouvernement d’union nationale proposé compte 26 ministres et 14 secrétaires d’Etat, dont 9 ministres du gouvernement Habib Essid.

Le gouvernement Chahed compte pas moins de 8 femmes politiciennes (6 ministres et 2 secrétaires d’Etat) et 14 jeunes ministres et S.E. dont 5 âgés de moins de 35 ans.

Une startup tunisienne récemment lancée, intitulée « Evey Technologies », spécialisée dans le développement de plateforme pour les votes et sondages en temps réel avec l’analyse de données automatisées, a édité une infographie donnant des détails sur les membres du gouvernement de Youssef Chahed en se basant sur leurs biographies officielles partagées sur le web.

C’est ainsi qu’on peut avoir rapidement un vue d’ensemble sur les orientations politiques des futures membres du gouvernement tunisien, leurs âges, niveau d’études, diplômes, etc. :

Noomen Lahimer fondateur de Evey précise que l’équipe d’analyse de données de la startup dont le co-fondateur est l’ingénieur Maher Hanafi, va œuvrer pour publier continuellement des sondages en temps réel et des analyses chiffrées autour de faits, communautés et événements en Tunisie et ailleurs.

La liste complète des membres du gouvernement de Youssef Chahed soumise au vote de confiance de l’ARP :

Ministres

Ministre de l’Intérieur: Hédi Majdoub

Ministre des Affaires Etrangères: Khémaies Jhinaoui

Ministre de la Justice: Ghazi Jéribi

Ministre de la Défense Nationale: Farhat Horchani

Ministre du Transport: Anis Ghedira

Ministre des Finances: Lamia Zribi

Ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale : Fadhel Abdelkefi

Ministre des Affaires locales et de l’Environnement: Riadh Mouakher

Ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche: Samir Taieb

Ministre de l’Industrie et du Commerce: Zied Ladhari

Ministre de la Fonction Publique et de la Gouvernance: Abid Briki

Ministre de l’Equipement, de l’Habitat et de l’Aménagement territorial: Mohamed Salah Arfaoui

Ministre du Tourisme et de l’Artisanat: Selma Elloumi Rekik

Ministre de l’Energie, des Mines et des Energies renouvelables : Héla Cheikhrouhou

Ministre des Technologies de la Communication et de l’Economie numérique: Anouar Maarouf

Ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance: Naziha Laabidi

Ministre de la Jeunesse et des Sports: Majdouline Cherni

Ministre de la Culture: Mohamed Zine El Abidine

Ministre de la Santé Publique: Samira Marai

Ministre des Affaires Sociales: Mohamed Trabelsi

Ministre de l’Education: Neji Jalloul

Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique: Slim Khalbous

Ministre de la Formation Professionnelle et de l’Emploi: Imed Hammami

Ministre des Affaires Religieuses: Abdeljelil Ben Salem

Ministre auprès du Chef du gouvernement chargé des relations avec l’ARP: Iyed Dahmani

Ministre chargé des relations avec les Instances constitutionnelles, la Société civile et des Droits de l’homme : Mehdi Ben Gharbia

Secrétaires d’Etat

Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères : Sabri Bachtobji

Secrétaire d’Etat auprès du ministre des Affaires étrangères chargé de l’immigration et des Tunisiens à l’étranger : Radhouane Ayara

Secrétaire d’Etat auprès du ministre des finances chargé des domaines de l’Etat et des Affaires foncières : Mabrouk Korchid

Secrétaire d’Etat auprès du ministre des Affaires locales et de l’environnement : Chokri Belhassan

Secrétaire d’Etat auprès de la ministre de l’énergie, des mines et des énergies renouvelables: Hachmi Hmidi

Secrétaire d’Etat chargé du Commerce: Fayçal Hafiane

Secrétaire d’Etat chargé du Transport: Hichem Ben Ahmed

Secrétaire d’Etat auprès du ministre de la formation professionnelle et de l’emploi chargé de la formation professionnelle et de l’initiative privée : Saida Ounissi

Secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Agriculture et des ressources hydrauliques chargé de la production agricole : Omar Behi

Secrétaire d’Etat chargé des ressources hydrauliques et de la pêche : Abdallah Rabhi

Secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique chargé de la recherche scientifique : Khalil Amiri

Secrétaire d’Etat auprès des technologies de la communication et de l’économie numérique chargé de l’économie numérique : Habib Dabbabi

Secrétaire auprès de la ministre des Affaires de la jeunesse et des sports d’Etat chargé des sports : Imed Jabri

Secrétaire d’Etat chargé de la jeunesse : Faten Kallel

Tekiano

Lire aussi :

Gouvernement Youssef Chahed : Les ministres et SE trentenaires et leurs biographies

La particularité du gouvernement de Youssef Chahed c’est qu’il se compose de 8 femmes ministres et secrétaires d’Etat mais surtout de 5 jeunes âgés de moins de 40 ans dont nous vous dévoilons les noms et les biographies.

Fayçal Hafiane, 36 ans, secrétaire d’Etat chargé du Commerce : Fayçal Hafiane est né le 26 janvier 1980 à Gabès. Il est diplômé de l’Institut Supérieur de Comptabilité et d’Administration des Entreprises, et est titulaire d’un master en management à l’Ecole Supérieure du Commerce. De 2007 à 2010, il est gestionnaire dans un bureau d’études et d’audit, puis de 2011 à 2014, il est contrôleur de gestion. Depuis cette date, il est conseiller auprès de la Présidence de la République.

Hachem Hmidi, 36 ans, secrétaire d’Etat aux Mines et aux Energies renouvelables : Hachem Hmidi, est né le 1er août 1980 à Gafsa. Il est Titulaire d’un diplôme du cycle international de perfectionnement de l’Ecole nationale d’administration (France), un master administration publique spécialisée de la faculté des sciences politiques à Strasbourg, un master en gestion de l’Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales et une maitrise en management.

Il a occupé le poste de conseiller auprès de la Commission des finances, du plan et du développement au sein de l’Assemblée nationale Cconstituante. Il était délégué au gouvernorat de Bizerte pendant 3 ans. Il a enseigné le management et la finance à l’université tunisienne. Il fut également gouverneur de Kébili.

Faten Kallel, 36 ans, secrétaire d’Etat à la Jeunesse : Elle est née le 20 novembre 1980. Elle est diplômée de l’Université de Carthage et de l’Université Paris Dauphine.

Elle a mené une carrière de consultante dans plusieurs grands cabinets internationaux présents en Tunisie. Elle avait intégré en février 2015 le cabinet du ministre du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale jusqu’à juillet 2015.

A partir d’août 2015, elle intervient sur le programme Smart Tunisia en tant que chargée de suivi global du programme.

Majdouline Cherni, 35 ans, nouvelle ministre de la Jeunesse et des Sports : Elle est née le 21 février 1981 à Menzel Bourguiba (gouvernorat de Bizerte). Architecte de formation, Majdouline Cherni était présidente de la Chambre des femmes d’affaires du Kef, rattachée à l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), membre de l’Association de Sauvegarde la Médina du Kef.

Elle a travaillé dans divers centres de formation professionnelle dans les régions avant de diriger un bureau d’études en architecture.

Nommée en janvier 2015 secrétaire d’Etat chargée du Dossier des martyrs et blessés de la révolution au sein du gouvernement Habib Essid 1, cette originaire du Kef était déléguée du gouvernorat de La Manouba.

Sayida Ounissi, 29 ans, secrétaire d’Etat à la Formation professionnelle chargée de l’Initiative privée : Elle est née le 3 février 1987 à Tunis. Elle est titulaire d’une licence en Histoire et d’un master en sciences politiques de l’Université Panthéon-Sorbonne. Elle a occupé plusieurs fonctions en tant qu’experte auprès d’institutions internationales.

Sayida est actuellement députée d’Ennahdha à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) pour la circonscription France1.

Il est à noter que ce gouvernement d’union national composé de 26 ministres et 14 secrétaires d’Etat doit se soumettre au vote de confiance à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 20:30

Invitation

L'Espace Farabi organise le 24/08/2016 à 14h30 un pique-nique pour ses usagers au parc Juliette Dodu, rue Juliette-Dodu 75010 paris à l'angle de la rue Sambre et Meuse.

NB : Départ de notre local, 3 rue Louis Blanc 75010 à 14h30

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 10:07

Invitation

L'Espace Farabi organise le 24/08/2016 à 14h30 un pique-nique pour ses usagers au parc Juliette Dodu, rue Juliette-Dodu 75010 paris à l'angle de la rue Sambre et Meuse.

NB : Départ de notre local, 3 rue Louis Blanc 75010 à 14h30

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 10:02

Interview

Achille Mbembe : «La France peine à entrer dans le monde qui vient»

Par Sonya Faure et Cécile Daumas — 1 juin 2016 à 19:11

Identité, nation, voile, violence, migration… Achille Mbembe renvoie le continent européen à ses crispations et à son immobilisme.

Achille Mbembe : «La France peine à entrer dans le monde qui vient»

C’est l’un des nombreux paradoxes d’Achille Mbembe : il peut faire preuve d’une noirceur absolue sur le genre humain tout en déployant une philosophie que d’aucuns pourraient qualifier de béate. Rencontre avec l’historien, professeur à l’université de Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud et à celle de Duke aux Etats-Unis.

À lire aussi Achille Mbembe, globe penseur

La France change, elle y est obligée. C’est justement, parce que des transformations irréversibles sont en train de s’opérer autour de ces questions que les lignes de confrontation et de conflit se raidissent. Les temps sont propices, pour les pays européens, à redéfinir les paramètres non plus de l’universel, mais de ce qui nous est commun en cet âge planétaire. A cause de sa très riche et complexe histoire, la France pourrait, si elle le voulait, contribuer à une compréhension inédite des enjeux nouveaux liés à notre condition terrestre. Ce que l’humanité a désormais en commun, c’est le fait que nous sommes appelés à vivre exposés les uns aux autres, et non enfermés dans des frontières, des cultures et des identités. C’est le propre de l’humain, mais c’est aussi le cours que prend désormais notre histoire avec d’autres espèces sur cette Terre. Vivre exposés les uns aux autres suppose de reconnaître qu’une part de notre «identité» s’origine dans notre vulnérabilité. Celle-ci doit être vécue et entendue comme un appel à tisser des solidarités, et non à se forger des ennemis. Malheureusement, tout cela est trop compliqué pour le tempérament de notre époque, portée qu’elle est vers des idées toutes faites. Plus notre monde se complexifie, plus nous avons tendance à recourir aux idées simples.

Je comprends tout cela. Le problème, c’est que ni l’Europe, ni la France ne sont le monde. Le problème, c’est quand l’universalisme se fait ethnique. C’est quand l’identité se conjugue avec le racisme et que la culture se présente sous les traits d’une essence immuable. En vérité, ce que l’on appelle l’identité n’est pas essentiel. Au fond, nous sommes tous des passants. Le monde que nous habitons a commencé longtemps avant nous et continuera longtemps après nous. Alors qu’émerge lentement une nouvelle conscience planétaire, la réalité d’une communauté objective de destin doit l’emporter sur l’attachement à la différence.

… mais accidentellement. Etre né quelque part est une affaire d’accident. Ce n’est pas une affaire de choix. Sacraliser les origines, c’est un peu comme adorer des veaux d’or. Cela ne veut rien dire. Ce qui est important, c’est le trajet, le parcours, le chemin, les rencontres avec d’autres hommes et femmes en marche, et ce que l’on en fait. On devient homme dans le monde en marchant, pas en restant prostré dans une identité.

Je suis attaché à la France, conséquence d’une rencontre. Or, je ne suis pas né ici. Je ne vis pas ici non plus. Il y a des héritages qui n’ont rien à voir avec des histoires de naissance. J’écris par exemple en français, une langue que j’ai reçue en héritage. Je pense en langue française. Je contribue avec d’autres au rayonnement mondial de la pensée de langue française, et cela n’a strictement rien à voir avec je ne sais quelles racines. Au contraire, cela a à voir avec le fait qu’à un moment historique donné, la langue française a cessé d’être une langue ethnique. L’Afrique a permis à la langue française d’échapper à son destin ethnique. Au demeurant, c’est toujours Autrui qui nous octroie notre pesant d’universel. On ne peut pas s’autoproclamer universel. Quant aux plus faibles d’entre nous, il s’agit justement souvent de gens qui, pour survivre, doivent absolument bouger. Il s’agit de gens en permanence en mouvement. Or, on sait combien, de nos jours, il est presque devenu impossible de bouger, du moins pour certaines catégories de l’humanité. Celle-ci se divise entre ceux qui peuvent aller partout dans le monde et ceux qui, soit ne doivent pas bouger, soit ne peuvent le faire que sous des conditions draconiennes.

Le tableau n’est pas noir. Ce qui me frappe, c’est la grisaille. Il suffit de regarder les frontières de l’Europe, et surtout ses frontières méridionales. Elles sont devenues des fosses communes. Il faut secouer cette Europe assoupie, qui n’arrête plus de ronfler. Sinon, plongée dans une sorte d’ennui existentiel, elle risque de devenir une menace pour le reste de l’humanité.

Les deux choses vont de pair. L’Europe devient violente par ennui. La violence devient le moyen de son divertissement, une manière de se rassurer. Le racisme qui va avec l’ennui est, lui aussi, une forme de joyeuseté. Il est pratique au nom d’une pseudo-critique du «politiquement correct», cette expression fourre-tout que beaucoup assimilent à la répression. A la place, on cherche à se défouler, à briser tabous et interdits. On se met à rêver à des temps de licence absolue lorsque tout, croit-on, était permis. Le racisme contemporain est de ce point de vue une forme de démocratisation d’une jouissance perverse. Par ces temps de grand ennui, tout le monde peut y avoir accès. Il n’y a pas de tarif d’entrée. Si, à l’époque coloniale, le racisme et la violence européenne étaient symptomatiques de la montée en suprématie du continent, aujourd’hui leur fonction est tout autre : ils sont le fait d’une vieille puissance qui refuse de faire face à son déclassement international.

Le terrorisme n’est pas une fiction. Il est bien réel et la France en fait l’épreuve. Mais le centre de gravité du terrorisme n’est pas l’Occident. Boko Haram a provoqué la mort de dizaines de milliers de gens au Nigeria, au Nord Cameroun et sur les pourtours du lac Tchad. L’expérience de dévastation due au terrorisme n’est pas une exception européenne, c’est une expérience partagée. Hormis les deux épisodes de 1914-1918 et 1939-1945, l’épicentre de la violence de notre monde, c’est hors d’Europe qu’il se situe depuis le XVe siècle.

A vrai dire, les terroristes font assez peu dans la discrimination. Pour les victimes, il suffit parfois d’être là, au mauvais endroit et au mauvais moment. Le terrorisme s’attaque à l’Etat de droit. En même temps, il favorise la montée en Europe de discours paranoïaques qui accompagnent par ailleurs le déclassement international dont l’Europe fait l’expérience. De tels discours évoquent la sorcellerie : il y a toujours quelqu’un qui m’en veut en raison de qui je suis et non à cause de ce que je lui ai fait. Le discours paranoïaque et le discours sorcier sont tous deux des raisonnements mythologiques. A un moment où la mythologie de la nation est vide de sens, où la politique et la démocratie font de moins en moins sens, où les véritables centres de décision sont dénationalisés, sinon offshore, le raisonnement mythologique permet de combler un vide presque métaphysique. Mais il nourrit également des violences potentielles. C’est en effet un type de discours qui a toujours besoin d’un ennemi, peu importe lequel ; d’un bouc émissaire ou de quelqu’un contre lequel on peut déployer une violence sans retenue. Ce fut le cas hier avec les Nègres et les Juifs. Si l’on n’y prend garde, ce sera bientôt le cas avec les musulmans et toutes sortes d’étrangers.

Plus elles perdent de leur signification à l’intérieur, plus les démocraties atlantiques ont besoin de conduire des guerres interminables au loin. Tout cela exige l’invention permanente du «bon ennemi», celui-là qui nous permet de décharger à l’extérieur le surplus de violence qu’on aurait sinon à exercer à l’intérieur, au risque de déclencher une guerre civile. La guerre externe permet à la démocratie de faire reculer le spectre de la guerre civile. Auparavant, ce sont les colonies qui servaient d’exutoire à ce surplus de violence. Elles servaient de champ d’expérimentation de toutes sortes de guerres hors-la-loi et de toutes sortes d’atrocités. Aujourd’hui il faut externaliser cette violence d’une autre façon. Il faut par ailleurs comprendre que la guerre est devenue un rouage essentiel de la vie économique et technologique des démocraties. Elle est devenue une nécessité et ne relève plus de l’épisodique. Enfin la violence prend part à l’ordre économique international, où la force brute ne s’exerce pas seulement aux dépens des ex-colonies. L’histoire récente de la Grèce est tout à fait significative de ce point de vue. Peu importe la volonté démocratique des Grecs, les puissances financières sont capables de la congédier pour imposer le remboursement des dettes.

Les Grecs sont en effet les nouveaux Nègres d’Europe. On peut leur imposer à loisir le genre de traitement que l’on n’impose qu’aux peuples vaincus lors d’une guerre. La sorte de mépris dans lequel on ne tient que les Nègres leur est étendue.

Une classe et une race, voire une espèce d’individus, peu importe la couleur de la peau, au regard desquels la vieille distinction entre le sujet humain et la chose ne compte plus. Pis, des gens dont on n’a strictement guère besoin, une classe de superflus dont aucun maître n’a ni besoin ni envie, même pas en tant qu’esclaves. Le problème n’est plus de les exploiter : le souhaiteraient-ils, il n’y aurait guère preneur.

Parce qu’en n’en connaissant ni les tenants ni les aboutissants historiques, elle emploie ce terme à tort et à travers. Au passage, elle blesse, en toute bonne conscience, des gens. Il y a des termes lourds d’histoire que des gens incultes, mais qui se prévalent d’une parole officielle, ne peuvent utiliser qu’à leurs risques et périls.

Je ne comprends pas cette fixation. Nous traversons une époque caractérisée par une profonde incertitude dès lors qu’il s’agit de dire avec exactitude qui est qui. Le moment terroriste a pour effet de réactiver les dispositions paranoïaques qui existent à l’état latent dans toutes les sociétés. Quand la peur devient si intense et si interne, et le préjugé si viscéral et si partagé, le désir de démasquer l’ennemi potentiel, de l’exposer, d’en révéler l’identité profonde et secrète devient un besoin presque anal ! Je crains que la fixation sur le voile ait davantage à voir avec cette forme de l’analité qu’avec la laïcité !

Qui êtes-vous ? D’où venez-vous vraiment ? Quelles garanties avons-nous que vous êtes bien celui ou celle que vous dites être ? Tout tourne désormais autour de cela. Démasquer et dévoiler font partie des opérations dont on pense qu’elles nous permettront de savoir avec exactitude qui est parmi nous, pour nous ou contre nous. Or le visage nu, à découvert, sans sociabilité, aussi important soit-il, ne permet pas à lui seul de répondre à ces questions. Vous pouvez dévoiler toutes les femmes musulmanes de France et de Navarre, cela ne vous fera pas avancer dans la connaissance véritable de qui elles sont. Dans le régime de surveillance généralisé que favorise la guerre contre la terreur, et le désir d’apartheid, l’identité est devenue une affaire purement policière. Des histoires de traçage, de fichage, de délation.

Il faut faire confiance aux femmes musulmanes. Elles sont capables de défendre elles-mêmes leurs droits.

Elles auront le pouvoir qu’elles s’octroieront. En attendant, essayons surtout de sortir de la logique coloniale : «Ce sont tous des enfants, il faut les aider.» Les opprimés se libèrent eux-mêmes. Dans l’histoire de l’humanité, personne n’a jamais libéré les opprimés à leur place.

Elle peine à rentrer de plain-pied dans le monde qui vient.

Le fait est que les vaincus sont obligés, pour survivre, de connaître non seulement leur propre histoire, mais aussi celle de leurs dominants. Les dominants, eux, non. L’ignorance suffit. Du coup, ce n’est pas parce que l’on a eu un passé ensemble que l’on aura nécessairement un futur en commun. Un tel futur, il faudra le construire consciemment. Par la lutte.

Il n’y a guère d’histoire de l’Afrique qui ne soit en même temps une histoire du monde. Tout comme il n’y a guère d’histoire du monde qui ne soit en même temps une histoire d’Africains ou de leurs descendants. Et ceci ne vaut pas que pour hier.

… ne veut rien dire ! Il n’y a d’histoire que dans la circulation des mondes, dans la relation avec Autrui. C’est l’autre, le lointain, qui m’octroie mon identité. Une société qui refuse de se voir donner son identité par l’Autre est une société profondément malade, agitée par toutes sortes de troubles.

L’universalisme péteux est celui qui ne sait pas faire place à cette parole qui le conteste, ou qui exige d’être prise en compte. Il ne dispose plus des ressources de l’inclusion. C’est le cas de tout universalisme de type finalement ethnique. Quand j’entends ces gens - toutes sortes d’individus venus d’horizons divers qui ont fini par faire souche ici, mais que l’on ne cesse de renvoyer à leur différence - dire «je suis Français», je n’ai pas l’impression qu’ils veulent créer un Bantoustan en plein cœur de Paris. Ce que j’entends, c’est : «Ouvrez-la toute grande, cette porte.» La malhonnêteté consiste à voir du «communautarisme» là où cherche à s’exprimer une requête d’appartenance et d’inclusion, de possible vie commune ou à tout le moins conviviale. L’universalisme péteux, c’est celui qui, tout en les assignant à une différence supposée inéradicable, leur adresse le reproche de ne point vouloir s’intégrer.

Il étale partout ses limites. Il faudrait en assurer l’approfondissement non plus dans le sens de la différence ou même de cet universel que je viens de critiquer, mais en direction de l’en-commun. Dans un pacte de soin, le soin de la planète et le soin apporté à tous ses habitants, humains et non-humains.

Et bien, vive la poésie ! Elle est d’autant plus nécessaire que la trajectoire inverse, à savoir la relation d’inimitié, est implacable. On a besoin d’ouvrir portes et fenêtres. On a besoin d’un peu d’air par ces temps touffus et irrespirables. L’époque nous force à dormir tout en nous empêchant de rêver. Il faut redonner sa chance au rêve et à la poésie, c’est-à-dire à de nouvelles formes de la lutte, cette fois-ci sur une échelle véritablement planétaire.

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19 août 2016 5 19 /08 /août /2016 11:59

NOUVELLES ADHÉSIONS

CRÉATION D’UN COLLECTIF POUR L’ABROGATION DE LA CIRCULAIRE DU MINISTRE DE LA JUSTICE DU 5 NOVEMBRE 1973

(MARIAGE DES TUNISIENNES AVEC DES NON MUSULMANS)

PLATEFORME du COLLECTIF

Les 11 juillet et 10 aout 2016 se sont tenues deux réunion au siège de la FTCR - Tunisie ayant pour objet la circulaire du ministre de la justice en date du 5 novembre 1973 relative au mariage des tunisiennes musulmanes ou présumées tel avec des non musulmans ou présumés tel.

Cette circulaire est contraire à la constitution et aux conventions internationales ratifiées par l’Etat tunisien en matière de libertés individuelles et d’égalité hommes-femmes.

La constitution tunisienne du 27 janvier 2014 garantit dans :

- son préambule l’égalité des citoyennes et des citoyens en droits et en devoirs,

- son article 6 la liberté de croyance, de conscience et d’exercice des cultes,

- son article 21 l’égalité des citoyennes et des citoyens en droits et en devoirs et devant la loi sans discriminations.

- son article 46 la protection, la consolidation et l’amélioration des droits acquis des femmes.

Cette mesure discriminatoire est anticonstitutionnelle et contraire au code de statut personnel qui ne prévoit aucun empêchement explicite du mariage entre tunisienne musulmane et non-musulman. Elle remet en cause un droit fondamental de tout être humain : la liberté du choix du conjoint.

La circulaire du 5 novembre 1973 est contraire à la convention des Nations Unies sur le consentement au mariage, à l’âge minimum et à l’enregistrement des mariages, ratifiée par la Tunisie en 1968 et à la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes dans sa disposition du libre choix du conjoint ratifiées par la Tunisie respectivement en 1968 et en 1985

Cette prohibition est vécue par beaucoup de tunisiennes et plus précisément celles vivant à l’étranger qui se trouvent empêchées de transcrire leur mariage à l’état civil tunisien.

Les participantes et participants ont décidé de créer un collectif ouvert à toutes les associations et aux personnes qui le souhaitent pour demander l’abrogation de cette circulaire liberticide.

Elles et ils appellent toutes et tous les démocrates à participer à ce collectif en vue de l’organisation d’une campagne nationale et internationale pour abroger la circulaire du 5 novembre 1973 du ministre de la justice qui interdit le droit des Tunisiennes à épouser des conjoints non-musulmans.

Pour rejoindre cette initiative, merci de contacter la FTCR – Tunisie, 11 avenue Habib Thameur, Tunis 71 353 827 mail : ftcr.tunisie@gmail.com

Abderrazak KITAR (24537378 et 0033660158773) - Tarek BEN HIBA (tél : 28072655 et 0033646190915)

Premiers signataires :

Association Cultures des deux Rives (ACDR)

Association Tunisienne de Défense des Libertés Individuelles (ADLI)

Association Femme et Citoyenneté (AFC).

Association Tunisie Culture et Solidarité (ATCS).

Association Tunisie Terre des Hommes (ATTH).

Association des Tunisiens en France (ATF).

Association des Tunisiens en France Haute-Savoie (ATF - Haute Savoie).

Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD).

Association Tunisienne de Soutien des Minorités (ATSM)

Beity.

Collectif des Femmes Tunisiennes (CFT).

Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT).

Citoyens et Solidaires.

Citoyennes des 2 Rives (C2R).

Coalition pour les femmes de Tunisie – (CFT).

Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR).

Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES).

Français du monde (ADFE – Tunisie).

Horra - bureau régional de Tunis.

Ligue des Electrices Tunisienne (LET).

Ligue Tunisienne de Défense des Droits de l’Homme (LTDH).

Mouvement Citoyen des Tunisiens en France (MCTF).

Union Nationale de la Femme Tunisienne (UNFT).

Réseau Euroméditerranéen des Droits de l’Homme (REMDH).

Vigilance pour la Démocratie et l’Etat Civil (Yaquadha).

Personnalités :

Mourad ALLAL – militant associatif.

Ahmed AMARA - militant politique et associatif.

Ali BEN AMEUR – militant associatif.

Souad BAKALTI – historienne.

Houcine BARDI – Avocat.

Tahar BEN MEFTAH – enseignant.

Feti BEN SLAMA - psychanalyste et professeur à l'université.

Sophie BESSIS – économiste, essayiste et journaliste.

Mohamed BHAR - artiste musicien.

Annie BOUGUERRA - universitaire.

Larbi BOUGUERRA - membre Académie Bait al Hikma Carthage.

Nadia CHAABANE – ancienne députée, militante associative.

Alya CHERIF CHAMARI – avocate.

Mehdi CHEBBI – militant associatif.

Mohamed DAMAK – militant associatif.

Mohsen DRIDI - militant associatif.

Aïda EL AMRI - médecin radiologue, militante associative.

ANOUAR EL BASSI – avocat.

Chérif FERJANI – universitaire.

Claudette FERJANI -

Ahmed GALAI. - défenseur des droits humains.

Amna GUEDOUAR-MOHAMED – militante des luttes des femmes tunisiennes.

Saloua GUIGA - militante féministe.

Mohamed HAMROUNI - militant associatif.

Radhia HAMROUNI POTHIER – militante associative.

Aïcha HAMZA SAFI - professeur universitaire agrégée.

Salah HORCHANI – professeur universitaire.

Nacer JALLOUL – militant associatif.

Wafa JAOUA - doctorante.

Saloua KAMMARTI – militante associative.

Hassane KARKAR – universitaire.

Samia KCHAOU - gestionnaire.

Adel LTIFI – historien.

Jalel MATRI - président de l'ass. le Pont Genève.

Najet MILED – libraire.

Noureddine NAJAR - banquier retraite-militant politique.

Annie NOVELLI – militante associative.

Hichem OSMAN - militant des droits humains.

Hamadi REDISSI - professeur de sciences politiques

Youness RHOUMA – militant associatif.

Nathalie SAADALLAH – militante associative.

Hassen SLAMA, Universitaire.

Jean-Claude SOUFIR – médecin.

Amira TURKI - designer Plasticienne.

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 20:23

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Robert McNamara, le Big Data avant l'heure

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Tristan Gaston-breton

Les Echos - 16.08.2016

De Robert McNamara, secrétaire à la Défense sous Kennedy et Johnson, on connaît le rôle lors de la crise de Cuba puis de la guerre du Vietnam. On connaît moins son rôle chez Ford, où il mit en oeuvre de nouvelles méthodes de management fondées sur l'utilisation systématique de statistiques financières, qui contribuèrent à la renaissance de l'entreprise.

Toute sa vie, Robert McNamara fut un gestionnaire que les hommes intéressaient peu. Il n'avait aucune appétence particulière pour les mondanités, les réseaux ou les relations sociales. On le disait froid et distant. Il n'en avait pas non plus pour les produits. Les voitures ? Un « simple mode de transport », à ses yeux. Seuls les chiffres et ce qu'ils permettaient de faire l'intéressaient : bâtir des organisations performantes et connaître un marché dans ses moindres détails afin d'engranger un maximum de profits. C'est d'ailleurs en grande partie cette réputation de gestionnaire qui lui valut d'être appelé par le président Kennedy à la tête du ministère de la Défense. Avec une mission : gérer l'engagement des forces américaines au Vietnam. Cette passion pour les chiffres, McNamara l'avait contractée bien des années plus tôt sur les bancs de l'université d'Harvard.

Lorsqu'il y est admis en 1939 pour y suivre un MBA, Robert McNamara a vingt-trois ans. Fils d'un vendeur de chaussures en gros, il a déjà décroché un diplôme en mathématiques à l'université de Berkeley. L'atmosphère qui règne sur le campus d'Harvard est très différente de celle qu'il a connue en Californie. Depuis quelque temps, la prestigieuse université de la côte Est a entrepris de révolutionner les programmes de son MBA en introduisant une nouvelle matière : la planification financière. L'idée est de bâtir une approche budgétaire permettant à une entreprise d'atteindre tous les objectifs qu'elle s'est fixés et à son dirigeant de construire des « modèles rationnels » de développement pour chaque division. A Harvard, on estime que cette approche, fondée sur des analyses chiffrées, la planification détaillée des objectifs et des « reportings » réguliers, peut s'appliquer à toute activité économique, de la banque à l'industrie lourde en passant par les chemins de fer et la grande distribution. Les étudiants du MBA n'ont donc plus vocation à être des spécialistes de telle ou telle industrie ; ce sont désormais des généralistes dotés d'un bagage technique valable pour tous les secteurs. Ce concept marque une rupture dans la façon d'enseigner le management. Il décide également de la vocation de Robert McNamara. En 1940, son MBA en poche, il devient le plus jeune professeur de management de l'université d'Harvard. C'est alors que la guerre change son destin…

En mai 1942, quelques mois après l'attaque japonaise sur Pearl Harbor, McNamara reçoit la visite d'un jeune haut fonctionnaire, Charles Bates Thornton. Le futur fondateur, en 1953, du groupe de défense Litton Industries est alors l'assistant du sous-secrétaire d'Etat à la Guerre en charge de la guerre aérienne, Robert Lovett. Planificateur convaincu, celui-ci lui a confié une mission de toute première importance : créer un département contrôle statistique chargé de collecter la montagne de données sur la guerre aérienne en Europe et dans le Pacifique, bâtir des scénarios d'intervention de la force aérienne et les soumettre à l'état-major. Si Thornton est venu voir McNamara sur le campus d'Harvard, c'est parce qu'il a besoin d'un programme accéléré de formation en analyses statistiques pour les officiers de son équipe. Un an durant, McNamara se consacre à cette tâche. Jusqu'à ce que Thornton finisse par l'embaucher dans son équipe avec le grade de capitaine de l'US Air Force. Fréquence des vols, consommation de carburant, rotation des équipages, taux de perte, nombre de bombes larguées, pourcentage de destruction des objectifs… Dans son bureau de Washington, McNamara brasse des milliers de chiffres pour maximaliser les opérations aériennes. Les études qu'il mène sur la consommation des bombardiers B 29 entre l'Inde et la Chine lui permettent ainsi de définir le meilleur trajet pour le bombardement du Japon. L'US Air Force lui doit également une inflexion stratégique majeure : la décision de remplacer les bombardements à haute altitude sur des objectifs militaires par des bombardements à basse altitude et au moyen de bombes incendiaires sur les villes du Japon. Une décision prise à la suite d'études statistiques portant sur le pourcentage de maisons en bois, les dégâts sur les infrastructures, le taux des pertes civiles et leur impact sur le moral de la population, le tout à partir d'opérations comparables effectuées en Europe.

De l'armée au sauvetage industriel

La guerre terminée, la petite équipe conduite par Charles Bates Thornton, les « Whiz Kids » (« petits génies ») comme on les surnomme à Washington, s'interroge sur son avenir. Rester dans l'armée ? Il n'y a plus rien à y faire et on n'y gagne pas assez d'argent ! C'est alors que Thornton tombe sur un article du magazine « Life » qui décrit par le menu les difficultés que connaît le constructeur automobile Ford. De fait, l'entreprise créée en 1903 par Henry Ford, qui avait bâti son succès sur la célèbre Ford T, est au plus mal. A la mort de son fils aîné Edsel en 1943, le fondateur est revenu à la tête du groupe. Autoritaire, méfiant, instable mentalement, souffrant de graves problèmes cardiaques et d'athérosclérose, l'industriel a plongé Ford dans le chaos. Depuis son retour, le constructeur automobile, qui ne sort plus aucun modèle, perd 10 millions de dollars par mois. Une dérive à laquelle l'épouse et la belle-fille d'Henry Ford mettent un terme brutal : en septembre 1945, elles exigent du patriarche, sous peine de vendre leurs parts, qu'il quitte définitivement l'entreprise et qu'il nomme à la présidence son petit-fils, Henry Ford II. Un jeune homme de vingt-huit ans qui n'a quasiment aucune expérience de l'industrie. « Ford, voilà où nous devons aller ! » lance Charles Bates Thornton à la lecture de l'article de « Life ». Dans les jours qui suivent, lui, McNamara et huit autres anciens du département sontrôle statistique du ministère de la Défense adressent une offre de service à l'héritier Ford. « Nous pouvons sauver votre entreprise », promettent-ils dans leur courrier. Ils sont tous embauchés dans les premiers mois de l'année 1946.

Au siège de Ford à Detroit, McNamara et les Whiz Kids arrivent avec une idée simple : la façon de faire est plus importante que le produit. Leur première tâche consiste à mettre en place un système de gestion du cash-flow et des tableaux de bord chiffrés permettant d'analyser les coûts de tous les éléments entrant dans une voiture et de planifier sa fabrication dans des conditions financières optimales. Des outils que le vieil Henry Ford, qui avait horreur des comptables, s'était toujours refusé à adopter. Sous la houlette d'Ernest Breech, l'ancien patron de Bendix Aviation recruté par Henry Ford II en même temps qu'eux, les Whiz Kids s'emploient ensuite à réorganiser les lignes de production pour baisser le coût unitaire des véhicules. En deux ans, Ford a retrouvé le chemin de l'équilibre financier. Le départ de Thornton, en 1948, fait de l'ancien professeur à Harvard le leader du petit groupe et, bientôt, l'un des hommes les plus influents de la compagnie. Contrôleur financier en 1948, directeur général d'une divison en 1955, il devient deux ans plus tard vice-président en charge de l'ensemble des activités automobiles-camions du groupe.

Chez Ford, l'homme surprend par son mode de vie et ses méthodes de travail. Alors que presque tous les cadres dirigeants vivent dans le quartier résidentiel de Grosse Pointe, au bord du lac Michigan, lui a jeté son dévolu sur Ann Arbor, beaucoup plus éloigné mais dont l'atmosphère studieuse - la ville accueille l'université du Michigan - lui rappelle Harvard. Au siège de l'entreprise, il ne s'intéresse guère aux problèmes de qualité, qui lui paraissent secondaires, et n'a que des relations épisodiques avec les ingénieurs de production, les vendeurs et les spécialistes du marketing. Il entretient d'ailleurs des relations tendues avec Lee Iacocca, emblématique directeur commercial et futur patron du groupe Ford. Aux arguments de ses interlocuteurs, il oppose invariablement des quantités de statistiques et de données chiffrées.

Des méthodes révolutionnaires

Surprenantes pour l'époque, en apparence totalement déconnectées du terrain, ces méthodes s'avèrent en réalité redoutablement efficaces. Ainsi, en 1958, il joue un rôle clef dans le lancement de la Thunderbird 4 places qui doit compléter le modèle sport à deux places lancé en 1955. A Detroit, personne n'y croit : ni le bureau d'études, qui hurle à la trahison, ni Henry Ford II lui-même. Mais McNamara est cependant convaincu qu'il existe un créneau pour une voiture de milieu de marché, confortable et spacieuse destinée aux jeunes couples avec enfants, dont les moyens financiers progressent rapidement. Le fruit d'analyses statistiques sur le niveau de vie et les habitudes de consommation de cette clientèle, mais aussi sur le coût unitaire de ce véhicule et la meilleure façon de tirer parti de l'organisation industrielle existante. A Henry Ford II qui suggère de lancer un modèle entièrement nouveau sur ce segment de marché, il répond qu'il est beaucoup plus simple et beaucoup moins onéreux de modifier un modèle existant que de créer une nouvelle voiture. Les allocations de ressources seront modifiées à la marge et il ne sera pas utile de bâtir un réseau de ventes dédié ou de mobiliser des armées d'ingénieurs. Tout McNamara est là.

Mais son plus grand succès est incontestablement la Ford Falcon. Des données chiffrées qui constituent son quotidien, il a, en effet, retiré une autre conclusion : il y a de la place, sur le marché américain, pour un véhicule compact de petite taille, simple et sans options inutiles mais peu gourmand en carburant. Une hérésie aux Etats-Unis où les constructeurs ne jurent que par les grands modèles. C'est la crise de 1957-1958 qui lui a fait prendre conscience de cette lacune. Elle a poussé les consommateurs à resserrer leur budget automobile. L'équation que fait McNamara est simple : parce qu'elle ne nécessite pas de gros investissements industriels et qu'elle pourra être fabriquée avec les outillages existants, la voiture compacte sera peu coûteuse à produire et vendue en grand nombre, ce qui dégagera un maximum de profit. Etude statistique du marché, abaissement des coûts par une optimisation maximale des lignes de production, planification détaillée de toutes les étapes de la fabrication, reporting à tous les niveaux…

La Falcon marque l'apogée de la méthode McNamara. De fait, lancée en 1960, cette voiture est vendue à 435.000 exemplaires la première année. Elle représente alors 25 % du chiffre d'affaires total de Ford. Le 9 novembre 1960, le jour même où John F. Kennedy remporte la présidentielle face à son rival Nixon, Robert McNamara est nommé à la présidence de Ford. Il est le premier dirigeant de la firme à ne pas appartenir à la famille fondatrice. Huit semaines plus tard, il démissionne de son poste pour rejoindre le ministère de la Défense. Avec lui et le groupe des Whiz Kids, la planification financière et le reporting financier - qui en assure le contrôle - ont fait une entrée fracassante dans le monde de l'entreprise. Ils sont utilisés pour programmer les fabrications, concevoir et lancer de nouveaux produits, définir la nature des investissements… Ce modèle allait très vite traverser l'Atlantique et devenir un strandard pour toutes les grandes entreprises.

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