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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 16:04

Tunisie : révolte de la jeunesse marginalisée
par Alain Baron, le 24 janvier 20
16

Depuis le 17 janvier, des explosions de colère secouent une partie de la jeunesse tunisienne. Elles se
traduisent notamment par des manifestations, des sit-in devant où à l'intérieur de bâtiments de l'Etat,
des barrages routiers à l'aide de pneus enflammés, quelques pillages et même la mort d'un policier.
Les raisons de la colère
Tout a commencé à Kasserine, une ville déshéritée de l'intérieur du pays où un jeune chômeur est mort
électrocuté le 16 janvier. Il était monté sur un poteau électrique pour protester contre son retrait
arbitraire d’une liste d’embauches dans la fonction publique.
Dès le lendemain, des affrontements avec la police ont eu lieu sur place. Ce mouvement s'est ensuite
étendu dans une série de localités et certains quartiers de grandes villes. Le 22, le couvre-feu entre 20h
et 5h a été décrété sur l'ensemble du pays.1
Les causes de ces mouvements ne sont pas nouvelles. Depuis des années des milliers de jeunes, souvent
titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur, réclament un emploi. C'était déjà le cas lors du
soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008, puis de l'immolation de Mohamed Bouazizi le 17
décembre 2010 qui a été le signal du début de la révolution.
Mais cinq ans plus tard, la situation de l'emploi n'a pas changée, elle s'est même détériorée. Le nombre
de suicides est en augmentation parmi les jeunes, et des explosions locales de colère ont
périodiquement lieu. Cela a par exemple été le cas en 2015 dans le sud du pays ainsi que dans la région
de Gafsa où des jeunes chômeurs ont paralysé plusieurs mois le bassin minier.
Une des raisons pour lesquelles la tragédie de Kasserine a été le point de départ d'une vague nationale
de mobilisations, est l'aggravation de la crise globale que traverse la Tunisie.
Accentuant la politique néo-libérale en vigueur du temps de Ben Ali, le pouvoir est incapable
d'apporter la moindre solution aux jeunes réclamant un emploi.
Simultanément Nidaa Tounès, le parti arrivé en tête aux élections d'octobre 2015 a explosé. Un de ses
députés a comparé les clans rivaux à "une dispute entre coqs pour une poubelle".
Résultat, Ennahdha est redevenu le premier parti représenté à l'Assemblée. Avec un ministre de la
Justice et un ministre de l'Intérieur réputés proches d'Ennahdha, les dossiers des exactions commises
lorsque ce parti dirigeait le gouvernement en 2012-2013 ne sont pas près d'avancer.
L'absence d'alternative crédible
La création rapide de milliers d'emplois durables serait pourtant possible. Pour financer une telle
mesure, le Front populaire propose par exemple un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes, ainsi
1 Une série d'articles sur ces mobilisations est disponible sur le blog tunisien Nawaat :
- Kasserine : après le deuil, l’embrasement (19 janvier)
http://nawaat.org/portail/2016/01/19/kasserine-apres-le-deuil-lembrasement/
- Reportage à Kasserine : « Personne ne saura calmer la colère de la faim » (21 janvier)
http://nawaat.org/portail/2016/01/21/reportage-a-kasserine-personne-ne-saura-calmer-la-colere-de-la-faim/
- Ridha Yahyaoui : Un stylo m’a tuER (22 janvier)
http://nawaat.org/portail/2016/01/22/ridha-yahyaoui-un-stylo-ma-tuer/
qu'un moratoire de trois ans sur le remboursement de la dette, qui représente 18 % du budget et la
principale dépense de l'Etat.
Mais le Front populaire, qui rassemble l'essentiel des organisations de gauche, ne dispose que de 7 %
des sièges au Parlement. Il peine également à se structurer et à définir une stratégie globale à la hauteur
des enjeux.
Plusieurs associations, dont la Ligue tunisienne de défense des droits de l’Homme (LTDH) ont appelé
« à l’adoption d’un modèle économique dont l’objectif est la réduction des disparités régionales et des
inégalités sociales », en disant leur « déception » face à l’inaction des différents gouvernements.
En ce qui la concerne, l'UGTT a appelé le gouvernement à trouver des solutions "urgentes et efficaces"
pour résoudre rapidement les problèmes du chômage et du développement dans les régions
défavorisées. Elle a réitéré les projets alternatifs, qu'elle avait déjà proposés aux gouvernements
précédents.
Une solidarité hésitante
Même si la grande majorité de la population reconnait la légitimité des revendication des chômeurs,
beaucoup sont choqués par les violences commises ces derniers jours. Ils craignent que des djihadistes
se mêlent aux manifestants afin de développer le chaos. Suite au traumatisme causé par les exactions de
Daech en Tunisie, la crainte existe que les tâches supplémentaires confiées à la police et l'armée se
fasse au détriment de leurs autres tâches : la lutte contre les réseaux et maquis islamistes ainsi que le
trafic d'armes en provenance notamment de Libye.
En ce qui les concernent, les organisations de jeunes ont du mal à mobiliser. Les rassemblements et
manifestations de solidarité organisés dans les grandes villes par l'Union des diplômés-chômeurs
(UDC) et l'Union générale des étudiants de Tunisie (UGET) n'ont jamais rassemblé à ce jour plus de
300 participant-e-s.
Les difficultés d'une jonction avec le mouvement ouvrier organisé
Comme souvent en Tunisie, la possibilité d'un réel mouvement de solidarité va largement dépendre du
positionnement du mouvement syndical. Mais de ce côté là, rien n'est en ce moment très simple.
Sous l'impulsion de la gauche de l'UGTT, le mouvement syndical sort en effet d'une année de
mobilisations intenses.
Celles-ci ont permis au premier semestre une victoire historique dans l'enseignement secondaire, et des
avancées appréciables dans le reste du secteur public ainsi que dans certaines entreprises privées.
La vague de grèves générales régionales dans le secteur privé au second semestre a par contre été
brutalement interrompue le 25 novembre après l'attentat de Daech à Tunis.
Après des mois de tensions, le risque existe aujourd'hui que les syndicalistes les plus combatifs
relâchent la pression. Cela accentue au sein de l'UGTT le danger d'un retour de balancier vers la routine
et la recherche de consensus avec les adversaires des intérêts des salariés et des chômeurs.2
Un compromis à minima avec le patronat a par exemple été trouvé en catastrophe le l9 janvier au sujet
des augmentations salariales dans le secteur privé.
Du coup, la reprise des grèves générales régionales dans le privé a été annulée, dont celle prévue le 21
janvier dans la région de Tunis.
2 Le 20 janvier, au premier rang des invités à la cérémonie des 70 ans de l'UGTT, figuraient les porte-parole de
l'ensemble du spectre politique tunisien, dont le Président d'Ennahdha, ainsi qu'un représentant du syndicat patronal UTICA.

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Published by atf-federation - dans Echos de Tunisie
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