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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 20:18

A mon frère disparu, Abbas Bahri

par Mohamed Jaoua[1]

La Tunisie pleure Abbas Bahri. Mathématicien de génie, homme de science et de culture, savant au sens médiéval du terme, c’était un érudit et un esprit universel, sans doute le cerveau le plus puissant auquel notre pays ait donné naissance. Avec lui, j’ai perdu le 10 janvier un ami de quarante ans, un compagnon des bons et des mauvais jours, un frère.

Je l’ai connu à Paris en 1974, j’arrivais alors de Tunis et il venait d’intégrer la rue d’Ulm. Les mathématiques nous avaient rapprochés, et la politique tout autant. Militants de gauche dans un pays qui ne tolérait qu’une opinion, patriotes et internationalistes, nous avons traversé ensemble – au sein d’un petit parti d’opposition – les controverses intellectuelles les plus riches qu’il ait été donné aux jeunes de notre époque de connaître.

La première était celle du rapport de la démocratie au socialisme, dont la résolution a ouvert le long chemin qui nous conduisit au 14 janvier. Et la seconde celle du rapport de l’Islam à la politique, charriée par la révolution iranienne et l’irruption de l’islamisme dans le champ politique tunisien. Je me souviens de nos débats sans fin dans les chambres d’étudiants enfumées qui nous servaient de lieux de réunion, de nos accords et de nos désaccords, invariablement conclus autour d’une bonne table. Abbas les éclairait d’interventions érudites, argumentées, convoquant l’histoire de la Tunisie depuis La Kahena à Ali Ben Ghedahem, celle du mouvement social et national contemporain, et l’histoire du monde. Convoquant aussi la pensée moderne issue de la Renaissance et de la Révolution française, nourrie d’éléments de science et de culture dont beaucoup puisaient aux sources des lumières de la civilisation arabo-islamique.

Présent sur la scène syndicale avec la création de la « Base des grandes écoles » qui fut une préfiguration de l’ATUGE, présent sur sur le terrain culturel avec l’organisation du ciné club Ibn El Haythem, des journées culturelles tunisiennes, et l’édition de la revue de cinéma « Adhoua », Abbas était de tous les échanges et de tous les débats.

Sans oublier sa présence militante à la base, aux réunions de l’UGET et du Collectif tunisien du 26 janvier, créé pour défendre l’UGTT aux prises avec la répression. Et ces collages d’affiches au petit matin, courant de quai en quai pour fuir agents de la RATP et policiers, avec pour récompense le café noir pris à 7H dans quelque bistrot à peine ouvert. C’est encore barbouillé de colle qu’il nous salua un de ces matins là pour s’en aller tranquillement passer le concours d’agrégation, dont les épreuves commençaient une heure plus tard. Il y fut admis, bien sûr, classé 25ème sur environ 200 reçus, dans ce concours qui était alors d’une exigence redoutable. Sans autre préparation que son ébullition intellectuelle constante et sa curiosité sans cesse aux aguets.

Car Abbas n’avait nul besoin de « préparation », puisque les mathématiques étaient sa première langue – à côté de toutes les autres – et sa respiration. Il en lisait les ouvrages savants comme d’autres des romans, et en maniait les concepts les plus ardus avec une facilité déconcertante. Il lui fallut ainsi moins de deux ans pour venir à bout de sa thèse d’Etat, là où il en fallait cinq ou six à un doctorant « normal ». Et quelle thèse ! Il y révolutionna l’étude des équations aux dérivées partielles en y convoquant les outils de la géométrie. Sa culture encyclopédique lui permettait en effet de s’affranchir de toutes les frontières interdisciplinaires, lui donnant une puissance inégalée dans l’analyse et la résolution des problèmes.

Thèse soutenue, le voilà aussitôt à Tunis – loin des voies royales ouvertes à son génie – pour intégrer la Faculté des Sciences en 1981 en qualité de maître de conférences. La désillusion, celle de la « normalisation », y fut aussi grande que l’étaient ses ambitions pour le pays. Il se résolut donc à reprendre la route en 1982 pour s’installer d’abord à Chicago, puis à l’Ecole Polytechnique, avant d’intégrer l’Université de Rutgers en 1987 où il effectua toute la suite de sa carrière.

En 1990, il s’est heureusement trouvé un homme d’Etat – Mohamed Charfi – pour rétablir l’honneur de l’université tunisienne en l’y réintégrant, en qualité de professeur à l’ENIT. Nous pûmes alors tirer pleinement parti de ses compétences et de son rayonnement pour lancer une formation doctorale en Mathématiques Appliquées, au sein de laquelle il joua un rôle déterminant. Orchestrant la noria des visites à Tunis de sommités internationales, et celles de nos enseignants et doctorants aux Etats Unis, animant un séminaire de haute facture, encadrant de nombreux doctorants, enseignant en DEA les mathématiques les plus actuelles, Abbas déploya une énergie sans pareille pour hisser cette formation au plus haut niveau international. Avec sa présence constante, sa patience et sa bienveillance infinies, notamment avec les plus jeunes, avec sa générosité dans le partage de la science inépuisable qui était la sienne, avec son humilité et sa gentillesse jamais prises en défaut.

Lorsque les vicissitudes politiques l’éloignèrent à nouveau du pays, car sa liberté d’esprit ne pouvait tolérer aucune compromission, Abbas continua à entretenir ses collaborations avec les mathématiciens tunisiens. Nombreux sont ceux – jeunes et moins jeunes – qu’il invita régulièrement à Rutgers, les aidant à tisser leurs liens avec la communauté internationale. Et tout aussi nombreuses furent ses interventions dans les cénacles mathématiques tunisiens les plus essentiels, les plus profonds en même temps que les moins ostentatoires, comme ce colloque annuel de « Dar El Hout » qu’il a constamment enrichi de sa présence et de son intérêt. Car Abbas ne méprisait rien davantage que le clinquant et la lumière factice, puisqu’il était lui-même lumière, éclatante.

De ce géant qui était mon cadet, j’ai davantage appris que de nombre de mes maîtres. Et d’abord de ne jamais penser petit, car aucune ambition ne saurait être assez grande pour notre pays, pour peu qu’il fasse de la science son credo. Lui pensait dur comme fer que la roue de l’histoire avait tourné, et qu’il nous revenait à présent de reconstruire le monde. Et Dieu … qu’il avait raison !

Adieu Abbas, l’ami, le frère. Adieu, l’oncle si drôle et affectueux dont se souviennent avec émotion mes enfants. Adieu l’exemple vivant, et d’autant plus vivant aujourd’hui dans nos cœurs que tu n’es plus. Là bas, dans ce pays lointain où nous nous retrouverons un jour, je sais que tes équations continuent à vivre, tes éclats de voix à surprendre et tes fulgurances à illuminer. Alors, quand un éclair surgira dans le ciel, quand un orage y grondera et qu’un grand rire tonnera, je saurai que c’est encore toi qui fais des tiennes. Et je serai heureux de te savoir toujours proche … car tu ne nous pas quittés, n’est-ce pas ?

Mohamed Jaoua

Tunis, 14 janvier 2016

[1] Mathématicien

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