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20 avril 2017 4 20 /04 /avril /2017 15:35

Directeur de la publication : Edwy Plenel
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Retraite, retour au pays: la vieillesse éprouvante des immigrés âgés 

PAR SANA SBOUAI
ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 18 AVRIL 2017

Pour de nombreux travailleurs étrangers, la retraite est un moment d'autant plus difficile qu'ils ont le
sentiment que la France cherche à les mettre à la porte. La prosaïque question des droits sociaux se mêle à celle, essentielle, du lien à la terre d’origine. Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut Panos Afrique de l’Ouest. Le lieu de rendez-vous ressemble à une ruche ! En
rez-de-chaussée d’un immeuble du Xe arrondissement, à Paris, la pièce vitrée est pleine à craquer de petits papis, collés les uns aux autres, qui jouent aux cartes, aux dominos, qui papotent et rigolent. Au milieu des joueurs, un homme plus jeune, la cinquantaine, coincé dans une veste de sport dont la fermeture est remontée jusqu’au cou, passe de table en table pour ramasser les verres de thé vides ou en servir de bien pleins. 

À l’entrée, une feuille scotchée à la porte explique que l’accès du lieu est réservé aux plus de 50 ans. C’est le local de l’association Espace Fârâbi, structure de proximité qui accompagne les personnes vieillissantes, en particulier issues de l’immigration. C’est un lieu de passage, d’échange, d’entraide. L’endroit est principalement fréquenté par des Maghrébins, de temps en temps quelques Subsahariens et des Asiatiques viennent également s’informer, preuve des changements dans la population âgée migrante, conséquence inéluctable du vieillissement des dernières vagues d’immigration.
Cet après-midi, c’est le bienveillant Adel qui répond aux multiples demandes, pendant que l’homme à la
veste de sport, Habib, un habitué, donne un coup de main. Ce Tunisien avait 36 ans quand il est arrivé en France, il en a 52 aujourd’hui. Il pensait venir pour quelque temps « et finalement… ». Timide, il hésite d’abord à témoigner, ne comprend pas : lui est encore jeune, de quoi peut-il bien parler ? Oui, il est jeune, mais en émigrant, avait-il pensé à sa vieillesse ? Il éclate de rire : « Jamais ! » Et aujourd’hui ? « Non ! Toujours pas ! On ne pense jamais à après. » Quand il vient passer quelques heures à l’Espace Fârâbi, les retraités lui parlent comme à un petit frère. Certains regrettent d’être venus en France,
d’autres pas. Certains ont des difficultés avec la vie au quotidien, l’aspect administratif, le lieu de résidence ou encore l’isolement.
Le choc de la réalité «En venant en France, je n’imaginais pas que la situation pouvait être compliquée. Cette réalité a été un choc. Ici il y a beaucoup de gens démunis, et qui sont seuls. Il y a ceux qui  regrettent leur vie. Et ceux qui, même s’ils sont seuls ici, ne peuvent plus rentrer, car ils ne peuvent plus vivre au pays», témoigne-t-il. La réalité à laquelle il a été confronté est proche de celle de son compatriote Tahar, originaire du sud tunisien, arrivé en France en 1972, retraité retourné au pays, qui touche une allocation de complément à sa faible retraite et qui a des soucis de logement quand il revient en France, car les foyers ferment. Ou alors, de la réalité de Sadok, arrivé en France «avant Mitterrand», retraité depuis deux ans, pris dans la valse des allers-retours et qui attend la réception de sa carte de séjour retraité. Sadok est rentré au pays pour être avec sa famille, mais aussi parce que sa maigre
retraite ne lui permet pas de vivre dans l’Hexagone. 
En 2013, un rapport d’information sur les immigrés âgés avait été rédigé par une mission d’information
de l’Assemblée nationale. Selon ce document, cette même année, « les immigrés des États tiers âgés
de plus de 55 ans représentaient plus de 800 000 personnes et les plus de 65 ans près de 350 000
personnes. Deux tiers des plus de 65 ans viennent d’un pays du Maghreb [...]. On compte ainsi 127 000
Algériens, 65 000 Marocains et 37 000 Tunisiens ». Lors d'une manifestation, le 10 janvier 2017, à Boulogne-Billancourt, à la suite de l'incendie d'un foyer de la ville. Les petits droits des retraités étrangers 

Le rapport parlementaire dressait un constat peu glorieux, qui n'a pas changé quatre ans plus tard :
la présence de ces immigrés est toujours perçue comme temporaire ; l’attribution des droits sociaux
est tardive ; l'accès au logement est compliqué ; les pensions de retraite sont inférieures à la
moyenne… Ali el-Baz, membre du bureau du Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti),
connaît l’impact de ces obstacles sur la vie de ces retraités. « Avant, les retraités migrants, je n'y pensais
jamais, mais avec le temps je me rends compte... ce sont des gens seuls. » Ali el-Baz, qui assure une
permanence téléphonique sur les droits de séjour, a fait sa vie en France : 40 ans passés ici. Il a travaillé, fondé une famille et a toujours milité en faveur des droits des étrangers. Arrivé dans l’Hexagone sans papiers, il a très vite été régularisé. Il n'a jamais oublié son parcours et a toujours défendu les droits des autres : contre le harcèlement, contre les injustices. Dans les préoccupations de ses interlocuteurs,
la question des petites retraites revient souvent.
Beaucoup se plaignent du décalage entre leur pension et la réalité du travail effectué, du fait de trimestres non cotisés, faute d’emplois déclarés ou parce qu'ils ont travaillé sous alias. Les plus démunis peuvent bénéficier de l'allocation solidarité pour les personnes âgées (ASPA), soumise à une condition de résidence : six mois et un jour par an passés en France. Quand un retraité veut rentrer dans son pays d'origine, la situation se complique. « Les gens ne comprennent pas pourquoi, quand vient le temps de la retraite, ils sont obligés de vivre ici en France », rapporte Ali el-Baz.
Autre sujet d'inquiétude : l'assurance maladie et la prise en charge des soins pour le travailleur et sa
famille. Ou encore l’hébergement : alors que les foyers et les hôtels meublés disparaissent progressivement,
les retraités maghrébins, de même que les migrants subsahariens, ont plus de mal à se loger, explique Ali el-Baz. « On veut exclure les migrants de leurs droits, qu'ils rentrent chez eux avec le minimum de droits, qu'ils ne viennent pas se soigner, qu'ils ne touchent pas leur allocation solidarité, qu'ils rentrent chez eux avec rien… En fait, c'est presque une auto-expulsion... Tu quittes tout seul... », témoigne-t-il.
Le « fiasco » du décret d’octobre 2015
Pour remédier à une partie des problèmes et permettre aux retraités étrangers d'accéder à leurs droits sociaux quel que soit leur lieu de résidence, une nouvelle allocation a été mise en place, à la suite du décret du 6 octobre 2015. Cette aide à la réinsertion familiale et sociale (ARFS), qui figurait parmi
les recommandations du rapport de l’Assemblée nationale, trouve son origine dans la loi de 2007 sur
le droit au logement opposable. Son objectif était de faciliter le séjour de longue durée dans leur pays
d'origine des immigrés retraités résidant en foyers, tout en garantissant leur droit aux prestations en France. 

Le résultat est un « fiasco », selon Antoine Math, chercheur et bénévole au Gisti. Dès l'instauration de
cette allocation, il a dénoncé ses conditions d'accès trop strictes et son inefficacité. Le temps lui a donné
raison. Seule une centaine de demandes auraient été déposées, loin des 35 000 bénéficiaires annoncés par la ministre des affaires sociales Marisol Touraine. «Cette aide devait répondre à la possibilité de retour, à la possibilité de se déplacer sans perdre ses droits.
Cela n'a pas été le cas », estime Antoine Math qui souligne le cynisme sous-jacent de l’initiative, laquelle
devait permettre de faire de la place dans les foyers.
Arrivé du Mali en 1981, Mamadou Baradji, qui habite un foyer à Courbevoie en banlieue parisienne,
confirme : « Moi je ne comprends pas, déclare-t-il. Ils ne veulent pas nous voir, mais ils veulent que nos
maigres retraites soient dépensées ici. Ils ne nous laissent pas partir, mais ils transforment les foyers qui
nous logent en espaces réduits et accueillant tous les publics.»
Retourner au pays ?
Derrière les difficultés administratives, c’est le lien avec le pays d’origine, la liberté de circulation et la
question de l’isolement qui apparaissent. Ali el-Baz voit certaines de ses connaissances vieillir isolées. Car peu de gens ont anticipé ce moment : « Un jeune qui pense à la retraite, ce n'est pas un jeune ! On y pense quand on passe 50 ans, sinon il y a quelque chose qui cloche ! », plaisante-t-il.
Les uns choisissent de vieillir en France, les autres veulent rentrer dans leur pays d’origine. Selon les
statistiques de la Caisse nationale d’assurance vieillesse, en 2015, 8,9 % des 13,8 millions de retraités
résidaient à l’étranger. Parmi eux, 50,6 % vivaient en Europe et 43,9 % en Afrique, dont 96,2 % en Algérie, au Maroc et en Tunisie.


La vieillesse : éviter de mal mourir 
Et si beaucoup de travailleurs émigrés veulent rentrer, c'est que la question de la fin de vie aboutit à celle de la mort et du lieu d'inhumation. «La mort prend une autre dimension quand on est loin de sa terre d'origine, de ses habitudes, loin de ses marqueurs. Au pays, il s'agit d'un processus normal, ordinaire : il y a une socialisation autour de cette question, une présence qui n'est pas angoissante. Or, dans la situation migratoire, les gens ont un regard inquiet », explique Omar Samaoli, anthropologue et gérontologue, créateur de l’Observatoire gérontologique des migrations en France (OGMF). «La question n'est pas tant de mourir. Tout le monde va mourir ! L'appréhension est liée au fait de mal
mourir. Et mal mourir, c'est mourir hors normes, hors des normes posées par la société d'origine. C'est être privé des rituels, de la sociabilité qu'il y a autour de la mort », poursuit-il. D'où l’importance du lieu
d’inhumation : « La question est celle de la distance et du lien que les gens maintiennent avec le pays
d'origine. Quand les liens ne sont plus permanents, alors les gens veulent être enterrés dans leur pays
d'origine.» Lors d’un drame récent, ce lien avec le pays d’origine a prévalu : à la fin du mois de décembre 2016, un travailleur malien, âgé d’une quarantaine d'années seulement, a perdu la vie lors de l’incendie du foyer dans lequel il vivait à Boulogne-Billancourt. Exceptionnellement, le consulat du Mali a pris en charge le rapatriement du corps. Mais souvent, les communautés s’organisent par elles-mêmes.
Pour Omar Samaoli, les amis du défunt estiment souvent nécessaire de rapatrier pour ne pas  doublement faillir : du point de vue de l’ami décédé et du point de vue du pays d’origine. Ce
phénomène, explique l'anthropologue, est plus marqué dans la population des travailleurs subsahariens; pour de nombreux Maghrébins, à l'inverse, l’idée de donner une sépulture en France est une manière de construire une mémoire.
Cette question de leur dernière demeure, il arrive que les retraités de l’Espace Farabi se la posent. Avec
elle, les regrets resurgissent, comme dans la chanson «Allô allô l’agence» du chanteur Ali Ouaguenoun, qui appelle une agence de voyages pour acheter un billet de retour. Il dit avoir perdu sa jeunesse et souhaite rentrer chez lui. Des paroles dures et pleines de nostalgie. Ali el-Baz tempère, philosophe : «Chaque moment de la vie doit être vécu. Et même si la fin de vie ou la retraite ne sont pas terribles, elles ne doivent pas remettre en question le reste.» 
Boite noire
Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec l’Institut Panos Afrique de l’Ouest.

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