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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 20:53

La dette, antichambre de la conquête coloniale de l’Égypte

Comme en Tunisie, la gestion de la dette en Égypte à la fin du XIXe siècle a constitué une arme décisive de l’intervention directe des puissances européennes. Elle a conduit à la mise sous tutelle du pays puis à sa conquête par le Royaume-Uni en 1882.

L’Égypte encore sous tutelle ottomane entame au cours de la première moitié du XIXe siècle un vaste effort d’industrialisation et de modernisation. George Corm en résume ainsi l’enjeu : « C’est évidemment en Égypte que Mohammed Ali fera l’œuvre la plus marquante en créant des manufactures d’État, jetant ainsi les bases d’un capitalisme d’État qui ne manque pas de rappeler l’expérience japonaise du Meiji »1. Cet effort d’industrialisation se poursuit tout au long de la première moitié du XIXe siècle, sans recours à l’endettement extérieur. Les ressources internes sont mobilisées en priorité. En 1839-1840, une intervention militaire conjointe du Royaume-Uni et de la France, suivie un peu plus tard d’une seconde agression, cette fois du Royaume-Uni et de l’Autriche-Hongrie, obligent le gouverneur d’Égypte2 Méhémet Ali (Mohammed Ali) à renoncer à la Syrie et à la Palestine, alors sous domination ottomane.

Un tournant radical est pris à partir de la seconde moitié du siècle. Les successeurs de Méhémet Ali adoptent le libre-échange sous la pression du Royaume-Uni, démantèlent des monopoles publics et recourent massivement aux emprunts extérieurs. C’est le début de la fin. L’ère des dettes égyptiennes commence : les infrastructures de l’Égypte seront abandonnées aux puissances occidentales, aux banquiers européens et aux entrepreneurs peu scrupuleux.

Entre les années 1850 et 1876, les banquiers de Londres, de Paris et d’autres places financières cherchent activement à placer leurs capitaux tant en Égypte que dans l’empire ottoman et dans d’autres continents. Dans un premier temps, le nouveau modèle fondé sur l’endettement et le libre-échange semble bien fonctionner, mais cet apparent succès tient à des facteurs extérieurs que ne maîtrisent pas les autorités égyptiennes, telle la guerre de Sécession en Amérique du Nord qui provoque la chute des exportations américaines de coton, les premières du monde. Cela fait monter très fortement le prix du coton sur le marché mondial. Les revenus d’exportation de l’Égypte, productrice de coton, explosent. Cela amène le gouvernement d’Ismaïl Pacha à accepter encore plus de prêts des banques (britanniques et françaises principalement). À la fin de la guerre de Sécession, les exportations américaines reprennent et le cours du coton s’effondre.

L’Égypte dépend des devises que lui procure la vente de son coton, principalement à l’industrie textile britannique, pour rembourser sa dette aux banquiers européens.

Trente ans d’emprunts impossibles à rembourser

En 1876, la dette égyptienne atteint 68,5 millions de livres sterling (contre 3 millions en 1863). Le service de la dette absorbe les deux tiers des revenus du pays et la moitié des revenus d’exportation. Les montants encaissés par l’Égypte restent faibles, tandis que les banquiers exigent et reçoivent en retour des montants très élevés. Prenons l’emprunt de 1862 : les banquiers européens émettent des titres égyptiens pour une valeur nominale de 3,3 millions de livres sterling, vendus à 83 % de leur valeur nominale. L’Égypte ne reçoit que 2,5 millions de livres, desquelles il faut encore déduire la commission prélevée par les banquiers. Le montant que doit rembourser l’Égypte en 30 ans s’élève à près de 8 millions de livres si on prend en compte l’amortissement du capital et le paiement des intérêts.

Autre exemple, l’emprunt de 1873 : les banquiers européens émettent des titres égyptiens pour une valeur nominale de 32 millions de livres et ils les vendent avec un rabais de 30 %. En conséquence, l’Égypte ne reçoit qu’un peu moins de 20 millions de livres. Le montant à rembourser en 30 ans s’élève à 77 millions de livres (intérêt réel de 11 % + amortissement du capital). Cet alourdissement de la dette et les taux d’intérêt exigés sont intenables. Les conditions financières imposées par les banquiers rendent impossible le remboursement. L’Égypte doit constamment emprunter afin d’être en mesure de poursuivre les paiements dus sur les anciennes dettes.

En 1875, pris à la gorge par les créanciers, l’Égypte cède au gouvernement du Royaume-Uni sa participation dans le canal de Suez inauguré en 1869. Le produit de la vente des 176 602 actions Suez que détenait l’Égypte — soit près de la moitié du capital de la Compagnie de Suez — au gouvernement britannique à la fin de novembre 1875 finance les échéances de paiement de la dette de décembre 1875 et de janvier 1876 qui étaient particulièrement lourdes.

Finalement, malgré des efforts désespérés pour rembourser la dette, l’Égypte est amenée à en suspendre le paiement en 1876. Il est important de souligner qu’au cours de cette même année 1876, l’empire ottoman, le Pérou (à l’époque l’une des principales économies d’Amérique du Sud) et l’Uruguay se déclarent en cessation de paiement. Il faut donc en chercher les causes au plan international. Une crise bancaire éclate à New York, Francfort, Berlin et à Vienne en 1873 et affecte progressivement la City de Londres. Ainsi, la volonté de prêter à des pays périphériques se réduit fortement. Or, ces pays avaient constamment besoin d’emprunter pour rembourser les anciennes dettes.

Accords tacites entre Londres, Paris et Berlin

Les gouvernements de Londres et de Paris, bien que concurrents, s’entendent pour soumettre l’Égypte à leur tutelle via la Caisse de la dette qui a la mainmise sur une partie des impôts et que les représentants du Royaume-Uni et de la France dirigent. Sa mise en place est suivie d’une restructuration de la dette égyptienne qui satisfait les banquiers, car sans aucune réduction de l’encours. Le taux d’intérêt est fixé à un niveau élevé, 7 %, et les remboursements portés à 65 ans. Une rente confortable est assurée aux épargnants européens, garantie à la fois par la France, le Royaume-Uni et par les revenus de l’Égypte dans lesquels la Caisse de la Dette publique peut puiser.

Le Royaume-Uni, de loin la première puissance européenne et mondiale, entend contrôler et dominer entièrement la Méditerranée orientale qui gagne en importance grâce au canal de Suez, accès direct à la route maritime des Indes britanniques et de l’Asie. Il souhaite marginaliser la France, qui exerce une influence certaine en Égypte à cause des banques et du canal de Suez dont la construction a été financée via la bourse de Paris. Afin que Paris laisse entièrement la place à Londres, il faut tout d’abord satisfaire les intérêts des banquiers français, très liés aux autorités de leur pays, et offrir une compensation dans une autre partie de la Méditerranée. C’est là qu’intervient un accord tacite entre Londres et Paris : l’Égypte reviendra au Royaume-Uni tandis que la Tunisie passera sous le contrôle de la France. En 1876-1878, le calendrier exact n’est pas encore fixé, mais la perspective est claire.

L’avenir de la Tunisie et de l’Égypte ne se règle pas seulement entre la France et le Royaume-Uni. L’Allemagne, qui vient d’être unifiée et qui est la principale puissance européenne montante à côté du Royaume-Uni, a son mot à dire. Otto von Bismarck, le chancelier allemand, a déclaré à maintes reprises lors de conversations diplomatiques secrètes qu’il ne prendrait pas ombrage d’une prise de contrôle de l’Égypte par Londres et d’une prise de contrôle de la Tunisie par la France. En contrepartie, l’Allemagne veut avoir le champ libre dans d’autres parties du monde. En somme, le sort réservé à l’Égypte et à la Tunisie préfigure le grand partage de l’Afrique auquel les puissances européennes se livreront, quelques années plus tard, lors d’une autre conférence à Berlin tenue en 18853.

Sous domination britannique

Dans le cas de l’Égypte et de la Tunisie, la dette a constitué l’arme la plus puissante utilisée par des puissances européennes pour assurer leur domination, en les menant jusqu’à la soumission totale de pays qui jouissaient jusque-là d’une véritable indépendance. La Caisse de la dette publique impose à l’Égypte des mesures d’austérité très impopulaires qui génèrent une rébellion militaire ; le général Ahmed Orabi défend des positions nationalistes et résiste aux diktats des puissances européennes. Le Royaume-Uni et la France en prennent prétexte pour envoyer un corps expéditionnaire à Alexandrie en 1882. Finalement, le Royaume-Uni entre en guerre contre l’armée égyptienne, occupe militairement de manière permanente le pays et le transforme en protectorat. Sous domination britannique, le développement de l’Égypte sera largement bloqué et soumis aux intérêts de Londres. Comme l’écrivait Rosa Luxemburg en 1913, « l’économie égyptienne a été engloutie dans une très large mesure par le capital européen. D’immenses étendues de terres, des forces de travail considérables et une masse de produits transférés à l’État sous forme d’impôts ont été finalement transformés en capital européen et accumulés. »4.

La Caisse de la dette publique ne sera supprimée qu’en juillet 1940. L’accord imposé à l’Égypte par le Royaume-Uni en 1940 prolonge la domination financière et coloniale, et Londres obtient la poursuite des remboursements d’une dette devenue perpétuelle. Il faudra le renversement de la monarchie égyptienne en 1952 par Gamal Abdel Nasser et la nationalisation du canal de Suez le 26 juillet 1956 pour que, pendant une quinzaine d’années, l’Égypte tente à nouveau un développement partiellement autonome.

1Georges Corm, «  L’endettement des pays en voie de développement : origine et mécanisme  » in Sanchez Arnau, J.-C. coord. Dette et développement (mécanismes et conséquences de l’endettement du Tiers-monde, Publisud, 1982  ; p. 39.

2NDLR. L’empire ottoman donnait à Méhémet Ali le titre de wali, c’est-à-dire de gouverneur, mais lui se désignait comme khédive (suzerain, seigneur ou vice-roi en persan), même si ce titre n’a été officiellement reconnu qu’en 1867 à son petit-fils Ibrahim Pacha et la création d’un khédivat d’Égypte (1867-1914).

3Henri Wesseling, Le partage de l’Afrique - 1880-1914, Denoël (Folio Histoire, 2002), 1996.

4Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital, Maspero, vol. II, 1969  ; p. 104.

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