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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 14:25
  
   (BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

PARLOIR, FAMILLE D'ACCUEIL... UN QUOTIDIEN DIFFICILE

Salim est en colère quand il revoit sa mère pour la première fois, en prison. Il ne veut pas s’approcher d’elle, fait des allers-retours dans le parloir. Il crie, dit "non". La petite Nora, elle, reste collée aux éducateurs. "Pour eux, leur mère avait disparu", commentent ces derniers. Cette première visite en prison a eu lieu six mois après leur retour en France. Un délai plutôt rapide. "J’ai des clients qui n’ont pas pu voir leurs enfants pendant un an", déplore Martin Pradel. Selon l’avocat, les juges des enfants ont beau autoriser ces visites, les personnels de la protection de l’enfance mettent du temps à les effectuer, faute de moyens et de formation.

Ces services sociaux sont déjà complètement débordés par la soixantaine d’enfants rentrés. Ils se font une montagne d’avoir affaire à des enfants de jihadistes.

Martin Pradel, avocat

Son confrère, Jérémie Boccara abonde : "L’ASE (Aide sociale à l’enfance) n’est pas du tout armée. Ils sont toujours à vouloir séparer les enfants des parents. On va ostraciser ces mômes. Plus on les sépare de leurs parents, plus on les met dans des conditions de vie anormales."

Du côté de l’ASE et de la PJJ, dont les éducateurs assurent aussi ces visites au parloir, on invoque les délais incompressibles qu'impliquent de telles demandes. "Il faut demander un permis de visite au juge, ça prend quelques semaines. Et puis, emmener l’enfant, ça prend une demi-journée, c’est très lourd à gérer."

Mais les professionnels l'admettent : la peur de ce nouveau public crée des réticences. En cause, un manque criant de préparation et d’informations, qui touche jusqu’aux familles d’accueil. En témoigne celle qui attend Salim et Nora à l’aéroport et qui pense s’occuper de petits réfugiés syriens. Quand elle apprend qu’il s’agit de "revenants", elle panique et appelle ses référents à l’ASE tous les jours. "Le stress de la famille d’accueil avait un impact sur les enfants", note un éducateur.

Les services sociaux ont l’habitude de travailler avec des mineurs isolés étrangers, provenant de pays en guerre. Mais ces derniers sont plus grands et ne sont pas associés à la vague d’attentats qui a frappé la France depuis 2015. "Le contexte dans lequel ont grandi les enfants de l’Etat islamique a effet sur les professionnels de la protection de l’enfance, éducateurs comme famille d’accueil, concède Thierry Baubet. On passe beaucoup de temps à les soutenir, via des groupes de parole."

Les lieux d’accueil des enfants et les noms des personnes qui les suivent au quotidien sont tenus secrets et ne figurent même pas dans les dossiers de la protection de l’enfance. Malgré cette anonymisation, un sentiment d’insécurité domine chez ces travailleurs sociaux, qui ont peur d’être retrouvés par les proches de ces enfants.

L’avocat de la mère d’un enfant était très insistant et est allé jusqu’à appeler directement nos éducateurs pour savoir où était la famille d’accueil. 

Un cadre de la protection de l’enfance de Seine-Saint-Denis

Le département, en première ligne pour gérer ces situations, le reconnaît : aucune formation n’est dispensée aux travailleurs sociaux en contact avec ces mineurs. Du coup, c’est le système D. Un éducateur nous confie avoir lu Les Revenants, de David Thompson, et avoir regardé la série The State, sur l'Etat islamique, diffusée sur Canal +, pour en savoir un peu plus. Son collègue s’est inscrit à une formation dispensée au ministère de l’Intérieur. Un projet d’analyse de pratiques est envisagé, pour mutualiser les connaissances.

Les choses se mettent ainsi en place, bon an mal an. Après avoir pu consulter un psychiatre spécialisé, la famille d’accueil de Salim et Nora a arrêté d’appeler tous les jours. Les deux enfants vont un peu mieux, même si Salim a "toujours des angoisses de séparation. Il prend un jouet avec lui où qu’il aille". Les visites au parloir, à raison d’une fois par mois, se passent bien.

Ce semblant de stabilité, quelques mois après le retour, reste toutefois précaire. Le placement n’a pas nécessairement vocation à durer, surtout si la famille élargie est jugée apte à s’occuper des enfants. "Salim va moins bien depuis qu’il a rencontré son oncle et sa tante. Il a compris que ces gens, qu’il ne connaît pas, vont sans doute le récupérer", explique son éducateur. Une nouvelle rupture en perspective.

Ce déchirement des familles, c’est un 'suraccident' de la vie.

Martin Pradel, avocat 

Alia, la petite fille de Fadila, semble quant à elle avoir été plus perturbée par l’interpellation musclée de sa mère, quelques mois après leur retour clandestin en France, que par son séjour en Syrie. L’enfant est placé dans un foyer pendant une dizaine de jours. Mère et fille se retrouvent au tribunal pour enfants. "Je ne l’ai pas reconnue, elle était de dos, j’avais l’impression qu’elle avait maigri. On a beaucoup pleuré, elle ne voulait pas me lâcher", raconte Fadila, les larmes aux yeux. Alia retourne chez elle le lendemain. Deux semaines après, la petite fille explose en pleurs au dîner."Elle m’a dit : 'Maman je m’en veux, je t’ai même pas fait de câlin le jour où la police est venue. Je pensais que j’allais te revoir le soir.' Ca lui est resté sur le cœur.'" Alia a fait beaucoup de dessins très noirs après cette interpellation.

Mehdi s’est lui aussi inquiété quand les policiers sont venus faire une perquisition administrative chez sa maman à 6 heures du matin, un an et demi après son retour. "Plusieurs jours après, il m’a demandé si la police allait revenir", raconte Stéphanie. Après son placement trois semaines en famille d’accueil, Mehdi était tout le temps collé à sa mère. "Dès que je sortais faire des courses, il hurlait, il pensait que j’allais le laisser. Depuis, il a repris confiance." Le retour à l’école et au centre aéré l’a beaucoup aidé.

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