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22 février 2018 4 22 /02 /février /2018 14:28
  
   (BAPTISTE BOYER / FRANCEINFO)

UNE ÉTIQUETTE COLLÉE À VIE ?

François Molins est dans le studio de RTL ce mardi 23 janvier 2018. Le débat fait rage sur le rapatriement des femmes jihadistes et de leurs enfants. Avec le calme qui le caractérise, le procureur de la République de Paris insiste sur "la nécessité"d’une "prise en charge" "spécifique" et au "long cours" pour "ces petits, qui sont peut-être un peu des bombes à retardement". Le mot est lâché. Il fait bondir certains professionnels, comme Carine Teepe, une psychologue qui participe à un groupe de réflexion sur les problématiques des mineurs de retour de zone.

Si vous les regardez comme des bombes à retardement, vous en faites des bombes à retardement.

Carine Teepe, psychologue

L’expression de François Molins est "malheureuse", reconnaît une source judiciaire au sein d’un parquet francilien, estimant qu’il faut distinguer "la situation de ceux qui ont assisté ou participé à des exécutions et les autres".

Ce risque de stigmatisation, Fadila l’a violemment ressenti lors d’une audience devant le juge des enfants. Elle se souvient avoir entendu le psychologue chargé d’expertiser sa fille Alia parler d’un "enfant paranoïaque ou quelque chose comme ça". "Il la décrivait comme un mur, sans expression." Des qualificatifs qui ne correspondent pas à "la petite fille joyeuse qu’elle est". "Pour eux, c’est une future enfant de Daech. Ils lui ont collé une étiquette", renchérit Fadila.

"Ces enfants sont perçus comme des lionceaux du califat. Il faut que leur statut d’enfant reprenne le pas sur cette représentation", appuie-t-on à la Protection judiciaire de la jeunesse. Reste que "tout discours qui ne va pas dans le sens d’une ultra-répression dans ce domaine est inaudible", regrette l’avocat Jérémie Boccara.

Quand bien même certains de ces enfants présentent des troubles importants, "des bombes à retardement, ça se désamorce", estime de son côté Martin Pradel. A condition d’une prise en charge à long terme et d’un rattrapage pour ceux qui sont arrivés avant 2017 et la mise en place du protocole d’accueil.

François Molins l’a lui même préconisé : "Il faut innover et inventer des dispositifs de prise en charge qui soit pluriels et qui se traduisent par un vrai partage de l’information."

Sur ce point, les avis sont unanimes : la vague d’attentats qui a frappé la France a contraint les différentes autorités judiciaires, policières, sanitaires… à coopérer, à l’échelon national et local. Les réunions interministérielles sont régulières et, au niveau préfectoral, les cellules de suivi veillent au grain. "Attention à ne pas mélanger coopération et confusion", met toutefois en garde le professeur Thierry Baubet, qui a milité pour que la prise en charge médico-psychologique des enfants de retour de zone soit faite "dans le respect du secret médical. C’est à ce prix-là que les familles pourront investir les soins", estime le pédopsychiatre.

Il y aura d’autant moins de risques pour les enfants qu’on arrivera à travailler de concert avec les familles.

Thierry Baubet, psychiatre

Sous quelle forme cette collaboration peut-elle se mettre en place ? Le psychiatre suggère un bilan annuel avec les familles. "Pour ces enfants qui ont vécu des traumatismes précoces, des difficultés peuvent surgir à chaque étape-clé, comme la rentrée en CP ou la crise d’adolescence", explique-t-il.

Selon le médecin, l’une des dimensions oubliées du dispositif est la prise en charge des familles et des mères, notamment celles qui ont été laissées en liberté. "Ce sont majoritairement de toutes jeunes femmes ayant vécu avec beaucoup de difficultés tout ce qui s’est passé. Elles ont souvent besoin de soins ou d’aide", constate-t-il. Comme leurs enfants, ces femmes souffrent souvent d’un stress post-traumatique.

Dans les semaines qui ont suivi son retour, Laurence avait peur dans les transports. Elle paniquait dès qu’elle voyait un homme qui lui rappelait ceux qu’elle a suivis en Syrie et qui l’empêchaient de repartir. Malgré son contrôle judiciaire pour soustraction d’enfant, elle n’a bénéficié d’aucune prise en charge sur le plan psychologique. "Ils estimaient que j’étais une personne dangereuse pour mon fils et, pourtant, ils n’ont rien proposé", s’interroge-t-elle. Elle fait la démarche d’aller consulter. "Mais ça n’a pas collé avec le thérapeute."

Idem du côté de Stéphanie, qui a mis du temps à obtenir un rendez-vous chez un psychologue après son retour de Syrie. Après avoir été éconduite par un praticien en libéral, qui ne s’estimait pas compétent, elle a attendu plusieurs mois avant d’être reçue dans un centre médico-psychologique. Mais après quelques rendez-vous, elle a arrêté. "Pour moi, ce n’était pas une bonne psychologue. Elle ne parlait pas." Aujourd’hui encore, Stéphanie a "besoin de comprendre pourquoi" elle est "partie, et comment gérer l’après".

Je fais encore des cauchemars, j’ai des flashs, la nuit, je parle, je crie. J’ai peur de me faire tuer, je me sens en danger.

Stéphanie

"Elle n’est pas passée à autre chose", confirme sa mère. "Je souffre encore de la mort du père de mon enfant", reconnaît Stéphanie. "Une des meilleures manières de bien s’occuper des enfants est d’imaginer avec eux un avenir positif et d’aider les familles", reprend Thierry Baubet.

Le nouveau plan de prévention de la radicalisation répondra-t-il à cet enjeu ? Selon nos informations, il doit être présenté courant février. En attendant, Stéphanie a retrouvé un travail et cherche un appartement. Ce sont les deux conditions fixées par la juge des enfants pour retrouver la garde de son fils, confié à sa mère. Le prochain rendez-vous est fixé en mars.

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