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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 19:29
dans des textes collectifs qui contredisent les appels à la division de la nation
Des chercheuses et chercheurs contestent
le mésusage du concept de « séparatisme »
Des citoyennes et des citoyens appellent
à vivre à égalité et en fraternité
publié le 26 octobre 2020 (modifié le 27 octobre 2020)
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Le crime odieux qui a frappé l’enseignant Samuel Paty le 16 octobre 2020 a suscité l’indignation de toute la nation. On constate cependant, profitant de l’émotion générale, la multiplication de discours d’exclusion au sein de la société française. Nous reprenons le texte qu’un ensemble de chercheuses et chercheurs travaillant sur les sociétés musulmanes ont publié dans Mediapart au moment où le président de la République a annoncé un projet de loi pour combattre le « séparatisme islamique ». Ils considèrent que cela « rejette continuellement [les musulmans] dans une position de mineurs, de citoyens de seconde zone, les désigne comme troublant l’ordre public ». Peu auparavant, plus d’une centaine de citoyens issus de la société civile ont dit : « Sereinement, calmement, dignement, librement. Nous tendons la main à la collectivité : nous n’aspirons qu’à vivre à égalité — réelle et non décrétée —, plus encore, en fraternité ». Les discours d’exclusion qui se sont multipliés depuis l’assassinat horrible de Conflans-Sainte-Honorine rendent ces appels plus que jamais d’actualité.

La République séparatiste et ses musulmans :
vers un projet néo-colonial ?

Texte collectif publié par Mediapart le 9 octobre 2020. Source

Nous sommes des chercheurs et nous travaillons principalement (mais non exclusivement) sur les sociétés musulmanes. Au moment où les débats sur le séparatisme, initiés par « l’appel des 100 intellectuels contre le ‘séparatisme islamiste’ » (mars 2018), se concrétisent en une attaque en règle contre les personnes de confession musulmane — attaques de la mosquée de Bayonne, incendies des mosquées de Lyon, inscriptions islamophobes sur les murs de plusieurs mosquées, affaire de la mère accompagnante scolaire au conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, affaires Imane Boun et Maryam Pougetoux (pour n’évoquer que celles qui ont été médiatisées) —, au moment où sont utilisés politiquement et de manière disproportionnée des sujets peu représentatifs des problèmes rencontrés par les musulmans en France (enseignants de langue arabe provenant de pays arabophones, certificat de virginité, etc…), où surtout la laïcité est instrumentalisée pour stigmatiser les femmes voilées, il nous paraît important de prendre position et de clarifier quelques éléments.

La République française a historiquement construit elle-même ses propres séparatismes. S’agissant des religions : le régime du concordat, qui reconnaît et organise les cultes catholique, luthérien, réformé et israélite en Alsace-Moselle, n’a pas été abrogé par la loi de 1905 (car le territoire était alors prussien) et aucun gouvernement ne l’a remis en cause depuis. En Algérie durant la période coloniale, lorsqu’elle était composée de départements français (1848-1962), la loi de 1905 et le principe de la laïcité n’ont reçu qu’une application très limitée. Et contrairement à ce qu’a avancé Emmanuel Macron lors de son discours sur le « séparatisme islamiste » (2 octobre 2020), « lorsque la loi de 1905 a été votée, l’islam n’était pas une religion si présente » certes en Métropole, mais elle était déjà bien présente « dans notre pays », en particulier dans ses départements d’Algérie (mais aussi à Mayotte, sans parler des autres colonies françaises), au point d’être déjà à cette époque la deuxième religion de France [1]. L’apparition du néologisme « islamophobie », dans les années mille neuf-cent dix, est d’ailleurs à resituer dans ce contexte colonial.

C’est aussi au nom d’une prétendue « mission d’émancipation féminine » [2] que se sont développées et se développent encore de nos jours des attaques contre des femmes musulmanes voilées, et par delà contre les musulmans [3]. Ce discours condescendant, qui emprunte à l’idéologie coloniale – prétendre savoir mieux que les populations concernées ce qui est bon pour elles – produit in fine les mêmes effets désastreux. Il exclut de la commune humanité et de la société, au nom d’une illusoire mission de salut public. Il participe du processus de domination, en invisibilisant les paroles des premiers concernés, les musulmans et les femmes voilées en premier lieu. Il les rejette continuellement dans une position de mineurs, de citoyens de seconde zone, les désigne comme troublant l’ordre public. Il radicalise enfin les positions de certains membres de ces populations (ou s’identifiant à elles) [4].

La notion d’ensauvagement utilisée par le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin est empruntée à l’extrême droite et renvoie également à l’idéologie coloniale et aux thèses évolutionnistes qui l’ont légitimée. Il s’agissait auparavant de « civiliser les sauvages ». Il s’agit maintenant de faire en sorte que leurs enfants ne retombent pas dans « l’état de sauvagerie » qui leur « serait naturel ».

 

L’arrivée place de la Nation de la Marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019

Quant au « séparatisme islamiste », qui a été l’objet essentiel du discours d’Emmanuel Macron, il prolonge d’une certaine manière le tropisme colonial à l’égard de l’islam. Le terme « islamisme », employé depuis le XIXe siècle comme un synonyme de l’islam (par Ernest Renan par exemple), est utilisé depuis d’une manière sibylline pour qualifier la religion, sa dimension politique ou ses velléités d’expansion politique. L’ambivalence du terme persiste au point qu’il est courant de voir encore de nos jours des concitoyens être qualifiés d’« islamistes », fussent-ils agnostiques ou libres penseurs, dès lors qu’ils sont associés à la culture musulmane. L’hystérie qui a emporté une bonne partie de la classe politique et médiatique à l’occasion de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019 en est, malheureusement, l’un des exemples les plus grossiers. C’est cette ambivalence que prolonge d’une certaine manière Emmanuel Macron dans son discours sur le séparatisme islamiste.

Dans les propos d’Emmanuel Macron, l’ambition est indubitablement de contrôler les manifestations publiques et privées du fait (religieux) musulman et de poser l’islam comme le problème public. Le projet de loi annoncé par Emmanuel Macron, visant « à renforcer la laïcité », dans les déclinaisons présentées par ce dernier, n’a in fine pour résultat que de figurer le musulman comme l’ennemi irréductible dont il faudrait davantage contrôler le culte, la présence et l’action sur le sol républicain. Il n’aborde pas les autres potentiels « séparatismes », ni les autres cultes ou mouvements associatifs, dont plusieurs ne sont ni mixtes, ni laïcs, ni même inspirés par quelque « lumières ». Il n’aborde pas de front la question du terrorisme et du fanatisme – auxquels ont été également confrontés des pays majoritairement musulmans, comme cela fut le cas de l’Algérie durant les années quatre-vingt dix – ; terrorisme et fanatisme qui ne sont d’ailleurs pas propres aux mouvances liées à l’islam (citons les attentats d’Olso, d’Utoya ou de Christchurch, ceux également contre les mosquées comme à Quebec ou à Bayonne, entre autres).

Que reproche-t-on finalement aux communautés musulmanes de France ? D’avoir dû s’adapter par des solidarités de quartier aux ghettos constitués par la République elle-même ? Il suffit de s’y rendre pour saisir que la République est loin d’être une et indivisible, tant manquent les institutions régaliennes et surtout les services publics. La crise de la Covid a été révélatrice du manque d’établissements de soins de la Seine-Saint-Denis. Il suffit de voir les faibles moyens investis dans l’école républicaine publique dans ces périphéries urbaines, alors que d’un autre côté l’État accorde sous justification de contrat des moyens importants à des écoles privées gérées par des institutions religieuses (a-t-on seulement mesuré le degré de mixité de ces écoles ?). A-t-on si vite oublié que l’enseignement de l’arabe dans l’école républicaine avait fait l’objet d’un quasi abandon, laissant la mosquée comme seule issue à ceux qui étaient désireux de se familiariser avec la langue de leurs parents [5] ? Autant de questions auxquelles il faudrait trouver des réponses plutôt que de blâmer un isolement des populations à l’égard d’une République qui n’en a souvent que le nom, tant elle paraît éloignée de l’idéal égalitaire. Entre ces sempiternels débats sur le voile, les jeunes musulmanes ne cherchent souvent qu’à se soustraire du patriarcat et du contrôle du corps des femmes. Dans leur grande majorité les musulmans de France ne cherchent qu’à échapper aux amalgames entretenus par les représentants de la République trop souvent attirés par le fait de courir après les électeurs d’extrême droite, au risque de souffler sur des braises. Et si le dénommé séparatisme n’était que le signe d’une exclusion grandissante de pans entiers de la société que la crise actuelle nous remet sous les yeux. L’impéritie, voire l’incurie, de notre classe dirigeante en la matière n’est-elle pas à cacher en masquant ses effets délétères, notamment en transformant le ressentiment des ghettoïsés en l’origine des problèmes politiques ? Agirait-elle comme un pompier pyromane ?

Nous ne sommes pas dupes de ces manipulations du débat public. La réalité est malheureusement toute autre. Durant la période coloniale, pendant qu’on prétendait civiliser les indigènes musulmans en Algérie (séparés politiquement et civiquement du reste de la population française ; les juifs autochtones obtenant la pleine citoyenneté avec le décret Crémieux de 1870 abrogé entre 1940 et 1943), les grandes entreprises capitalistes et les grands colons français et européens s’accaparaient l’essentiel des terres agricoles. Aujourd’hui, pendant qu’on fustige l’ensauvagement, les femmes voilées, le « séparatisme islamiste » et par-delà les musulmans, les grandes sociétés capitalistes et les actionnaires se gavent comme jamais et les écarts entre les plus pauvres et les plus riches se creusent encore davantage. La puissance publique déserte les quartiers populaires et les territoires déclassés. Maintenant comme avant la question de l’islam est utilisée comme épouvantail pour cacher le séparatisme capitaliste.

Signataires :

Raberh Achi, ENS, Centre Maurice Halbwachs.
Zakia Ahmed, INALCO, Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques.
Sophie Bava, IRD, Laboratoire Population – Environnement – Développement.
Laurent Bazin, CNRS, Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques / Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques.
Yazid Ben Hounet, CNRS, Laboratoire d’Anthropologie Sociale.
Sébastien Boulay, CNRS, Institut des Mondes Africains.
Etienne Bourel, Université Lumière-Lyon 2, Laboratoire d’Anthropologie des Enjeux Contemporains.
Anne-Marie Brisebarre, CNRS (émérite), Laboratoire d’Anthropologie Sociale.
Pascal Buresi, CNRS-EHESS, Laboratoire Histoire, Archéologie, Littératures des mondes chrétiens et musulmans médiévaux (UMR 5648) et Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM-UMS 2000).
François Burgat, CNRS (émérite), Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.
Damien Calais, Université de Paris, Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques.
Catherine Coquery-Vidrovitch, Université de Paris (émérite), Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques.
Tarik Dahou, IRD, Patrimoines Locaux, Environnement et Globalisation.
Marie Dominique Garnier, Université de Paris 8, Laboratoire d’Etude de Genre et de Sexualité.
Véronique Ginouvès, CNRS, Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme.
Juliette Honvault, CNRS, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.
Bernard Hours, IRD (émérite), Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques.
Françoise Lorcerie, CNRS (émérite), Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.
Catherine Miller, CNRS, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.
Barbara Morovich, École Nationale Supérieure d’Architecture de Strasbourg, AMUP
Monique Selim, IRD (émérite), Centre d’études en sciences sociales sur les mondes africains, américains et asiatiques.
Christiane Vollaire, CNAM, Non-lieux de l’exil (EHESS, Institut Convergences Migrations)
Florence Wenzek, Université de Paris, CERLIS/CESSMA.

« Séparatisme » : 100 voix musulmanes disent Stop

Texte collectif publié dans Mediapart le 3 octobre 2020. Source

Du « Kärcher » de Nicolas Sarkozy à « l’Apartheid » de Manuel Valls, des « sauvageons » de Jean-Pierre Chevènement à « l’ensauvagement » de Gérald Darmanin, les habitants des quartiers populaires et plus particulièrement les musulmans font l’objet d’une attention de l’État toute particulière. Une telle obsession en temps de crise sanitaire et économique  sans précédent susciterait l’étonnement, si elle n’était le fruit d’une stratégie politique mûrement réfléchie.

Nous assistons malheureusement, dans de longs silences coupables, à la mise sous contrôle et sous accusation constante de millions de citoyens,  dont le seul tort est d’avoir choisi l’Islam pour religion et/ou d’hériter d’une couleur de peau qui déplait aux extrêmes, pour des raisons le plus souvent  électorales.

À moins que ce soit « le nombre qui pose problème », comme le rappelait Claude Guéant.

Ainsi les gouvernements successifs n’ont eu de cesse, un mandat après l’autre, une nomination après l’autre, de rejouer le grand soir où enfin l’on viendrait à bout de la chimère que l’on s’était si besogneusement échinés à créer : la menace musulmane.

Plutôt que la nécessaire lutte contre le terrorisme comme un phénomène criminel, le président Macron participe aujourd’hui par son discours à construire le problème musulman, en visant les fidèles et leur foi. Cette « cinquième colonne » qui « gangrène la République », la fait trembler sur ses fondements et la menace… d’un bout de tissu.

Sur Marianne, c’est un bonnet phrygien.

Sur Maryam, le danger d’un « islam politique ».

Mais qu’on nous réponde : si la République a traversé les heures noires de l’histoire, les temps d’oppression, les guerres et les épreuves pour finalement s’effondrer sur elle-même quand quelques-uns de ses enfants prient et croient en Dieu, n’est-ce pas qu’elle s’est déjà abimée ? Si le simple fait d’être identifiables en tant que musulmans fait de nous des citoyens d’exception malgré notre engagement au quotidien dans la société, que reste-t-il des promesses d’égalité écrites sur le fronton de nos mairies ? Et si notre Nation tremble dès qu’elle entend que certains de ses citoyens sont musulmans, n’est-ce pas qu’elle est devenue bien fragile ?

Cette fragilité qui fait vaciller nos élites, quand la question des privilèges est posée. Cette fragilité qui agite de manière fébrile les commentateurs de nos chaînes d’infos à longueur d’antenne. Cette fragilité qui insuffle et normalise la délation au sein même de nos services publics, sitôt qu’un enfant musulman évoque le nom de Dieu.

Le chef de l’État, déjà en campagne, prétend désormais lutter contre le « séparatisme ». Lui aussi donnera des coups de menton et lui aussi donnera des gages. Il « restaurera l’ordre républicain », frappera un « grand coup dans la fourmilière », « sans déni ni tabou », loin de toute « bien-pensance ». S’il n’est donné aucune définition précise et objective des concepts qui sont ainsi agités, l’objectif est clair : restreindre une fois de plus les libertés, renforcer une politique d’exception et accroître le contrôle organisationnel, idéologique et théologique des communautés musulmanes. Ainsi parla Jupiter.

Mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, seuls les schèmes de l’extrême droite et de la réaffirmation nationaliste en sortent validés. Plus grave encore : en officialisant toujours plus avant la politique du soupçon, on termine de décourager tous les musulmans qui essaient de faire œuvre commune, lassés de lutter pour faire entendre raison à une idéologie islamophobe devenue un dogme politique.

Nous disons STOP.

Stop à la stigmatisation des femmes musulmanes, qu’elles portent ou non un foulard, dont les choix vestimentaires sont devenus un objet de débat national. Stop au dévoiement des services publics à des fins de surveillance des usagers et personnels musulmans. Stop à la volonté délibérée de l’État, hier comme aujourd’hui, d’interagir avec les communautés musulmanes sur le mode du contrôle et de l’injonction, avec la constante volonté de choisir ses interlocuteurs, au mépris des choix et des voix des premiers intéressés.

Stop à la surenchère de débats politiques et médiatiques vides de toute substance. Stop à la mise en accusation de tout intervenant, musulman ou non, qui ne souscrit pas aux discours racistes devenus omniprésents sur nos écrans. Stop aux obsessions textiles, de nos caleçons sous la douche à nos jupes à l’école. Celui-ci a une barbe. Celle-ci a un foulard. Celui-ci une kippa. Celle-ci, une robe là-bas. Stop à l’inaction du CSA, censé garantir l’intégrité des discours radio-télévisés, qui n’essaie même plus de faire semblant, quand des milliers de saisines l’alertent chaque année sur les dérives d’émissions devenus des espaces de haine et de lynchage collectif.

Stop à la lâcheté politique qui consiste, pour éviter de « laisser ces thèmes à l’extrême droite », à les intégrer puis à les normaliser au sein de partis se disant « républicains ». Stop aux disqualifications par capillarité et aux attaques ad hominem, à défaut de débats d’idées et de projets collectifs. Stop aux fausses consciences du progrès, dont l’universalisme trop souvent incantatoire, les rend aveugles aux couleurs sauf pour discriminer.

Stop à la complaisance et à l’aliénation de trop de cadres musulmans, qui ont intériorisé les stigmates au point de se les approprier, faisant de la diabolisation de leurs coreligionnaires un moyen de se signaler, ici pour un poste, là pour une récompense. À remplacer la dignité par la docilité, ils oublient qu’en jetant en pâture aux racistes les barbus et les enfoulardées, ce sont eux qui constitueront les futures cibles de ceux dont ils cherchent si ardemment l’approbation.

Stop, oui. Sans défiance ni complaisance.

Nous, femmes et hommes musulmans, reprenons le contrôle de nos vies, de nos choix, de nos voix, de nos projets.

Sereinement, calmement, dignement, librement. Nous tendons la main à la collectivité : nous n’aspirons qu’à vivre à égalité – réelle et non décrétée –, plus encore, en fraternité.

Il est temps de nous entendre.

Signataires :

Nadia Aabida, Accompagnante des élèves en situation de handicap
Lahcen Abarri, Docteur en psychologie
Farida Abdelazim, Maman au foyer
Wissam Abichou, Cheffe d’entreprise
Lamine Aboubacar, Consultant Informatique
Moumainn Abouzayd, ORL et chirurgien cervico-facial
Youcef Achmaoui, Enseignant et imam
Fatiha Ajbli, Sociologue
Torya Akroum, Cheminote et militante
Shamir Alibaksh, Avocat
Hussam Alolaiwy, Ingénieur commercial
Kevin Anjjar, Reporter
Ghassane Baaziz, Cadre dans l’industrie pharmaceutique
Ibrahim Bechrouri, Doctorant en géopolitique et enseignant des universités
Aurélia Belahouel, Psychologue
Manel Belgourari, Gestionnaire recouvrement
Samira Benmansour, Ingénieure commerciale
Feiza Ben Mohamed, journaliste
Yasmina Bennani, Journaliste
Nabil Berbour, Directeur de campagnes
Karima Berkouki, Juriste et Présidente associative
Sabrina Boubekeur, Educatrice spécialisée
Taha Bouhafs, Journaliste
Amina Boussenane, Responsable Bureau Etudes Ingénierie
Youcef Brakni, Militant associatif
Laurent Brieu, Développeur web
Enis Chabchoub, Consultant - Formateur informatique / Président associatif
Chakil Omarjee, Enseignant et imam
Brahim Charafi, Enseignant Chercheur
Misba Chaudary, Notaire
Hassan-ali Chaudhary, Data scientist
Farida Chebbah, Infirmière
Kaoutare Choukour, Avocate
Réda Choukour, Statisticien
Anas Daress, Ressources humaines
Benjamin De Amaral, Ingénieur en mathématiques financières
Hadjera Dellouche, Comptable
Abdelaziz Derdouri, Aumonier
Bassam Djebali, Infirmier
Djibril Doucouré, Diplômé en sciences politiques
Ali El Baz, Militant associatif
Fadma El Hadouchi, Hypnothérapeute
Badreddine El Kima, Responsable d’exploitation et cadre associatif
Zyad El Mejandel, Project Management officer
Ahmed Elfeky, Ingénieur
Ibn Arabi Elgoni, Consultant marketing
Hamza Esmili, Chercheur et professeur de sociologie
Samira Essabar, Responsable marketing
Mounir Ezzaraoui, Enseignant
Khadija Fadel, Formatrice, juriste
Maryem Gargoubi, Journaliste
Mihane Giagnolini, Cadre dirigeant
Najoua Guelzim, Nutritioniste
Sefen Guez Guez, Avocat
Suat Gurcu, Consultant
Karima Haddadou, Naturopathe
Hasna Haïk, Écrivaine et artiste
Agnès Hmito, Fonctionnaire
Souad Husson, Coach parental
Aboubakar Islamov, Etudiant en architecture
Hicham Ismaili, Vidéaste
Fatima Jeffali, Responsable en Ressources humaines
Nezha Kandoussi, Formatrice en langues
Faïza Kaouachi, Assistante de direction
Anasse Kazib, Cheminot, syndicaliste
Hassiba Kechiche, Responsable de Projets / Administratrice chez Etudiants Musulmans de France
Mehdi Ketfi, Manager conseil
Rodoine Lajnef, Ingénieur aéronautique
Saïd Lasmak, Consultant stratégie d’entreprise
Anila Lehmer, Directrice d’établissements d’hébergement d’urgence et de réinsertion sociale
Hasna Louz, Avocate
Said Maadi, Gestionnaire de patrimoine bâti
Yannis Mahil, Doctorant
Karima Manaa, Infirmière en psychiatrie
Melina Maouche, Gérante d’auto-école
Djamel Maoui, Dessinateur Projeteur
Naziha Mayoufi, Enseignante
Islem Mestari, Étudiant en Histoire
Salima Mimoun, Sage femme
Boutouil Mohamed, Chef d’entreprise
Hannan Mohammad, Directeur associé dans le conseil en gestion des risques financiers
Hamza Mokhtari, Ingénieur en sécurité informatique / conseiller Municipal délégué au numérique
Saïd Moktafi, Directeur d’institut
Rabab Mosbah, Chirurgienne et gynécologue
Hafida Moujoud, Ingénieure pédagogique
Barbara Moullan, Formatrice fait religieux et laïcité
Marwan Muhammad, Statisticien
Amine Nait Daoud, Cadre dirigeant
Abdel Noubli, Courtier en Assurance
Najate Ochbouk, Data Scientist
Aicha Ouattou, Packager/intégratice d’application
Ayoub Ouchani, Étudiant en classe prepa
Azdine Ouis, Militant Associatif et Politique
Chadia Ourabah-Medjdoub, Assistante juridique
Fatmatül Pralong, Enseignante agrégée
Princess Aniès, Artiste, productrice, réalisatrice
Ali Rahni, Acteur associatif et militant EELV
Kawthar Raji, Professeure en communication digitale
Abderahmane Ridouane, Président du rassemblement des musulmans de Pessac
Jélane Saad-Abouzayd, Doctorante ENS en Biologie du cancer
Montassir Sakhi, Doctorant en sociologie des religions
Samra Seddik, Sage-femme, présidente associative
Wadah Seddik, Responsable commercial
Samia Segueni, Agent administratif
Florim Selmani, Enseignant
Thomas Sibille, Libraire
Leila Sihabi-Namli, Co-gérante/directrice administrative
Omar Slaouti, Conseiller municipal à Argenteuil
Jamila Tanadrte, Maman à plein temps
Myriam Terristi, Etudiante
Charlotte Vrignaud, Éducatrice spécialisée
Zine Yahoui, Ingénieur Télécom
Melike Yazir, Journaliste

 

[1Raberh Achi, « 1905 : Quand l’islam était (déjà) la seconde religion de France », Multitudes, 2015/2, p. 45-52.

[2Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile », dans Sociologie d’une révolution, p. 16-50. François Maspero, 1959.

[3Lila Abu-Lughod. Do Muslim Women Need Saving ?, Cambridge : Harvard University Press, 2013.

[4Agnès De Féo, Derrière le Niqab, Armand Colin, 2020.

[5Charles Robert Ageron. Histoire de l’Algérie contemporaine, De l’insurrection de 1871 au déclenchement de la guerre d’Algérie (1954), T. 2, PUF, 1979.

 
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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 19:15
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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 19:14

A chaque fois, par expérience, nous avons vu le courant islamiste observer les soulèvements en périphérie, en juger la force selon les critères de la prudence acquise, décider et s’engager aux tiers jours de la "révolution". C’est-à-dire lorsque les chances de renverser le dictateur sont là. Autant que les monothéismes nés du parasitage d’empires anciens, autant l’islamiste politique ne décide jamais d’une révolution, mais de comment la parasiter. Faut-il revenir aux exemples ? Ils sont nombreux et désespérants, en Algérie, en Tunisie, en Égypte ou ailleurs. Cette loi de la récupération sournoise semble être insurmontable et aujourd’hui, même si on veut l’ignorer, elle constitue la matrice des désespérances intellectuelles des élites chez nous : pourquoi tant s’engager et risquer si, à la fin, c’est ce courant qui récupère la mise ? D’ailleurs, comme pour encore confirmer la triste loi, la séquence est presque définitive : révolution, récupération islamiste, négociations islamistes versus néo-régime ou engagement électoral sans prudence, putsch et retour de la dictature au nom de la stabilité. C’est la théorie de l’ennemi utile qui prévaut sur le dos du rêve de la démocratie. Le régime en sort souvent gagnant et confirmé dans son rôle de stabilisateur face à des foules apeurées par les possibles et si coûteux chaos, et les islamistes y augmentent leur visibilité et leur légitimité de martyrs en attente d’une prochaine réincarnation, d’un prochain round. Au fil des cycles, ce sont les concessions entre les deux qui décident des lois et des rapports de forces et ce sont nos libertés qui s’amenuisent. Le rêve de démocratie s'amoindrit entre dictature utile et califat en conquête douce. Pour la conscience intellectuelle du militant du sud, le désespoir s’aggrave avec une évidence souvent niée : une élection ouverte conduira sans erreur vers un califat tant les électeurs sont "islamisés". Et un refus d’élection n’est que l’expression concrète d’une dictature.

En Algérie cette équation fermée a intoxiqué les débats, les engagements, et a mené la réflexion à l’usage stérile de la démission, du déni ou de la violence entre sectes et courants progressistes. On nomma ces clans "réconciliateurs" et "éradicateurs", mais aujourd’hui comme hier, il s’agit de simplifications pour désigner le même échec et les mêmes vanités. 

Les islamistes muent et mutent

On le sait aujourd’hui, les islamistes muent et mutent. S’ils ont toujours le rapport de force statistique en leur faveur, c’est pour deux raisons, selon moi. La première, on le comprit peu à peu dans nos géographies : ce courant possède une puissance de frappe et de recrutement énorme, parce qu’il a de l’argent, des moyens financiers colossaux mis à disposition par ses parrains, un réseau de propagande que sous-traitent les mosquées, des prêcheurs internationaux et des leadership efficaces. La misère culturelle dans le monde dit "arabe" est le versant visible de la puissance de propagande adverse, celle des islamistes. Ce courant possède aussi des médias, un récit convaincant et a su travailler sur deux segments affectifs puissants : l’orthodoxie religieuse et le souvenir douloureux de la colonisation qui était un fait de l’Occident et qui déteint sur les valeurs universelles que ses élites défendent courageusement : liberté, sexualité, lois, laïcité…etc.

Sur quelques poteaux de feu de signalisation à Oran, on pouvait lire il y a un moment des conseils : "profite de l’attente pour invoquer Dieu et demander son pardon". L’usage de ces pancartes se généralisera jusqu’à l’outrage à un moment partout dans le pays. On en fit un acte de volontariat. Cette invasion textuelle de la littérature religieuse est insidieuse, attentive aux brèches de nos faiblesses si humaines. On la retrouve là où on est obligé à l’intolérable patience, soumis à l’angoisse ou aux vides : salles d’attente, panneaux de routes, administrations, guichets…etc. Du point de vue technique, c’est une prouesse de la propagande : on sait l’âme fragile quand elle attend, quand elle ne sait pas comment combler le vide ou faire face aux angoisses de notre condition. C’est là que l’on s’ouvre au rêve ou à l’utopie, à la culpabilité et au rêve du pardon. Dans cet exemple, j’ai toujours vu le génie, morbide, de ce courant que nous, progressistes, n’avons pas : percevoir où est la douleur ou la peur, aller là où personne ne va et proposer un rêve et des intermédiaires pour le réaliser. Convertir le poids de la condition humaine en possibilité d’apesanteur par la foi, en dispense par la soumission et le Pardon. 

Un autre exemple ? Un roman en Algérie coûte mille dinars au moins. Un livret qui vous décrit le paradis est gratuit. Et, au ciel, il n’y pas que Dieu? mais des satellites qui diffusent des dizaines de chaines TV religieuses, radicales, islamistes. 

Conclusion ? Le rêve des foules est comme l’eau : il suit les pentes et s’arrête aux creux. On dit chez nous que "l’eau est craintive".  

Les islamistes gagnent au match des propagandes

La seconde raison, évidente désormais, de ce triomphe n’est pas seulement l’intelligence tactique du prosélyte, mais aussi la possibilité d’exercer ce talent d’usure : les régimes, chez nous ont compris depuis des décennies l’utilité de cet ennemi si commode. Les islamistes renforcent le rôle de la dictature. Autant les laisser s’agiter, avec cependant une double sécurité : celle de la négociation pour les intégrer à la rente et celle de la répression pour en domestiquer les prétentions excédentaires. Aujourd’hui, on le sait, rien n’est plus utile pour un dictateur qu’un prêcheur enflammé. Et vice versa.

C’est cette réalité, cette puissance de conversion et de réflexion sur le réel, cette possibilité d’accéder au pays vaste et aux esprits qui fait la force des islamistes. On ne va pas le nier et l’accepter, c’est déjà réfléchir au lendemain d’un rééquilibrage possible. Dire, comme on y insiste, avec frissons et effets de manches en Algérie aujourd’hui que les islamistes se sont dissous dans l’élan révolutionnaire est une coûteuse illusion spéculative, un rêve urbain enfermé dans les cercles concentriques d’un militantisme sans accès aux réalités. Ce n’est point un jugement porté sur le courage admirable ou les bonnes volontés, loin de là. Il s’agit de politique, de négociation, de rapport de force et de définitions des termes de l’engagement. Une analyse sur le monde de l’affect et de la réaction ne mènera à rien, et ne fera que confirmer les conquêtes d’autrui. Personnellement, je suis souvent attristé d’entendre mes plus proches amis à Alger déclarer que durant les "marches" du vendredi, les islamistes sont rares, invisibles, vaincus, dissous dans l’élan de la démocratisation. J’y ai moi aussi cru, car un soulèvement est un moment du triomphe amoureux : il garde la puissance et le droit d’illusion que nous offrent le baiser et la noce. C’est une force, mais aussi un aveuglement qui rend une vie heureuse, si étincelante adossée à la sombre mort. Mais la réalité est toute autre quand on est un intellectuel dispensé des enfermements urbains et des injonctions sectaires : les islamistes sont là, mais pas dans les rues ou les selfies. Ils sont dans les chambres de commerce en Algérie, dans les syndicats, dans le bénévolat, les associations, les réseaux du préscolaire, la formation, le volontariat. Ils s’adaptent après le procès pour crime de guerre civile et la conscience que l’irruption trop téméraire dans le champs politique est toujours dangereuse. Ils se sont convertis à l’idée d’un travail lent, puissant et patient sur la société. L’islamisme, comme je l’avais écrit, est devenu "horizontal". Ce qui lui importe, c’est le corps, les textes, la Loi, la culture, l’accès aux mosquées, les médias. Il laisse la question du pouvoir au Sommet aux temps à venir. L’islamiste en Algérie s’est "erdoganisé" pour oser une formule lapidaire. Son invisibilité ne doit pas être, à mon humble avis, confondue avec son inexistence ou sa défaite toute théorique. De temps à autre, entre un militant condamné pour athéisme à dix ans de prison, une campagne pour voiler les femmes ou une hystérie menée par les chefs d’orchestre de la propagande islamiste sur les réseaux sociaux dont ils ont la maîtrise, ce courant s’impose, décide du débat et prononce des verdicts d’apostasie ou des attaques contre les "laïcs". De quoi revenir dans la visibilité et surtout se poser comme arbitre et commissaire politique des débats et les faire dévier vers le secondaire.  

"Que faire alors ?"

C’est la si vieille question, née il y a plus d’un siècle. Comment procéder entre une dictature féroce et des islamistes agressifs et organisés ? Comment agir et convaincre ? Comment dépasser l’illusion numérique et la tendance morbide aux tribunaux pour pairs entre démocrates ? Je vais raconter, pour tenter une réponse insuffisante, une anecdote et citer un texte. 

Il y a quelques années, je vécus une scène très révélatrice. J’avais été à l’enterrement d’une proche et j’assistais à la mise en terre du corps. Ce fut un imam volontaire, jeune, l’œil vif qui procéda au rite et au prêche. Soudain, dans sa bouche, une longue prière, accompagnée des "Amen" hésitants et perplexes de cette foule villageoise, fut dédiée à Morsi, le bref Président égyptien issu des Frères musulmans. Il venait de décéder, mystérieusement dit-on, dans les prisons du Général Es-Sissi. Cela m’offusqua que cette usage charognard de l’événement triste, cette indécence politicienne. Mais j’y étais, je dois l’avouer, habitué avec ce courant politique qui savait faire usage des espaces et contourner les interdits policiers des régimes. Voilà, à cette époque, que le courant investissait, loin des surveillances, les enterrements et les mariages, les fêtes maraboutiques et les célébrations rurales, faute de pouvoir organiser des meetings et des rassemblements partisans. Les islamistes savent y faire et c’est ce qui manque dans le catalogue de leurs adversaires : l’accès, l’accessibilité. On se souvient tous, en Algérie, de ce qui terrorisa le plus le Régime de Bouteflika l’année de sa chute : non pas les grandes analyses de partis d’opposition encerclés dans leur QG à Alger, mais les agissements loufoques, rusés, inattendus et efficaces d’un acteur politique surprenant : Rachid Nekkaz. Celui-ci, peut-être par inaptitude à l’analyse, par bricolage, aboutit au concret : aller dans les villages, les villes moyennes et rencontrer les jeunes, les chômeurs, les exclus de la visibilité et des langues savantes. Paré du prestige de la bravade antifrançaise, de l’aura du renoncement et de la réussite financière, convaincant à cause de son choix de retour au pays natal fantasmé, il sut paradoxalement dire tout en ne disant rien. Sans discours, ni prêches. Il n’est en rien la figure du militant sacrifiant la sécurité et la vie à l’idée noble, il est loin du prestige de ceux qui sont mort pour la démocratie en Algérie, il a su cependant en tirer profit. Aujourd’hui encore, son périple si clownesque incommode les professionnels de l’opposition sédentaire.

L’incapacité à miser son corps autrement que dans la posture de victime de la répression policière, le manque d’une langue commune, le désengagement physique et le manque de moyens de propagande ont fait la défaite de nos futurs et la victoire des adversités. Mais il n’y pas que cela. Au plus intime, et c’est ma conviction, il y a autre chose : l’impuissance et l’incapacité à définir le bonheur. Voici l’extrait d’un texte banal, accessible sur le net dans la galaxie de la littérature islamiste, lisible et encore très puissant lorsqu’il l’est en arabe : 

C'est la plus belle chose que les yeux aient vue et la plus grande félicitée dans laquelle les âmes habitent. C’est un endroit que Dieu a rempli de bonté, de miséricorde, d'amour et de bonheur. Ses bienheureux n’y souffrent ni de maladie, ni d'inquiétude, ni d'affliction. Ils ne défèquent et n'urinent pas. La terre est de musc et de safran, et son toit au-dessus des croyants est le trône du Très Miséricordieux, et ses cailloux sont de perles et de bijoux. Ce lieu à a été construit avec une brique d'argent et une brique d'or. Les fruits de ses arbres sont grands, plus doux que le beurre et plus doux que le miel. On y trouve, en abondance, du lait, du bon vin, et la nourriture de ses habitants est de la viande, de fruits et d'oiseaux, selon les besoins. Leur boisson est le gingembre, le tanin et le camphre, et les tiges de ses arbres sont en argent et en or. Les arbres sont si vastes que le cavalier rapide marche à leur ombre pendant cent ans sans les dépasser. Les visages de ses habitants sont comme l’astre de la pleine lune. Leurs jeunes hommes sont comme les perles cachées, et les épouses des hommes du ciel sont vierges éternelles, et ce qui est dans les veines des femmes peut être vu. Les femmes de ce lieu sont purifiées de la menstruation, de l'accouchement, des excréments, des crachats et de tous les défauts qu'une personne peut subir dans notre monde. Les croyants vivent dans la béatitude éternelle et jouissent du bonheur de l’Immortalité, de la santé après laquelle il n'y a pas de maladie et dans la beauté qui n'est pas affectée par le passage des années.

C’est la description du Paradis. 

Celui qui, aujourd’hui, ne propose pas la récompense seulement au croyant, mais fait contrepoids aux misères quotidiennes et à l’échec national. Je parle de ce "paradisme" qui, en termes d’utopie, a remplacé, non seulement dans les croyances, mais surtout l’utopisme du développement, de l’enrichissement et de la maîtrise de la modernité que les régimes des lendemains des indépendances ont promis. Aujourd’hui, le paradis n’est plus une question de foi, mais un projet de récompense, une utopie et on sait que les révolutions sont souvent le renouvellement sanglant des utopismes. On peut sourire de l’importance donnée à cette croyance et pourtant, c’est elle aujourd’hui qui impose son poids sur les visions d’avenir des citoyens anonymes, des croyants, des fidèles. Peu à peu, le "paradis" (non comme acte de croyance, mais comme instrument du songe collectif) semble avoir vidé les utopismes "développementismes" d’avant, les visions de pays à venir souverains, puissants et heureux. Cette vision post-mortem fait partie aujourd’hui de la quotidienneté et se propose comme un futur qui compense et récompense. Les islamistes savent en user : le Paradis c’est l’échec de l’ici-bas, mais aussi le déclassement, vers le futile, du réel, du devoir de l’assumer et de le changer. Le paradis vide la terre et la dépeuple en quelque sorte et apporte un démenti absolu au discours politique de la promesse séculaire. Il affirme l’inanité de toute citoyenneté terrestre.

Cette lente transformation du citoyen, habitant de la cité, en croyant habitant de l’utopie post-mortem est aujourd’hui opposable aux luttes pour des démocratisations véritables dans nos pays. C’est la question que nous avons tous, par souci de compromis, par prudence, par peur, par lâcheté ou par choix du moins pire, éludé : le poids de la religion, la fatalité de la religion dans le sens donné à nos révoltes et révolutions.

"J’ai toujours imaginé le Paradis comme une sorte de bibliothèque", disait Borgès. J’y ajoute, "c’est une bibliothèque remplie de livres de propagande que, malheureusement, nous n’avons pas su écrire".

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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 19:08
Kamel Daoud : "L’islamiste politique ne décide jamais d’une révolution, mais de comment la parasiter"
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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 18:51
Contre la démagogie raciste et les dérives xénophobes, défendre plus que jamais les libertés

Un assassinat sauvage. La sidération. Le sentiment que l’école tout entière est à présent menacée. L’hommage unanime rendu à ce professeur, Samuel Paty, victime d’un acte de terrorisme qui va au-delà de l’imaginable.

Et puis, sans même respecter le temps du deuil, se déchaînent sur les réseaux sociaux et dans certains médias, au sein de la classe politique et de la part du gouvernement, une série de propos désignant des boucs émissaires et des propositions de pseudo-solutions.

Déjà, après l’attaque commise le 25 septembre dernier par un jeune Pakistanais devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, c’est très vite l’ensemble des mineur⋅es isolé⋅es qui avaient été ciblé⋅es, jusqu’à remettre en cause la légitimité de leur prise en charge. Le phénomène, qui n’est pas inédit, s’est reproduit massivement cette fois-ci. Ont été pêle-mêle assimilés aux islamistes fanatiques, ou soupçonnés d’être des terreaux de ce fanatisme : la « communauté » tchétchène ; l’ensemble des réfugié⋅es du fait d’un droit d’asile prétendument accordé de manière trop libérale (la CNDA étant explicitement visée) ; l’UNEF et l’ensemble de la communauté universitaire (les sociologues étant spécialement montré·es du doigt au motif qu’« expliquer c’est [déjà] excuser ») ; l’Observatoire de la laïcité, sans doute trop attaché à défendre la philosophie de la loi de 1905, loi de liberté ; toutes celles et ceux, enfin, baptisé⋅es « islamo-gauchistes », accusé·es de faire preuve de naïveté excessive envers l’islam radical, voire d’en être les soutiens implicites.

Le Gisti, pour sa part, avait déjà, quelques semaines auparavant, été catalogué parmi les associations « islamo-gauchistes » par le président d’une mission parlementaire, mu par ses fantasmes [1], et même accusé par lui, un peu plus tard – au même titre que la Cimade, pour faire bonne mesure – d’avoir « justifié explicitement ou en creux les attentats contre la France ».

Soyons clairs.

Oui, nous nous inquiétons lorsque des membres du Conseil d’État, censé être une pièce maîtresse de l’État de droit [2], ou le directeur de l’Ofii [3], déclarent que la France serait désarmée face à la menace du terrorisme islamiste en raison du carcan des textes internationaux ou de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme, voire du Conseil constitutionnel (sic). Nous nous inquiétons lorsque la droite qui se dit « républicaine » fait chorus avec l’extrême droite en reparlant de déchéance de la nationalité, de rétablissement de la peine de mort… voire du bagne ! Nous nous inquiétons encore lorsqu’un ancien premier ministre (socialiste…) [4] envisage de renégocier les traités européens et n’exclut pas de « prendre des distances » par rapport à la Convention européenne des droits de l’Homme.
Oui, nous nous indignons lorsque, sous couvert de lutter contre le fanatisme islamiste, le ministre de l’intérieur annonce son intention de lancer des opérations contre des institutions musulmanes alors même qu’elles pourraient être « sans lien avec l’enquête », comme il le reconnaît lui-même, et de dissoudre le CCIF. La liberté d’association est une liberté constitutionnellement protégée qui inclut le droit de choisir librement son objet et ses moyens d’action. Il faudrait, pour décider d’une dissolution, démontrer que l’association visée – ou certains de ses membres sans qu’ils et elles soient sanctionné·es – s’est rendue coupable de certains des faits graves limitativement énumérés par les textes, parmi lesquels figurent la provocation à la haine et à la discrimination raciales ou à des actes de terrorisme. En l’occurrence, le CCIF s’est donné pour mission de lutter contre l’islamophobie et notamment de faire condamner les propos incitant à la haine contre les musulmans ; d’œuvrer pour la liberté de conscience en soutenant des personnes insultées ou molestées du fait de leur appartenance religieuse réelle ou supposée ; de combattre les discriminations de toute nature fondées sur cette même appartenance – accès à l’emploi, à l’université, aux services publics… Autant de combats par le droit, souvent couronnés de succès devant le juge et nécessaires dans une société démocratique – des combats que le Gisti porte, lui aussi, sur son propre terrain [5].
Oui, nous dénonçons et continuerons à dénoncer les discours qui entretiennent la xénophobie, le racisme, et stigmatisent les personnes de culture ou de religion musulmane – discours trop souvent encouragés par les plus hauts responsables politiques. Oui nous dénonçons et continuerons à dénoncer les pratiques discriminatoires trop fréquentes et trop rarement sanctionnées de l’administration et de la police.
Oui, nous continuerons à nous battre pour que la légalité soit respectée, pour que les droits des personnes étrangères ne soient pas systématiquement bafoués, pour que les exilé·es soient accueilli·es dans des conditions dignes, pour que les demandeurs d’asile se voient accorder la protection à laquelle ils et elles peuvent prétendre, pour que les mineur·es isolé·es bénéficient de la prise en charge qui leur est due.
Qu’il faille lutter contre la menace terroriste ne fait pas de doute. Mais l’arsenal juridique contre le terrorisme n’a cessé de se renforcer depuis plus de trente ans et cette escalade est dangereuse sans être efficace. Céder à tous les amalgames et à tous les soupçons, restreindre encore les droits fondamentaux ne protégera certainement pas les habitant·es de notre pays contre la menace terroriste. Il serait pour le moins paradoxal que la défense de la liberté d’expression passe par la censure du pluralisme, consubstantiel à la démocratie, et ce serait faire injure au travail des enseignant·es qui justement s’attachent à encourager cette liberté d’expression et former à l’esprit critique.

On ne répond pas à l’horreur de la violence aveugle en faisant violence aux principes fondamentaux de la démocratie et de l’État de droit, ceux-là mêmes que les fanatiques veulent mettre à bas.

Le 28 octobre 2020


[1] Voir « Mission “racisme” de l’Assemblée nationale : les dérapages d’un président »

[2] Entretien avec Eric Schoettl, « Terrorisme, islamisme, immigration : un droit hermétique à la volonté populaire ? », Le Figaro (site web), 21 octobre 2020 ; Patrick Stefanini, « Le fruit amer du désarmement de l’État », Le Figaro, 20 octobre 2020

[3] Didier Leschi, « Pourquoi la France est mal armée contre les migrants radicalisés », Le Figaro, 23 octobre 2020

[4] « Manuel Valls : « Il faut faire évoluer notre droit » pour lutter contre l’islamisme », Le Figaro, 23 octobre 2020

[5] C’est pourquoi le Gisti a signé l’appel lancé par de nombreuses associations et personnalités du monde juridique : « Menace de dissolution du CCIF : une inacceptable atteinte aux libertés associatives et à l’égalité des droits »
 
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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 18:35

« Ce qui importe, c’est la définition des pouvoirs et des responsabilités devant le peuple et la mise en place d’institutions authentiquement populaires » Mehdi Ben Barka

Le 29 octobre prochain marquera le cinquante-cinquième anniversaire de l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka. Comme chaque année, cette date est l’occasion pour une large mobilisation afin qu’éclate la vérité sur son sort, et pour dénoncer la persistance de la raison d’Etat(s) qui continue d’étouffer l’action de la justice. Cette année, en raison de la crise sanitaire et des contraintes qu’elle engendre sur les activités publiques, nous avons été amenés à ne pas organiser l’habituel rassemblement devant la brasserie Lipp le 29 octobre prochain. Nous mesurons et partageons pleinement votre déception et la frustration de ne pas se retrouver ensemble comme chaque année depuis près de 35 ans à ce rendez-vous pour la vérité, la mémoire et la justice. Malgré ce contre-temps, notre combat continue sous d’autres formes avec la même détermination et le même engagement. Nous comptons sur le soutien de votre organisation à nos côtés. L’Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante et le SNES – FSU

Pour que cessent les raisons d’Etats, pour faire échec à l’organisation de l’oubli et de l’impunité, nous, signataires, exigeons :
➢ La levée du secret-défense sur les documents des services secrets relatifs à l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka.
➢ La pleine coopération des autorités marocaines à l’action de la justice


Avec le soutien de :
Association des Marocains en France (AMF) ; Association des Travailleurs Maghrébins en France (ATMF) ; Association de Défense des Droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM) ; Forum Marocain pour la Vérité et la Justice (FMVJ-France) ; Association de parents et amis de disparus au Maroc (APADM) ; Association des Marocains de Belgique pour les Droits de l’Homme (AMBDH) ; Association Marocaine des Droits Humains (AMDH Paris/IDF) ; Fédération Euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED) ; Parti socialiste unifié (PSU-Maroc) ; La Voie démocratique – Europe ; Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS-Europe) ; Union socialiste des forces populaires-France (USFP-France) ; Association Mémoire Vérité Justice France (MVJ-France) ; Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) ; Sortir du colonialisme ; Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique (AFASPA) ; Agir pour le changement et la démocratie en Algérie (ACDA) ; Fondation Frantz Fanon ; Ligue des droits de l’Homme (LDH) ; Association Josette et Maurice Audin ; Collectif Faty KOUMBA (Association des Libertés, Droits de l’homme et Non-Violence) ; Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) ; Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives (FTCR Parti communiste français (PCF) ; Pour une écologie populaire et sociale (PEPS) ; Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM) ; Collectif secret-défense : un enjeu démocratique Marseille en commun ; Association Arts et cultures des deux rives (ACDR) ; Manifeste des Libertés ; Assistance Conseil pour le Citoyen (ACC) ; Comité parisien pour la Vérité et la Justice pour Ustica ;

 

Visioconférence le jeudi 29 octobre à 20h, en direct sur LA PAGE FACEBOOK DE L’INSTITUT MEHDI BEN BARKA,
avec Bachir Ben Barka, président de l’Institut, Gilles Manceron, historien membre du Comité pour la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka et du Comité central de la LDH, et de Hayat Berrada-Bousta, rédactrice du site Maroc-Réalités.

MEHDI BEN BARKA, UN HOMME D’ENGAGEMENTS

Un siècle après la naissance de Mehdi Ben Barka (1920 – 2020) et 55 ans après son enlèvement et sa disparition en octobre 1965, son nom et son œuvre restent vivants. Figure historique du mouvement nationaliste marocain sous le protectorat français et personnage de référence de la gauche, il est l’un des hommes clés de sa structuration politique. Il était présent sur tous les fronts de l’engagement militant dans son pays, comme il était de tous les combats contre le colonialisme, le néo-colonialisme, l’impérialisme et l’apartheid. Il était pour un socialisme non aligné, pour l’unité du Maghreb et pour la solidarité entre les peuples du Tiers-monde. Internationaliste, il a contribué à faire connaître la réalité et les problèmes des pays colonisés et de ceux nouvellement indépendants.

À la veille de sa disparition, il présidait le Comité préparatoire de la Conférence de la Tricontinentale qui devait réunir à la Havane, en janvier 1966, les représentants des mouvements de libération et des partis révolutionnaires des peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.


L’AFFAIRE BEN BARKA, LES FAITS

Le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka est interpelé à Paris par deux policiers français, devant la Brasserie Lipp boulevard Saint-Germain. On ne le reverra plus vivant. Les circonstances de sa disparition ne sont toujours pas élucidées et à ce jour, la justice n’est pas rendue. Toutes les tentatives pour faire la lumière sur ce crime politique ont buté sur des obstructions de toutes sortes. Deux procès en 1966 et 1967 ainsi qu’une instruction toujours ouverte – la plus longue jamais menée en France – n’ont pas réussi à lever la chape de plomb qui entoure cette affaire d’Etat(s). Tant du côté marocain que français, l’obstacle principal à l’établissement de la vérité reste la raison d’Etat érigée en principe intangible.

Il est indéniable que les responsabilités politiques marocaines à l’origine de la disparition de Mehdi Ben Barka se situent au sommet de l’Etat. Les complicités françaises, les implications des services secrets français, israéliens et états-uniens dans son enlèvement et sa disparition sont clairement identifiées ; les responsabilités morales, historiques et juridiques des états impliqués sont partagées. Mais, la raison d’Etat(s) et son paravent, le secret-défense, s’opposent à l’exigence de vérité et de justice.
Cinquante-cinq ans après les faits, malgré les hommages rendus à Mehdi Ben Barka par le Roi Mohammed 6, malgré les déclarations du président Macron à propos de l’assassinat de Maurice Audin ou de Thomas Sankara, les autorités françaises s’opposent à la déclassification totale des documents pouvant aider à connaître la vérité et les autorités marocaines refusent d’apporter leur coopération judiciaire pour que l’enquête se poursuive au Maroc. Elles continuent ainsi de refuser à la famille de la victime la vérité qui lui est due et de protéger les auteurs et les complices du crime qui sont toujours en vie. Cette situation de blocage est humainement insupportable et politiquement inacceptable.

 

POUR LA MÉMOIRE, LA VÉRITÉ ET LA JUSTICE

Les Collectifs pour la commémoration du Centenaire de la naissance de Mehdi Ben Barka, constitués au Maroc, en Belgique et en France par des organisations démocratiques (associations de femmes et de jeunesse, organisations de défense des droits humains, syndicats, partis politiques) et des personnalités de la société civile dénoncent l’obstruction des Etats français et marocain à la manifestation de toute la vérité dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka.

Ils appellent à la mobilisation de tous les démocrates, tant en France qu’au Maroc, pour exiger que toutes les entraves soient levées afin que les circonstances de ce crime politique soient élucidées et que les implications pénales et politiques soient établies.

Les collectifs témoignent de leur solidarité avec la famille de Mehdi Ben Barka et son avocat, Maître Maurice Buttin. Ils apportent leur soutien au combat courageux et digne de toutes les familles des victimes des disparitions forcées au Maroc, à leurs actions persévérantes pour connaître enfin la vérité sur le sort encore inconnu de leurs proches et mettre fin à toutes les formes d’impunité.

L’affaire de l’enlèvement et de la disparition de Mehdi Ben Barka appartient à la fois à l’histoire du Maroc, à celle du mouvement progressiste du Tiers-monde, mais aussi à celle de la Ve République française. Cette page ne pourra être tournée que lorsque toute la vérité sera connue, que les responsables auront été identifiés et que la justice aura été prononcée.

Collectifs pour la commémoration du centième anniversaire de la naissance de Mehdi Ben Barka 1920-2020

Paris, le 13 octobre 2020

 
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28 octobre 2020 3 28 /10 /octobre /2020 18:31

Enfin les armes les plus inhumaines et destructrices — soixante quinze années après leur première utilisation sur des populations civiles et après plus de deux milles détonations dans le cadre d’expériences (dont 210 par la France) — sont totalement interdites par un traité créé à l’initiative d’une vaste majorité d’Etats dans l’enceinte des Nations unies ; preuve que le multilatéralisme fonctionne.

LES DERNIÈRES RATIFICATIONS (Nauru, Jamaïque) hier 23 octobre et ce jour  24 octobre (Honduras) déposées ce jour aux Nations unies ont permis au TIAN d’obtenir le minimum de 50 Etats membres pour assurer son entrée en vigueur, comme le stipule son article XV dans « 90 jours ». À noter que 37 Etats signataires préparent également leur procédure de ratification du traité.

Ainsi, en 2021, nous débuterons une nouvelle décennie ou les armes nucléaires seront illégales au regard du droit international. Il était anormal que les armes nucléaires soient les seules armes de destruction massive non-interdites, alors que c’est le cas pour les armes chimiques et biologiques. Ce traité corrige cette anomalie et va montrer le véritable visage de cette arme.

Malgré les dernières tentatives de pression des Etats nucléaires, de la France notamment, ce traité va fonctionner pour engager le désarmement nucléaire, renforcer la lutte contre la prolifération nucléaire, prendre en compte l’environnement pollué par les essais nucléaires et assurer aux populations victimes de ces essais une assistance sanitaire.

Des centaines de villes, à travers le monde, soutiennent cette interdiction, les armes nucléaires étant par leur nature destinées à frapper des centres urbains. En France une trentaine de villes, dont Paris, Grenoble ou Lyon ont aussi signé l’appel des villes initié par notre campagne.

Ainsi pour Gregory Doucet, MAIRE DE LYON « La ratification par 50 Etats-membres de l’Onu du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) va permettre son entrée en vigueur. Ces armes, conçues pour cibler prioritairement les zones fortement peuplées que sont les villes, sont enfin interdites : c’est un progrès à la fois humanitaire et écologique, ainsi qu’une étape majeure vers un monde plus sûr. Et je tiens à féliciter l’association ICAN dont l’inlassable travail d’information a permis d’obtenir cette belle victoire ».

RÉACTIONS

Jean-Marie Collin, expert sur le désarmement nucléaire et co-porte-parole de ICcan France :

  • « La France est à contre courant de l’histoire. Non seulement elle a pratiqué la politique de la chaise vide durant toute ces années de négociations à l’ONU, mais en plus elle a exercé une pression sur des États contre l’instauration d’une norme qui soutient le droit humanitaire et va renforcer la sécurité internationale ».
  • « Nous sommes devant un vide terrible de prise de conscience des parlementaires sur les enjeux liés au désarmement nucléaire. C’est extrêmement regrettable de voir, que le budget atomique passe la barre des 5 milliards d’euros sans aucun débat de fond. Rien sur l’impact de l’arrivée du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires sur les années à venir, aucune interrogation sur cette politique de dissuasion nucléaire et une absence de réflexion sur la nécessité, à l’heure du « Jour d’après », d’engager une politique de sécurité humaine ou les enjeux sécuritaires, sanitaires et environnementaux sont croisées et non pas opposés. Nous les appelons dès lundi à constituer une délégation permanente à la dissuasion nucléaire, à la non-prolifération, à la maitrise de l’armement et au désarmement sur ce sujet comme il s’y était engagé le 11 juillet 2018.» 

Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements, co-porte-parole de Ican France :

  • « Le président Macron a parlé de réalisme dans son discours sur la dissuasion (7 février 2020) assurant qu’il fallait avec les Européens développer une culture stratégique et pratiquer des exercices de frappes nucléaires. Le réalisme imposerait de voir que cette politique va diviser les États européens, empêcher la création d’une politique de sécurité commune et faire le lit de la prolifération nucléaire ».
  • « Ceux qui pensent que le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires n’aura aucun impact sur la France ne tiennent aucun compte de la réalité du monde de ce XXIe siècle et de ses interdépendances. Les effets de l’entrée en vigueur du TIAN vont être politiques, diplomatiques, juridiques, stratégiques, éthique et financier. Déjà d’importantes institutions financières se refusent à investir dans le secteur de l’armement nucléaire suite à l’adoption du traité par l’ONU… Le déni d’ouvrir le débat sur la dissuasion nucléaire ne peut que renforcer l’instabilité et l’insécurité. »

Le 24 octobre 2020

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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 10:48

تونس في 24 أكتوبر 2020

 

جمعيات تونسية تدين استمرار اضطهاد صحفيين جزائريين واعتقالهم بسب أداء واجبهم المهني

 

تدين الجمعيات التونسية المُمضية أسفله مُجدّدا استمرار اضطهاد الصحفيين الجزائريين وترهيبهم، في الوقت الذي تستعد فيه السلطات الجزائرية لإجراء إستفتاء شعبي حول الدستور، يهدف إلى توسيع صلاحيات رئيس الجمهورية، ويُحكم قبضة السلطة التنفيذية على الحق في حرية التعبير والتجمع واستقلال القضاء.

 

آخر تلك الممارسات القمعية للسلطات الجزائرية، التي تبدو مصرة على تنظيم الاستفتاء في غرة نوفمبر القادم في مناخ من الترهيب والتعتيم الإعلامي، حدثت يوم 20 أكتوبر الجاري، إثر مُطالبة نيابة محكمة سيدي أمحمد بالجزائر، بسجن عبد الحميد قماش، مدير الموقع الإخباري " كل شيء عن الجزائر"، عاما نافذا، بسبب نشر ما تعتبره النيابة "وثيقة سرية" لوزارة المالية، في مقال صدر منذ أربع سنوات.

 

وتُعبّر  الجمعيات التونسية المُمضية تضامنها المُطلق مع الصحفيين الذين يتعرضون منذ بداية السنة الجارية لتهديدات ومُضايقات بوليسية، ويُقادون الى مختلف سجون الجزائر، إثر محاكمات جائرة تستند إلى نصوص قانونية قديمة سالبة للحرية، بسبب أدائهم لواجبهم المهني، وخاصة تغطية الحراك الشعبي، الذي أجبر الرئيس السابق عبد العزيز بوتفليقة على الاستقالة، في أفريل 2019.

 

وقد كشف محامي " كل شيء عن الجزائر"، خالد بورايو، في تصريح صحفي، أن الوثيقة التي اعتمدتها وزارة المالية لرفع قضية ضد عبد الحميد قماش، والمُتعلقة بالإعفاءات الضريبية التي يستفيد منها المستثمرون، ليست سوى مُجرد قرار وزاري صدر في الجريدة الرسمية الجزائرية، بتاريخ 11 ديسمبر 2016، "لا يكتسي أي طابع سري".

 

وتُعد المطالبة بسجن مدير" كل شيئ عن الجزائر"، المحجوب منذ جوان 2019، حلقة جديدة في مسلسل تهديدات واعتقالات ظالمة، قررتها في الأشهر الماضية محاكم تأتمر بأوامر السلطة التنفيذية، وتعتمد على "تشريعات مطاطة" تم سنها  "في وقت الحزب الواحد"، في ستينات القرن الماضي، مثلما أكد ذلك، في سبتمبر الماضي، أعضاء لجنة مساندة الصحفي خالد درارني، مدير موقع "قصبة تريبيون" ومُراسل منظمة مراسلون بلا حدود. كما أشارت هذه اللجنة، التي تضم العديد من الصحفيين المستقلين والمدافعين عن حقوق الانسان البارزين، أن عدد الصحفيين والنشطاء المُعتقلين بسبب تغطيتهم للحراك الشعبي أو مشاركتهم في احتجاجاته يُقدّر بحوالي ستين.

 

ويقضي درارني، وكذلك الصحفي عبد الكريم زغيلاش، مدير اذاعة "سربكان" التي تبث على الأنترنت، عقوبتين بالسجن النافذ مدة عامين، بعد اتهامهما ب"المساس بالوحدة الوطنية" و"التحريض على التجمهر غير المُسلح"، وذلك على خلفية تغطيتهما للحراك الشعبي.

 

كما يتعرّض العديد من الصحفيين إلى التهديدات والمُضايقات وحجب مواقعهم الاخبارية على الأنترنت في الجزائر، من بينهم إحسان القاضي، مدير الموقعين الإخباريين ، "مغرب إيمرجنت" و "راديو أم أنفو"، وذلك في انتهاك صارخ لالتزام الدولة الجزائرية باحترام المعايير الدولية لحرية التعبير وحق الشعب الجزائري في العيش في ظل نظام ديمقراطي، مثل جل شعوب العالم.

 

وجدير بالتذكير أن موقع "كل شيئ عن الجزائر" فاز في 2019 بجائزة نجيبة الحمروني المغاربية لأخلاقيلت المهنة الصحفية، التي تمنحها سنويا جمعية يقظة من أجل الدييمقراطية والدولة المدنية.

 

الجمعيات المُوقّعة

 

  • الائتلاف التونسي لالغاء عقوبة الاعدام
  • الجمعية التونسية للنساء الديمقراطيات
  • الجمعية التونسية للدفاع عن الحريات الفردية
  • الجمعية التونسية للدفاع عن القيم الجامعية  
  • الجمعية التونسية للوقاية الايجابية
  • جمعية التونسيين بفرنسا
  • جمعية المواطنة والتنمية والثقافات والهجرة بالضفتين
  • جمعية النساء التونسيات للبحث حول التنمية
  • جمعية نشاز
  • جمعية خلق و ابداع من أجل التنمية و التشغيل
  • جمعية فنون وثقافات بالضفتين
  • جمعية يقظة من اجل الديمقراطية و الدولة المدنية
  • دمج الجمعية التونسية للعدالة والمساواة
  • الذاكرة المشتركة من أجل الحرية والديمقراطية
  • الرابطة التونسية للدفاع عن حقوق الانسان
  • رابطة الكتاب التونسيين الأحرار
  • اللجنة من اجل احترام الحريات وحقوق الانسان في تونس
  • لجنة اليقظة من أجل الديمقراطية في تونس
  • مركز تونس لحرية الصحافة
  • مركز دعم التحول الديمقراطي وحقوق الانسان
  • منتدى التجديد للفكر المواطني التقدمي
  • المنظمة التونسية لمناهضة التعذيب
  • منظمة 10_23 لدعم مسار الانتقال  الديمقراطي

 

 

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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 10:25
En soutien à l’Observatoire de la Laïcité
samedi 24 octobre 2020

20 OCT. 2020 | PAR LES INVITÉS DE MEDIAPART | BLOG : LE BLOG DE LES INVITÉS DE MEDIAPART

Dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron, chercheurs et universitaires expriment leur soutien à Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène. « Il est, à notre sens, absolument indispensable que ce travail continue et soit publiquement soutenu par les pouvoirs publics contre les injustes attaques et les tentatives de déstabilisation dont il fait l’objet ».

MONSIEUR LE PRESIDENT,

Notre pays continue d’être secoué par des attentats islamistes, événements dramatiques qui, tout à la fois, peuvent rapprocher les Français et nourrir des antagonismes identitaires.

Le dernier acte de ce terrorisme a visé le cœur même de la République, à savoir l’école laïque. Un professeur de collège est mort alors qu’à travers son enseignement moral et civique, il participait à la construction de la citoyenneté. Cet assassinat ne doit pas nous diviser mais au contraire, comme vous l’avez souligné, nous conduire à faire bloc contre la barbarie.

Dans l’adversité, alors que les angoisses légitimes des Français peuvent conduire à des confusions qui renforceraient l’adversaire, nous croyons qu’il importe de garder recul et équanimité.

C’est à cette condition que l’État de droit républicain sera préservé dans ses principes fondamentaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

Nous voudrions, à cet égard, en tant que chercheurs et universitaires travaillant sur la laïcité, les libertés publiques, les phénomènes religieux et les fondements symboliques du lien social, exprimer notre total soutien à Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, et à Nicolas Cadène, rapporteur général, qui, durant tous ces événements, ont su et savent encore, avec si peu de moyens, assurer contre vents et marées, en s’élevant au-dessus de toutes les querelles partisanes, les missions fondamentales de l’Observatoire   : fournir des informations objectives remontant du terrain, prévenir et souligner les dérives ¬contraires à la laïcité, former et outiller les acteurs de terrain, permettre un dialogue constructif avec les représentants des grandes religions et courants de pensée, et enfin rappeler inlassablement les textes en ¬vigueur des lois laïques de la fin du 19ème siècle jusqu’à nos jours, en passant par la loi de 1905.

Nous développons des approches disciplinaires distinctes et incarnons des courants variés, parfois très divergents, mais, au-delà de nos différences, nous reconnaissons unanimement le travail ¬salutaire - de Jean-Louis Bianco et de Nicolas Cadène à la tête de l’Observatoire de la laïcité, tant il est considérable et palpable sur le terrain.
Et il est, à notre sens, absolument indispensable que ce travail continue et soit publiquement soutenu par les pouvoirs publics contre les injustes attaques et les tentatives de déstabilisation dont il fait l’objet, en particulier venant - entre autres - de courants identitaires, comme de ceux qui se plaisent à faire de la laïcité un catalogue d’interdits, oubliant qu’elle est d’abord un système de libertés.
Nous vous prions de bien vouloir croire, Monsieur le Président, à l’expression de notre haute considération et de nos sentiments très dévoués

SIGNATAIRES :
Jean Baubérot, Directeur honoraire à l’Ecole Pratique des Hautes Études (PSL).
Céline Béraud, Directrice d’études de l’EHESS.
Pascal Bourdeaux, Maitre de conférences à l’Ecole Pratique des Hautes Études (PSL).
Claire de Galembert, Chargée de recherche au CNRS.
Sébastien Fath, Historien, Chargé de recherche au CNRS.
Franck Frégosi, Directeur de recherche au CNRS, Chargé d’enseignement à Sciences Po Aix.
Stéphanie Hennette Vauchez, Professeure de droit public Université Paris Ouest-Nanterre, Institut universitaire de France.
Farhad Khosrokhavar, Directeur d’études de l’EHESS.
Francis Messner, Directeur de recherche émérite au CNRS, Professeur conventionné à l’Université de Strasbourg.
Philippe Portier, Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études (PSL), Professeur à Sciences Po Paris.
Florence Rochefort, Chargée de recherche au CNRS.
Pierre Rosanvallon, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Professeur au Collège de France.
Haoues Seniguer, Maître de conférences en science politique, Sciences Po Lyon.
Michel Wieviorka, Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
Jean Paul Willaime, Directeur d’études émérite à l’École Pratique des Hautes Études (PSL).
Michelle Zancarini Fournel, Professeure émérite d’histoire contemporaine, Université Lyon 1.
Thierry Zarcone, Directeur de recherche au CNRS, Chargé d’enseignement à Sciences Po Aix
Valentine Zuber, Directrice d’études à l’École Pratique des Hautes Étud

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25 octobre 2020 7 25 /10 /octobre /2020 10:22
La communauté musulmane, première victime du virage autoritaire de l’État français
samedi 24 octobre 2020 par Jules Cretois

Par Jules Cretois

Pour lutter contre le terrorisme et la « radicalisation », la France accroît les pouvoirs de sa police et de ses services de renseignement et gonfle son arsenal pénal et administratif. Une dérive autoritaire dont font les frais les citoyens musulmans et qui pourrait toucher d’autres franges de la société

Entre 2012 et 2017, au moins neuf lois antiterroristes sont venues durcir l’arsenal pénal et administratif (AFP)

La charge n’a pas tardé. Après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, vendredi 16 octobre, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a annoncé son intention de dissoudre la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et de Baraka City, une association humanitaire musulmane.

L’ancienne députée Barbara Romagnan a réagi sur Twitter : « Jusqu’à preuve du contraire, le CCIF n’a rien à voir avec ça. Dissoudre une association qui porte la voix de ceux qui se sentent discriminés, ce n’est pas lutter contre le terrorisme… »

Rares sont les personnalités politiques à pointer du doigt le risque que l’émotion ne cède le pas à une dérive liberticide. Depuis le début du mois d’octobre, les perquisitions de lieux islamiques se sont multipliées à travers la France. Le 3 octobre, à la mosquée Omar à Paris. Dans la foulée, deux écoles et une agence de pompes funèbres subissent le même sort.

De quoi inquiéter le tissu confessionnel de France : une trentaine de responsables musulmans d’Île-de-France ont envoyé une lettre ouverte au président de la République pour « exprimer [leurs] inquiétudes sur l’escalade délétère que prend le traitement de l’islam et des musulmans dans notre pays ».

Jointe au téléphone par Middle East Eye, une jeune mère du 94, en banlieue parisienne, soupire. Elle-même a assisté à une perquisition de ce style en 2018, dans une association du Val-de-Marne.

« On était avec les enfants, une vingtaine d’agents sont arrivés. On a été séparés, on nous a posé des questions. Ils voulaient nous faire dire qu’il s’agissait d’une école dissimulée, ce qui n’était pas le cas. On se retrouvait simplement là de temps à autres entre mamans pratiquant l’instruction à domicile pour certaines. »

La perquisition n’ayant rien donné, l’association a continué diverses activités caritatives mais cessé d’accueillir des enfants. « Reste un goût amer, un sentiment de stigmatisation, la peur des enfants », relève-t-elle.

Le gouvernement aimerait voir adopter une loi de lutte contre la radicalisation, dont les contours sont encore flous. Le projet, qui pourrait notamment accroître le contrôle des associations proposant des cours d’arabe ou du soutien scolaire, doit être présenté en Conseil des ministres en décembre.

Ce qu’on sait, c’est que la loi vise particulièrement le « séparatisme islamiste », selon les mots du président Emmanuel Macron. L’attention médiatique est très largement tournée vers le sujet depuis la rentrée.

Les ruses de l’État

« Nous ne cachons pas nos craintes », lâche à MEE Sihem Zine, de l’Action droits des musulmans (ADM).

La nouvelle loi prévoit de gonfler un outillage répressif déjà très étendu ces dernières années. Entre 2012 et 2017, au moins neuf lois antiterroristes sont venues durcir l’arsenal pénal et administratif.

Fin 2017, des dispositions jusque-là réservées à l’état d’urgence ont été intégrées dans le droit commun. Sur la base d’un soupçon, les préfets et le ministre de l’Intérieur peuvent maintenant ordonner assignations à résidence, perquisitions administratives et fermetures de lieux de culte.

En novembre 2019, une nouvelle séquence s’ouvre avec l’émission d’une circulaire du ministère de l’Intérieur incitant à utiliser des mesures administratives pour réprimer des lieux et des structures qui dérangent.

Christophe Castaner, qui chapeaute alors l’Intérieur, se fait très clair devant les préfets : « Dès qu’il existe des doutes sur un lieu ou sur une association, je vous demande de ne pas hésiter à réaliser des inspections, des contrôles. Et si des manquements sont établis, de décider des fermetures administratives sans hésiter. »

L’avocat William Bourdon commente sobrement à MEE : « Un dévoiement dans l’utilisation des outils administratifs utilisés comme des moyens de lutte contre la radicalisation alors qu’ils poursuivent des finalités qui leur sont propres, comme s’assurer du respect des mesures d’hygiène. »

Un policier français interpelle des musulmanes lors d’un contrôle d’identité, le 22 septembre 2012 près de la préfecture de Lille, dans le nord de la France (AFP)

C’est ainsi que la descente de police à la mosquée Omar à Paris le 3 octobre a mobilisé au moins quinze agents « pour constater de simples manquements aux normes de sécurité incendie », comme l’a tweeté le député Alexis Corbière.

Pour Sihem Zine, il s’agit d’une atteinte aux principes du droit : « Les autorités passent par le domaine administratif pour contourner celui du judiciaire, qui permet de mieux se défendre. »

La ministre déléguée auprès du ministre de l’Intérieur, Marlène Schiappa, assume la démarche sur les ondes : « L’État est obligé de ruser » dans sa lutte contre le dit séparatisme.

Selon cette dernière, pas moins de 210 débits de boisson, quinze lieux de culte, douze établissements culturels et associatifs, et quatre écoles ont été fermés sur décision administrative ces deux dernières années.

Depuis 2015, entre l’état d’urgence, l’adoption de la loi de 2017 prorogeant certaines de ses mesures et l’émission de la circulaire Castaner, ce sont des milliers de citoyens et de structures qui ont été visés par des assignations à résidence, des perquisitions ou des saisies de documents.

Toujours à bon escient ? En 2017, le Conseil d’État estime que près de 40 % des mesures coercitives prises dans le cadre de l’état d’urgence et contestées devant une juridiction administrative ont été jugées illégales.

« Mais souvent, le mal est fait », éclaire pour MEE l’avocate Besma Maghrebi. « Une association, un restaurant ou une mosquée visité par la police verra forcément sa réputation mise à mal. De la même manière, un citoyen assigné à résidence est forcément marginalisé. »

Le régime du soupçon

Le doute, pour reprendre le mot de Christophe Castaner, semble dorénavant guider en grande partie l’action publique. Besma Maghrebi défend de nombreuses personnes, imams ou acteurs associatifs.

« Différentes lois antiterroristes et circulaires favorisent la généralisation de mesures administratives et judiciaires sur la base de simples soupçons. Cela pose un problème de droit très clair », explique-t-elle.

Les soupçons de radicalisation émanent souvent des services de renseignement. Le rôle de ces derniers est devenu central.

« Les notes blanches de la DGSI [renseignement intérieur et de police judiciaire], qui sont des documents souvent dépourvus même de date, d’entête ou de signature, sont à la base d’un grand nombre des actions entreprises par les autorités ces derniers temps », souligne Sihem Zine.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) ne dit pas autre chose dans une note de 2020 : « Des mesures particulièrement restrictives des libertés fondamentales reposent en définitive sur des soupçons plus ou moins étayés par les renseignements fournis par la DGSI [notes blanches]. »

« Il y a un vrai danger à mener des actions basées sur un faisceau d’indices censés définir le ‘’musulman radicalisé’’ : plein de citoyens peuvent s’y retrouver », souligne Besma Maghrebi.

Des dizaines de citoyens font les frais du fichage hâtif sur la base de faisceaux d’indices parfois faibles et stigmatisants.

Parmi eux, F., fonctionnaire de confession musulmane, épuisé. « J’essaie de positiver, mais à un moment de ma vie, je n’en pouvais plus, j’étais à bout, je pensais au pire. »

Sa vie a basculé en 2015. Sa direction le convoque. Motif : sa barbe. « Pas vraiment différente de celles d’autres collègues à la mode. »

S’ensuit une invraisemblable affaire. Admis au concours d’agent des impôts, il n’est pas intégré : une note dont il ne peut connaître l’origine le désigne comme radicalisé. Dans la foulée, ce citoyen on ne peut plus dans les clous découvre qu’il est fiché S. Depuis blanchi par la justice, son avancement est malgré tout toujours bloqué.

Il raconte à MEE : « En quelques mois, sans faits crédibles, on fait de vous un radicalisé. Derrière, ce sont des années pour arriver à prouver le contraire. »
Entre temps, sa vie a basculé : « Le soupçon vous entoure, des gens s’éloignent de vous. Il faut payer les frais d’avocats... »

La notion de « radicalisation » encore largement floue

F. dénonce une « atmosphère d’inquisition » et, surtout, éclaire le discours politique ambiant depuis sa situation personnelle : « Il faut se dire que j’ai été comptabilisé comme ‘’dangereux’’ dans les chiffres agités tous les soirs sur les plateaux télé. J’ai été de ces ‘’fonctionnaires radicalisés’’ alors même qu’il n’en est rien. C’est insupportable. »

Dans un livre, Ennemis d’État, l’avocat Raphaël Kempf décortique une mécanique selon laquelle « par l’enchaînement des procédures, la judiciarisation d’un simple soupçon aboutit à fonder un délit ».

Ces dernières années, des citoyens sont ainsi envoyés derrière les barreaux pour non-respect de diverses obligations administratives décidées par le ministère de l’Intérieur, comme le pointage au commissariat.

La notion de « radicalisation » elle-même est encore largement floue, alors même qu’elle guide en partie l’action publique.

Yasser Louati, membre du Comité justice et libertés pour tous (CJL), accuse : « Le terme n’a pas été défini. Un rapport d’information du Sénat de 2017 soulignait que même des élus locaux s’interrogeaient sur sa notion. Il y a un brouillard généralisé de ce côté, mais des mesures bien réelles sont prises sur cette base. »

La CNCDH alertait dès 2017 : « La notion de ‘’radicalisation’’, devenue un objectif prioritaire des politiques publiques […], est une conception insaisissable, qui n’est ni solide ni éprouvée. »

Selon le ministre de l’Intérieur, le projet de loi antiséparatisme pourrait aussi viser les dérives sectaires, « une partie de l’ultragauche » et « les suprémacistes blancs » (AFP)

Et sous prétexte de chercher des indices de radicalité, le ministère de l’Intérieur réprime-t-il la simple appartenance religieuse ? En tout cas, il a déjà invoqué la présence de textes religieux classiques saisis lors de perquisitions pour soutenir la fermeture de lieux de culte.

Ainsi, le recueil de hadits Le Jardin des vertueux, compilé par l’imam al-Nawawi au XIIe siècle, a été cité pour expliquer en partie les fermetures d’au moins deux mosquées, à Haumont et Sartrouville. En cause, des passages du livre consacrés au djihad.

« Impossible de ne pas remarquer que dans les notes blanches, on retrouve parfois des pratiques religieuses d’une grande banalité », précise à MEE sous couvert d’anonymat un avocat habitué de ces affaires.

Depuis 2014, le délit d’apologie du terrorisme est aussi plus durement réprimé.
Des ONG comme Amnesty International se sont inquiétées dès 2015 de la multiplication des comparutions pour « apologie », « une infraction dont la définition reste vague » et qui pourrait « être utilisée pour criminaliser des propos tenus sans l’élément intentionnel nécessaire à la définition d’une infraction ».

Des musulmans au... reste de la société

« Le risque est grand que ces arrestations violent la liberté d’expression », prévenait l’ONG. Outre le fait d’avoir envoyé derrière les barreaux des adolescents, des personnes en état d’ivresse ou semblant souffrir de troubles psychiatriques, le délit d’apologie a montré le risque d’incriminer des opinions.

L’avocat Raphaël Kempf explique dans son livre Ennemis d’État qu’il a défendu un père de famille parisien, accusé en 2015 d’avoir affiché un drapeau de Daech à ses fenêtres. Il s’agissait en fait d’un symbole religieux, talisman protecteur. L’homme a évité de peu la détention, a été placé sous contrôle judiciaire et « n’a pu faire valoir son innocence qu’après presque deux ans de procédure ».

En attaquant le tissu communautaire et confessionnel musulman, l’État rogne sur les libertés publiques. Le 10 juin 2019, Action droits des musulmans a vu son compte en banque à la BNP fermé. Les avocats de la banque ont reconnu l’intervention d’un tiers. « Probablement des renseignements généraux », selon l’Observatoire des libertés associatives.

De nombreux intellectuels, mouvements politiques ou encore ONG relèvent la progression d’un autoritarisme au cœur de la démocratie française. Libertés associatives restreintes, répression accrue des mouvements sociaux… dans ce cadre, des voix de la communauté musulmane alertent, à l’instar de l’Action droits des musulmans : « Si au départ, les mesures administratives se concentraient seulement sur les musulmans, aujourd’hui elles s’étendent naturellement au reste de la société. »

En août, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a précisé que le projet de loi antiséparatisme pourrait viser non seulement les musulmans, mais aussi les dérives sectaires, « une partie de l’ultragauche » et « les suprémacistes blancs ».

Le sociologue Hamza Esmili étudie la mécanique antiterroriste. Si l’action publique est nourrie par un fond islamophobe, « il est difficile d’imaginer l’État s’interdire de piocher dans un arsenal répressif pour viser d’autres opposants, comme les écologistes », explique-t-il à MEE.

En septembre 2020, un jeune ingénieur du Centre national des études spatiales est licencié sur la base de deux lignes d’une note blanche de la DGSI selon lesquelles il aurait eu des contacts avec l’ultragauche. Un scénario bien connu dans de nombreux foyers musulmans…

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